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Full text of "Histoire critique et militaire des guerres de Frédéric II, comparées au système moderne : avec un recueil des principes les plus importans de l'art de la guerre"

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TRAITE 

DES GRANDES 

OPÉRATIONS MILITAIRES. 



PREMIERE PARTIE. 

HISTOIRE CRITIQUE DES GUERRES 
DE FREDERIC II. 



De l'Imprimerie de DEMON VILLE , rue Christine , n** 2. 



HISTOIRE 

CRITIQUE ET MILITAIRE 



DÈS 



GUERRES DE FRÉDÉRIC II, 

Comparées au système moderne , 

Avec un Recueil des principes les plus importans de l'art de 
la guerre. 

Par le lieutenant-général JOMINI, 

Aide-de-camp général de S. M. i.'Emi'ïreur de Russie, 
grand'croix de plusieurs ordres, etc. , etc. 

TROISIEME ÉDITION. 



TOME TROISIÈME. 



A PARIS, 

CHEZ MAGIMEL, ANSELIN ET POCHARD, 

Libraihes pour l'Art militaire, eue Dauphi^e m° 9. 
1818. 



TRAITÉ 



DES 



GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 



GUERRE DE SEPT ANS. 



CAMPAGNE DE l'jGo. 



CHAPITRE XXI. 

Préparatifs généraux; opérations des armées 
françaises et alliées. 

i ANDis que les armées prenaient nn peu de 
repos, Frédéric négociait pour détacher quel- 
ques puissances de la redoutable ligue formée 
contre lui , et cherchait eu même temps à recom- 
3. I 



2 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

plétei les cadres de son tirniée. Le désastre de 
Maxell, avait enlevé des corj)s entiers ; et il res- 
tait si peu d'ofiiciers , que la plupart des régimens 
n'en comptaient plus la moitié; car Frédéric qui 
affecta tant de pliilosopliie et foula aux pieds 
mille préjugés, respecta ceux de la noblesse, et 
n'osa ouviir la carrière des armes à tous les ci- 
toyens. Le recrutement ne fournit pas de soldats 
d'une forte constitution, mais quelques batail- 
lons qui firent nombre. Le matériel d'artillerie 
fut recomplélé. La cavalerie reçut quelques re- 
montes. 

Cependant les négociations entamées par le roi 
écbouèrent à Versailles comme à Pétersbourg; le 
cabinet français était sincèrement attacbé à l'Au- 
triclie; celui de Pétersbourg, mené par un favori , 
dévoué à Marie-Thérèse. 

Les Anglais qui feignirent désirer la paix, la 
tinrent sans doute à trop haut prix , et continuè- 
rent les subsides à leurs auxiliaires : l'armée du 
duc Ferdinand fut portée à plus de 70 mille hom- 
mes en troupes anglaises, hanovriennes , hessoi- 
ses et de Brunswick. 

De son côté, le cabinet de Versailles mit ses 
armées sur un pied respectable, et en confia le 
commandement au duc de Broglie : la grande ar- 
mée comptait 80 mille hommes; le comte de 
Saint-Germain commandait, sur le Bas-Rhin , un 
corps de 3o mille , et le prince Xavier une ré- 
serve de i5 mille. 



CHAPITRE XX r. 3 

L'Auli iclie et la Russie avaient renforcé lem^ 
nrmées, et arrêté un plan de concentration sur 
roder, mieux conçu que celui de la campagne 
j)récédenle. Laudon allait commander un corps 
considérable en Silésie, et opérer sur ce fleuve 
conjointement avec Soltikof. Daun^ avec une ar- 
mée de loo mille hommes , devait retenir le roi 
en Saxe, ou le suivre, s'il marchait au secours 
de la Silésie. 

Tout présageait la ruine prochaine de Frédé- 
ric, et les premiers événcmens de la campagne 
n'auraient plus laissé de doute à cet égard, si les 
alliés n'avaient pas commis les mêmes fautes. 

Le plan du maréchal de Broglie , était de s'em- 
parer de la lîesse, et du Hanovre. Son intention 
d'opérer avec la grande armée , contre la gauche 
des alliés , tandis que le corps du comte de Saint- 
Germain pénétrerait en A^estphalie. Les prépa- 
ratifs d'entrée en campagne furent très-longs; 
car suivant l'usage du temps , il ne se mit en mou- 
vement qu'après avoir approvisionné les maga- 
sins qui devaient l'alimenter, opération difficile, 
eu égard à la force de l'armée et à l'épuisement 
du pays. 

Enfin, le 16 juin, le comte de Saint-Germain 
passa le Rhin, et s'établit, le 20, à Dortmuud; 
l'armée campa, le 22 , à Gruneberg, et le 2/^^ 
vers Hombourg, derrière l'Hom : les troupes lé- 
gères prirent poste à Dilleubourg et Stauffenberg. 

1* 



4 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

Le prince Xavier, quitta l'évêclië de Fulde, et 
joignit le duc deBroglie àlloinbourg. 

Aussitôt que Ferdinand fut informé du dépait 
des Français, il se porta, le 24» ^^ Fritzlar à 
ÏVeustadt ; tous les corps détachés se retirèrent. 
L intention du duc était d'attaquer; mais, trou- 
vant son adversaire trop bien posté , il se retira , 
le 26 , à Ziégenhain , derrière la Schwalrae ; suivi 
pied à pied par l'armée française qui vint camper, 
le 27 , à Neustadt. 

Ce mouvement rapide valut au maréchal de 
Broglie la prise de Marhourg, place à Tabri d'un 
coup demain, qui assurait ses communications. 
Comme il importait néanmoins de déloger de 
leurs positions les alliés, qui couvraient encore 
la Hesse , il résolut de manoeuvrer de manière à 
couper le duc, de Lipstadt, et du corps de Spor- 
ken qui observait près de Luuen, le comte Saint- 
Germain, stationné à Dortmund. 

Les deux armées occupaient des positions très- 
forles , contre lesquelles une attaque eût peut- 
être échoué, et laissèrent combattre leurs trou- 
pes légères, dont nous passerons sous silence les 
stériles exploits. 

Lorsque le maréchal de Broglie eut assuré le 
service des vivres , il ordonna au comte de Saint- 
Germain de venir le joindre parMiuden et Cor- 
bach. L armée se m.it en mai-che , dans la nuit du 



CHAPITRE XXI. 5 

7 au 8, pour se porter à Frankenberg; le prince 
Xavier forma larrière-garde et devait soutenir 
les trois corps avancés , aux ordres du duc dé 
StainviJle. 

Le duc apprit ce mouvement un peu tard; mais 
coïnme on ne pouvait eu raéconnaitre le but, il 
détacbale prince héréditaire , avec Tavant-garde , 
ordonna au général Luckner d'occuper les hau- 
teurs de Sachsenhausen et de Corbach : et le 
suivit avec le resle de l'armée, qui prit position, 
le g au matin, à Wildingen ; le général Kiel- 
manseg fut porté sur Fraukenberg. 

L'armée française avait repassé TEder , sur ce 
point , le même jour. Le marquis de Poyanne de- 
vait occuper les hauteurs d'Imminghauseu , où 
l'armée allait s'établir , et le général Klosen éclai- 
rait sa marche. Ce dernier ayant rencontré vers 
Corbach le corps de Luckner , le maréchal de 
Broglie ordonna de le déloger sur-le-champ, et 
fit soutenir l'attaque par une brigade d'infanterie 
et les Carabiniers. 

Sur ces entrefaites, le corps de Saint-Germain, 
fort de 33 bataillons et 38 escadrons, arrivant à 
l'abbaye de Fritzlar , y reçut ordre d'accélérer sa 
marche , en même temps que la brigade Klosen , 
celui de se diriger vers le bois à gauche de Cor- 
bach; le maréchal arriva lui-même au point du 
jour à la tête de six brigades. 

Pendant ce temps , le prince héréditaire , réuni 



6 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

an corps de Kielmanseg, prit possession de Cor- 
bach, et l'armëe passa le défilé de Saclisenhausen , 
deux lieues en arrière. Ferdinand croyant n'avoir 
affaire qu'au comte de Saint-Germain, conduisit 
lui-même les brigades de Bock et de Marspourg à 
l'attaque du bois, et en délogea l'ennemi. 

Surpris de cette action vigoureuse , le duc de 
Broglie s'imagina d'abord que toute l'armée alliée 
était présente ; mais remarquant la faiblesse des 
deux colonnes qui suivaient la première , il or- 
donna au comte de vSainl-Germain de reprendre 
le bois , et le soutint par 4 brigades. Cette attaque 
fut impétueuse; débordé par des forces supérieu- 
res et repoussé, Ferdinand fut obligé de charger 
à la tête de deux régimens anglais pour couvrir 
la retraite, qu'il effectua avec perte de 800 hom- 
mes et i5 pièces de canon. Le général Sporken 
ne fut cependant point coupé; il se retira par 
Buren et Stadtbergen , à Landau. Le prince hé- 
réditaire se vengea de ce petit échec, eu sur- 
prenant, le 16 juillet, la brigade de Glaubitz, 
près d'Amenebourg , mais il fut moins heiu'eux 
dans le coup de main qu'il tenta sur les magasins 
de Marbourg , que le duc deStainville sauva. 

Le maréchal français sentit le ridicule de 
cette guerre , et songea alors à couvrir ses 
communications avec les dépôts. Le corps du 
prince Xavier fut laissé à Frankeuberg; celui de 
Stainville à Marbourg , et l'armée s'étendit à la 



CHAPITRE XXIi 7 

gauche jusqu'à la Dimel. Le lieutenant-général 
Dumuy prit le commandement du corps de 
Saint-Germain, qui occupait jMengeringliausen , 
et le défilé de Stadtbergen. De sou côté, l'ar- 
mée alliée s'éparpilla à gauche depuis l'Eder, 
jusqu'à Warbourg, et le long de la Dimel à droite; 
le gros vers Sachsenhausen. 

Cependant Dillenbourg se rendit aux Français , 
le i5; le maréchal après avoir pourvu à la sûreté 
de ses magasins, résolut de chasser le duc Ferdi- 
nand de sa position : il dirigea , le 24 , trois corps 
considérables contre la division de Sporken, qui 
menacée de front et sur ses derrières , se retira 
néanmoins sans perte sur Wolfshagen, où Ferdi- 
nand la suivit le lendem.aiu. L'armée française 
vint camper vers Freyenhagen ; le corps de 
Dumuy , entre Yolkmaasen et Marbourg. 

Les alliés se portèrent le 26 à Hohenkirchen , le 
27 à Kalde près d Imminghausen; le prince héré- 
ditaire à Oberwemar ; Wangenheim à Munchof; 
Kielmanseg sous Gassel: Luckner près de Zwee- 
ren ; Sporken resta à Westufeln. 

Le duc attendit dans ces positions son adver- 
versaire , qui se porta , le 27 , à Volkmarsen ; la 
réserve du prince Xavier se rendit à Naumbourg, 
le corps de Stainville assiégea le fort de Ziégeu- 
hain , celui de Dumuy descendit la Dimel sur 
Marbourg. Le but de ses mouvemens était de 
couper les alliés de Paderborn et de Lipstadt, de 



8 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS IMILITAIRES. 

les acculer au confluent de laDlmel etdu Weser, 
pour les forcer à évacuer la Hesse et à se retirer 
dans le Hanovre. 

Dans cette position fâcheuse, Ferdinand après 
avoir balancé les inconvénieus de tous les partis, 
porta le prince héréditaire et JegénéralSporken, 
avec 24 bataillons et 22 escadrons, à Korbeck, 
dans l'intention de s'assurer du passage de la Di- 
mel ; mais informé que le maréchal de Broglie, 
avait mal adroitement pris , le 3o , la direction de 
Zierenberg, et augmenté d'ime marche la dis- 
tance qui le séparait du corps de Dumuy , il ré- 
solut d'accabler cette division isolée. En consé- 
quence l'armée se mit eu marche, le 3o au soir, 
pour passer la Dimel et soutenir le prince héré- 
ditaire dans cette entreprise. Lorsque les têtes de 
colonnes furent arriv^ées , le 3i au matin , sur les 
hauteurs de Korbeck, le prince héréditaire et le 
général Sporken se mirent en mouvement; les 
troupes du premier sous la conduite du lieute- 
nant-général Zastrov/ par Korbeck, Klein-Eder 
et Menne pour venir se former sur trois lignes, 
la gauche vers ce dernier village , la droite à Os« 
sendorf : le corps du second devait passer par un 
long détour entre Eissen et Gros-Eder, traverser 
les bois près de Psarde et se former sur trois lignes 
sur les hauteurs derrière l'ennemi. Par ces dis- 
positions, le prince héréditaire débordait l'en- 
nemi sur son flanc gauche et le prenait en même 



CHAP ITRE XXI. f) 

temps à revers : Farmëe devait se former la droite 
près de Menue, la gauche en arrière de War- 
bourg, afin d'attaquer en même temps de front. 

Dumay qui eut avis de ce mouvement, dé- 
tacha le marquis de Castries avec les grenadiers 
et chasseurs pour Tobserver ; mais un brouillard 
épais le déroba entièrement. Les têtes de colonnes 
du prince héréditaire arrivèrent vers les deux 
heures après-midi, et commencèrent lattaque. Sa 
réussite dépendant de la prise des hauteurs d'Os- 
sendorf , Dumuy y détacha aussitôt la brigade de 
Bourbonnais , mais elle y fut prévenue par l'in- 
fanterie anglaise que soutinrent bientôt des gre- 
nadiers hessois et de Tartillerie. 

Le combat était chaud : les Français successive- 
ment renforcés par les brigades de la Couronne et 
de Rouergue,Ies régimeus suisses de Jenner et de 
Lochmann, opposèrent la plus vive résistance, et 
ne cédèrent qu'au moment où la colonne de Zas- 
trow déboucha sur le flanc droit de Bourbonnais , 
et s'établit sur les hauteurs disputées; une charge 
de cavalerie, exécutée à propos, accéléra la re- 
traite des Suisses et des Français. Dans ce mo- 
ment arriva la cavalerie de l'armée du duc Ferdi- 
nand, soutenue d'une nombreuse artillerie ; à son 
approche les escadrons français lâchèrent pied et 
abandonnèrent l'infanterie à elle-même. Zastrow 
se voyant si bien secondé , redoubla d'efforts et 



10 TRAITK DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

rejeta ce qu'il vit devant lui sur les ponts delà 
Dimel. La retraite sexécuta sous la protection 
des brigades de Touraine et de Latom^-Dupin , 
formées sur les hauteurs en avant de ces ponts. 
Les Français firent mine de tenir sur la rive op- 
posée; mais se retirèrent sur Wolfsliagen, lors- 
cfii ils virent que le duc Ferdinand faisait passer 
la rivière à 12 bataillons et 10 escadrons. Cette 
affaire leur coûta 4 mille tués , blessés ou prison- 
niers, et 12 pièces de canon; la perte des alliés 
fut de 1,200 hommes. 

On se rappelle que la division de Rielmanseg 
gardait le camp retranché de Cassel; Ferdinand 
jugeant ne pouvoir couvrir en même temps la 
Hesse et la Westphalie, ordonna à ce général de 
se retirer sur Munden , dès que l'ennemi me- 
nacerait de le serrer de près. Le prince Xavier 
étant arrivé devant la ville, le 3i , Kielmanseg se 
retira à Munden , puis à Imsen. Le prince occupa 
Cassel , et s avança jusqu'à Dramsfeld. Le j^, il 
campa à Goettingen , replia le corps ennemi sur 
Uslar et Beveriugen. Les Français poussèrent 
alors des postes sur !Nordheim et Eimbeck. Leur 
armée campa sur la rive droite delà Dimel, le 
corps de Dumuv àStadtbergen , une division sous 
Castries à Wolfshagen couvrant les convois; 
celle du duc sur la rive gauche de cette rivière , 
entre Schefeide et Warbouri^. 



CHAPITRE XXI. 11 

Le mois d'août s'écoula sans évënemens bien 
marquans. 

Le duc de Broglie voulut d'abord manoeuvrer 
par sa gauche , et pousser le corps de Dumuy sur 
la droite de l'ennemi pour menacer ses commu- 
nications avec Lipstadt; mais le duc lui opposa à 
temps des forces suffisantes. D'un autre côté, le 
général Rielmanseg, ayant été renforcé et in- 
quiétant le corps du prince Xavier, Broglie re- 
nonça à son premier projet, et résolut de se pro- 
longer par sa droite, afin d'être plus à portée de 
soutenir ce corps qui devait envahir le Hanovre : 
il porta Dumuy à Volkmissen , le 20 août, et vint 
camper avec l'armée à ïmmenhausen. Dumuy 
prit alors position à Heckerliausen sur le flanc 
gauche; le duc de Stainville se porta de Korbacli 
à Frankenberg couvrant les communications de 
Francfort. 

Ferdinand, dans la vue de parer aux suites de 
ce mouvement , rappela les corps qui se trou- 
vaient sur la droite, campa à Bune près de Boren-, 
trick, et porta plusieurs divisions versBodenha- 
gen, Beverimgen et Deissel. Ce qui le mit d'autant 
mieux en mesure de contrarier les projets de ses 
ennemis, qu'il fut renforcé par un corps de 10 
mille Anglais récemment débarqué. Le prince 
héréditaire surprit, le 5 septembre, le poste de 
Zierenberg où il fit quelques centaines de prison- 
niers. 



13 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

Chaque armée se trouvait bien établie et croyait 
ne pouvoir abandonner sa position , sans donner 
de très-grands avantages à l'autre. Le duc de Bro- 
glie renouvela ses tentatives sur le Hanovre par 
la rive droite du Weser; le prince Xavier réoc- 
cupa Goctlingen et jNiordlieim,le 5 septembre, et 
campa àEimbeck; mais le général Wangenheim 
ayant été renforcé par les alliés, le prince pour 
ne pas s'exposer à être coupé, se retira, le 12, 
à Witzenhausen. Ferdinand , voulant donner à 
l'ennemi des inquiétudes sur ses communica- 
tions avecIeMein, porta un corps sur Marbourg. 
Le maréchal de Broglie, les couvrit avec la divi- 
sion de Stainvillequi déjoua ses projets, atteignit 
ce détachement vers Raden, et lui fit 400 pri- 
sonniers. 

On eut dit que cette campagne n'était qu'un 
simulacre de guerre : on s'amusait à manœuvrer, 
à se menacer, à faire des détachemens et à les 
surprendre , sans se douter qu'on s'éloignait ainsi 
des premiers principes de l'art. Le duc de Bro- 
glie résolut enfin de forcer le corps de Wangen- 
heim à se retirer, en s'étendaut davantage parla 
droite. Ce fut dans ce dessein qu'il se porta, le 
1 3 , à Cassel , laissant le général Dumuy vers Wal- 
lerhausen, et poussant de nouveau le prince 
Xavier sur Gœttingen. Ferdinand alors repassa 
la Dimel , vint , le 1 4 , vers Geismar , et ordonna à 
Wangenheim de quitter Uslar pour se reporter 



CHAPITRE XXI. l3 

sur la Werra : ce général s'établit, le i5, à 
Dransfeld , et attaqua saus succès le poste de 
Munden. 

Cependant Broglie avait trouvé le moyen de 
soutenir le prince Xavier. Il le fil renforcer , le 1 7 , 
par 8 bataillons d'élite, sous le général Rougé; les 
grenadiers de France , sous Saint-Pern ; les cara- 
biniers et la réserve, aux ordres du marcpiis de 
Poyanne, tandis que le comte Chabot donnait le 
change aux alliés en manœuvrant vers Wolfsha- 
gen , sur leur flanc droit. Le maréchal se rendit , 
le 19 , auprès du prince Xavier, auquel ces ren- 
forts formaient un co-^ps de 25 à 3o mille hom- 
mes, et arrêta les dispositions d'attaque; mais 
Wangenheim eut le temps de gagner sans grande 
perte les bois entre Hameln et Ellerhausen. Quoi- 
que cette entreprise n'ait pas eu un plein succès, 
elle valut néanmoins beaucoup de terrain à l'ar- 
mée française; et afin de s'en assurer la possession 
pendant l'hiver, on mit Goettingen à l'abri d un 
coup de main. 

Ces opérations manquèrent leur objet. Ferdi- 
nand sentait trop bien l'importance de sa posi- 
tion pour la quitter sur de simples menaces : il 
résolut au contraire d'y concentrer toutes ses 
forces. Le maréchal de Broglie déçu , prit alors le 
parti de réunir les troupes éparses en Flandre, 
d'y joindre quelques régimens sous les ordres de 



l4 TRAITÉ DF.S CUAXDES OPÉRATIONS MILITAIRES, 

Castries, et de les porter, par Wesel, sur les der- 
rières de rennemi. Ferdinand, ayant eu vent de 
ce projet, résolut de prévenir les Français vers 
Wesel , et de faire une diversion qui les forçat à 
quitter leur position ; le prince héréditaire par- 
tit , le 22 septembre, de War}30urg, avec un 
corps de i5 mille hommes, tandis que le duc 
porta l'araiée vers Libenau. 

Le premier arriva , le 29 , à Dorsten , et bloqua 
Wesel, le 3 octobre; ses troupes léi,'ères passè- 
rent le Pdiin, le 1^% et battirent le pays jusqu'à 
Clèves , où elles prirent 400 hommes. La place 
de Wesel avait une faible garnison et manquait 
de canonniers; on Taurait peut-être prise , sans 
les obstacles qu'éprouva la marlie du parc de 
siège, par suite des pluies qui avaient rendu les 
routes impraticables; les partisans poussèrent 
en attendant, jusqu'à Gueldre et ranemonde. 
Cette diversion qui eût été funeste à son auteur , 
s'il avait eu un adversaire habile, plongea les 
généraux français dans le plus grand embarras. 
Cet accessoire devint Tobjet principal de la 
guerre , et les grandes armées continuèrent à 
s'observer , comme si les opérations d'un déta- 
chement, devaient décider du sort de 1 Europe. 

Castries accéléra sa marche pour sauver Wesel. 
Son corps rassemblé, le i3 octobre, à Nuys , 
consistait en 32 bataillons et 38 escadrons, for- 
mant environ 20 mille hommes; il se porta le i4> 



CH A P I T 11 E XX r. 10 

à Meurs , lavant-garde à Rheinbergen. Dès que le 
prince héréditaire en fut instruit, prenant le sage 
parti de laisser quelques bataillons à la tranchée , 
il vola à la rencontre de l'ennemi , malgré Tinfé- 
riorité de ses forces , et se porta , le i5 , à Ossen- 
berg. Le maréchal de Castries s'établit en arrière 
delà fosse Eugénienne , la droite à Rheinbergen , 
la gauche vers Clostercamp dans une forte posi- 
tion ; mais le prince, après l'avoir reconnue, 
pensa que l'ennemi en diminuerait d'autant plus 
sa surveillance , et résolut de surprendre sa gau- 
che. Après avoir laissé 3 bataillons et 4 escadrons 
contre la droite, vers Rheinbergen, il se porta 
à onze heures du soir, avec i8 bataillons et 20 
escadrons , sur Clostercamp. L'avant-garde donna 
à trois heures du matin sur un poste français, à 
une demi-lieue en avant de ce village : on fit feu 
contre l'ordre 'du prince pour enlever le poste; 
cependant le silence et l'obscurité faisant croire 
cjue ce n'était qu'une patrouille, l'armée gagna 
le canal sans accident. Le corps de Fischer alors 
coupé et dispersé, engagea néanmoins une fusil- 
lade qui donna l'éveil à la brigade d'Auvergne et 
lui lit occuper le bois de Clostercamp et toutes 
les issues de ce bourg. 

Le prince , marchant toujours dans le plus 
grand silence, passa le canal à Kampen, et s'em- 
para du village de Kumpenbrock. L'armée frau- 



l6 TRAITÉ DES CRAIVDES OPERATIONS MILITATRES. 

çaise eût été perdue sans le dévoiiemenl du che- 
valier d'Assas, capitaine au régiment d" Auvergne. 
Cet oflicier, qui commandait le poste dans le 
taillis, en avant de Kumpenbrock, s'était avancé 
pour découvrir ce qui avait donné lieu à la fusil- 
lade qui avait eu lieu vers le couvent; entouré 
tout-à-coup par des grenadiers anglais , qui le 
menacent delà mort s'il fait le moindre bruit, il 
juge que ce ne peut être qu'une surprise, et ras- 
semblant toutes ses forces, il crie : a moi, Au- 
vergne^ c'est V ennemi l il dit, et tombe percé de 
coups; le lieutenant-général de Ségur accouru 
dans le village avec un bataillon d'Auvergne , est 
blessé et pris. 

Cependant l'alarme était donnée; les Fran- 
çais ne se font point illusion sur le danger qui les 
menace. Castries conduit le régiment d'Alsace au 
secours d'Auvergne. Une brigade suisse se porte 
sur le flanc, gagné par les alliés, et le combat 
s'ensa2[e avec vivacité. Le rémment dAuverene 
tient en échec l'ennemi jusqu'au jour ; que le 
reste des troupes françaises se porte au point 
d'attaque. Après un combat meurtrier, qui dura 
jusqu'à midi, les alliés se replièrent sur Alpen en 
bon ordre, sous la protection d'une réserve éta- 
blie en échelon. La perte des Français fut d'en- 
viron 2 mille hommes , et celle des alliés de i ,800. 

Si le duc de Castries avait su profiter de son 



CHAPITRE XXI. 1-J 

avantage , le prince était perdu; car les eaux 
ayant enlevé son pont sur le Rhin , on ne put le 
rétablir que le 18; mais le général français se 
laissa intimider par la bonne contenance des al- 
liés, et leur fît un pont dor. Le prince, après 
la levée du siège, se retira à Brune , et se rendit , 
le 2'7 octobre, à Rlein-Reckum; le duc de Cas- 
tries , àDrevenich. Les deux partis s'étant obser- 
vés pendant un mois, prirent ensuite leurs quar- 
tiers dbiver. 

Tandis que ces choses se passaient sur le Rhin , 
les armées principales restaient en repos sur la 
Dimel; enfin le duc voulant prendre Gœttingen , 
passa le Weser, le 21 novembre, et le fit inves- 
tir; mais les pluies continuelles, le défaut de 
vivres , et les mouvemens du duc de Broglie , le 
décidèrent à lever le blocus, le i3 décembre, 
pour entrer en cantonneoiens. 

Ainsi finit la stérile campagne de iy6o. On 
manoeuvra sans se battre, on se battit sans ma- 
noeuvrer : les combats ewent lieu sur les points 
accessoires j tcuulis que les grandes armées se con- 
tentaient de menacer , par des détacliemens , les 
points sur lesquels elles auraient dû dirige?^ leurs 
efforts et livrer bataille. 

Tempelhof a trop disserté pour prouver que 

le duc de Broglie adopta un mauvais plan en 

cherchant à pousser des corps parla droite, sur 

Gœttingen et le Hanovre , et qu'il eût mieux valu 

3. 2 



l8 TRAITÉ DES GRANDES OPF.RATIOIVS MILITAIRES. 

y marcher de front, parla Westphnlie, afin de 
faire tomber auparavant les places de Lipstadl et 
de Munster, sans lesquelles ses manoeuvres n'é- 
taient que de véritables incursions. 11 est facile 
de juger que ces raisonnemens s'appuient sur un 
vieux système. Celte seconde partie du plan de 
Broglie se rapprocha alors avec celui de Contades 
dans la campagne précédente; il consistait à ma- 
nœuvrer par la droite , pour gagner l'extrême 
gauche et les derrières de Fennemi, en le cou- 
pant du Weser. 11 offrait comme lautre de gran- 
des chances, et manqua aussi dans son exécu- 
tion : car au lieu de livrer une grande bataille , 
l'armée resta devant le front de l'ennemi , se 
bornant à pousser des divisions sur sa droite. 

Lorsque le duc de Broglie fut maître deCassel , 
et que les alliés campèrent sur la Dimel , il fallait 
les tourner par leur gauche, vers Robeck, chan- 
ger de direction sur Warbourg, s'établir perpen- 
diculairement à la Dimel, la gauche à ce fleuve , 
et pousser l'armée alliée sur Lipstadt. Broglie 
pouvait exécuter tout cela, eu laissant un corps 
à Kalenberg et Hochenbourg; mais il fallait le 
faire sans donner le temps à l'ennemi de ma- 
noeuvrer. Ce 71 est pas en prenant des positions 
sur les communications et y séjournant , que 
Von détruit les armées : si Napoléon était resté 
surleLech, en i8o5^ et sur la Saale j en i8o6^ 
il n'aurait pas empêché Mack de faire sa retraite 



CHAPITRE XXI. 19 

par Dofiawerth ; et le duc de Brunswick, de se 
retirer sur V Elbe. 

Les sièges de Lipstadt et de Munster, dont 
parle Tempelliof , n'étaient que des accessoires 
et n'eussent rien produit ; un seul mouvement du 
duc Ferdinand pouvait les faire lever. Il est tou- 
jours temps de songer aux places , lorsqu'on a 
décidé les grandes questions avec les armées qui 
doivent les secourir. 

- Je ne m'étendrai pas en réflexions inutiles sur 
1^ singulière expédition des alliés contre Wesel ; 
elle ne pouvait que distraire des forces considé- 
rables du point décisif, pour les appliquer à des 
entreprises hasardeuses, et compromettre non- 
seulement les corps qui s'y trouvaient employés, 
mais encore l'armée principale. Si le duc deBro- 
glie avait opéré d'après les règles de l'art, il eût 
vraisemblablement fait payer cher à Ferdinand 
cette folle expédition. 



20 TRAITÉ DES GRANDES OPKKATIO.NS .MILITAIRES. 



CHAPITRE XXTI. 

Premières opérations en Silésieet en Sa.ve ; affaire 
(le LandsJiiU , et siJge de Dresde. 

S.NS enfer Jans les détails des petites affaires 
qui eurent lieu pendant lliiver , je me bornerai 
à indiquer celles qui méritent d'être citées. ; , 

Les Suédois, inquiétés dans leurs cantoune- 
mens, voulurent enlever le pont d'AncIam, sur 
laPeene, alin d'être à l'abri de surprise. Lpur 
coup de main réussit; ils s'emparèrent le 28 jan- 
vier des faubourgs, surprirent les postes et pé- 
nétrèrent pêle-mêle avec eux dans la ville; le 
général Manteufel égaré dans l'obscurité, fut; 
blessé et pris avec i5o liommes. Cet exploit fut 
le dernier de cette malbeureuse armée ; elle ne 
reparut sur le tbéâtre de la guerre qu'au milieu 
d'août, pour y jouer un rôle aussi insignifiant 
qu'auparavant. 

Les armées en Saxe furent tranquilles , à quel- 
ques alFaires de postes près. Le corps de Beck sur- 
prit le général prussien de Zetterilz , aux envi- 
rons de Kosdorf , et le fit prisonnier. 

Laudon, après avoir dénoncé la rupture de 



CHAPITRE XXI I. 21 

rarmistice qu'il avait conclu pour son corps , 
chercha à enJever celui de Goltz , qui cantonnait 
en Haute-Silësie à Neustadt et environs; mais 
ce général leva à temps une jjarlie de ses quar- 
tiers, elles rassembla, le 1 4 février, à Ober- 
Glôgau; néanmoins Laudon le gagna avec toute 
sa cavalerie, et attaqua le régiment de Manleufel 
qui couvrait les parcs. Ce brave régiment se forma 
en carré long, continua sa marche, repoussa 
cinq ou six charges avec une bravoure héroïque, 
et arriva heureusement à Steinau après avoir 
perdu i4o hommes. 

i" Toutes ces choses ne décidaient rien ; les gran- 
des armées restaient dans leurs positions. Celle 
deDaun, par suite d'un système inconcevable, 
après avoir remporté des avantages signalés , con- 
tinuait à s'enterrer sous des retranchemens près 
du val de Plauen , et semblait ainsi trembler de- 
vant un adversaire qu'elle aurait dû écraser. Un 
corps nombreux aux ordres de Lascy cantonnait 
sur la rive droite de l'Elbe, et poussa celui de 
Beck sur Zittau. L'armée prussienne cantonnait 
en face, la droite vers Freyberg, le centre à 
Wilsdruf, la gauche aux environs de Meissen. 
Schmettau occupait Gorlitz avec 7 bataillons et 
i5 escadrons. Fouquet, en Haute - Silésie , se 
trouvait opposé au corps de Laudon. Enfin l'ar- 
mée de roder devait, sous Içs ordres du prince 



32 TRAITE DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

Henri , tenir tête aux Russes lorsquils paraîtraient 
sur la scène. 

Le plan d'opérations des deux partis fut, à 
peu de chose près, le même que celui de la cam- 
pagne précédente : les coalisés ne voulaient frap- 
per de grands coups en Silésie, qu'après l'arrivée 
des Russes; Laudon commandait une armée de 
5o mille hommes; Daun devait retenir le roi en 
Saxe. Les affaires de Frédéric paraissaient plus 
désespérées que jamais : ayant perdu la clef de la 
Saxe , et ne pouvant abandonner ce pays sans 
laisser le sien à la merci de l'ennemi, il semblait 
que rien ne dût s'opposer à la jonction des armées 
coalisées. 

Le 18 mai, l'armée du prince Henri prit des 
cantonnemens le long du Bober et de l'Oder jus- 
qu'à la mer Baltique ; le gros entre Lovenberg et 
Sagan liait sa droite avec le corps de Fouquet , 
cantonné jusqu'à Landshut. L'armée du roi avait 
fait un petit mouvement rétrograde sur Corbitz 
et Meissen. Daun restait en position , se bornant 
à pousser le général Beriichingen sur Wilsdruf; 
Laudon s'était retiré en Bohème , laissant Dras- 
kowitz en Haute-Silésie , et Wolfersdorf à Trau- 
tenau, vis-à-vis Landshut. 



CHAPITRE XX II. 23 

Opérations en Silésie. 

En attendant l'arrivée des Russes, le ge'néral 
Laudon résolut d'ouvrir la campagne par le siège 
deGIatz, et de s'emparer du poste de Landsliut, 
quiluiétaitnécessaire pour assurer ses communi- 
cations avec la Bohême. 11 rassembla son armée à 
Kosteletz , en partit le 29 mai, et campa le 3i à 
Frankenstein, tandis que Draskowitz occupait 
Weidenau,et que Wolfersdorf marchait à Teutsch- 
Prausnitz. Fouqiiet instruit de ces mouvemens", 
se porta aussitôt aux environs de Freyberg, et 
rendit compte de sa situation au roi et au prince 
Henri, en leur demandant des renforts. Chargé 
de la double mission d'observer les mouvemens 
de Laudon contre la Haute-Lusace et de couvrir 
la Silésie , il lui était diflicile de remplir ce rôle 
sur ce vaste théâtre , avec un corps aussi faible 
et devant une armée commandée par Laudon : 
n'ayant aucun renfort à espérer, il se replia, 
le 4 jiiiii) à Wurben près de Schweiduitz. 

Laudon, de son côté, se porta, le 5, sur deux 
colonnes à INimptsh et Reichembach. Fouquet 
s'établit, le 6, à Romenau pour couvrir Breslau. 
Ce mouvementrétrograde permitaux Autrichiens 
de bloquer Glatz et d'occuper Landshut. Laudon 
revint , le 7 , à Wartha , et lit investir Glatz. 

Sur ces entrefaites, le roi ayant ordonné à Fou- 



2 f TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

qiiet de reprendre Landshut, ce général laissa 
Ziethen avec 7 bataillons sur le Ziskenherg près 
de Furstenstein; partit, le 16 juin, pour Hart- 
inansdorf et Forste; apprenant ici que Tennemi 
avait encore cinq réglmens à Friedland, il réso- 
lut d'attaquer Landsbut sur-le-champ. Les Autri- 
chiens défendirent mollement ces hauteurs pres- 
que inaccessibles, et se retirèrent sur celles de 
Reichennersdorf. Fouquet se fit alors renforcer 
par 3 bataillons de Ziethen , et reprit son ancien 
poste, qu'il couvrit d'un retranchement. La posi- 
tion étant trop étendue pour les 17 bataillons et 
i4 escadrons dont se composait son corps , il fut 
obligé de le morceler. Il avait 4 bataillons snr les 
hauteurs de Blasdorf, 2 bataillons et 5 escadrons 
sur le plateau de Reichennersdorf, 3 bataillons 
sur le Galgenberg, 2 bataillons et 2 escadrons sur 
leKirchberg, 2 bataillons et 3 escadrons sur le 
Buchberg , 2 bataillons et 2 escadrons sur le Mum- 
melberg, 2 bataillons à Landshut.(/^./;/. XXIII.^ 
Aussitôt que Laudon eut avis de ces raouve- 
mens, il résolut d'attaquer le général Fouquet. 
11 marcha dans ce dessein, le 17 juin, avec la ré- 
serve, àSchwartz^vald, et ordonna aux troupes 
restées devant Glatz de le rejoindre, à l'excep- 
tion de quelques bataillons qui devaient observer 
la place. Le corps , qui était à Friedland , joignit 
l'armée le 1 8. Nauendorf , avec l'avant-garde, prit 
position près de Forste et sur leZiegenruck, tan- 



CHAPITRE XXII. 25 

dis que Jaillis campait toujours à Reicheniiersdorf. 
Le gênerai Wolfersdorf occupa le mont Nim- 
chefsk}^ et le pont de Faulebruck. Enfin , le corps 
de Beck, qui était à Friedberg sur la Queiss , reçut 
l'ordre de marcher par Kirschberg à Schmid- 
l^erg. 

Le général Fouquet se trouvait dans une posi- 
tion critique; il rendit compte au roi de ces mou- 
vemens, en le prévenant qu'il n'osait rien tenter 
contre l'ennemi, sans s'exposer à perdre le poste 
important qu'il avait ordre de garder. 11 promit 
au roi de se défendre jusqu'à la dernière extré- 
mité, et sollicita une diversion en sa faveur. Lau- 
don ayant été joint , le 21 , à Schwartzwald par 
les troupes qui venaient de Glatz , compta 4^ 
bataillons, ^o compagnies de grenadiers , et yS 
escadrons, avec lesquels il se crut en état d'écra- 
ser son adversaire , qui n'avait pas plus de 1 2 
mille coinbattans. 

Le 23 juin, à deux heures du matin, la canon- 
nade commença , et les Auti,^icluens se mirent en 
mouvement sur quatre colonnes. La première, 
sous Laudon même, marcha sur Yogelsdorf pour 
déborder et prendre à revers l'aile gauche des 
Prussiens. La seconde, sous Mulïling, devait em- 
porter le Mummelberg. Le général Campitelli, 
avec 14 bataillons , devait soutenir ces deux co- 
lonnes. La troisième , sous le général Geisruck , 
attaqua le Buchherg. Enfin la quatrième, conduite 



26 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

par les généraux Janus et Wolfersdorf , devait 
attaquer la droite vers Blasdorf. 

Les deux premières colonnes n'avaient devant 
elles que 3 bataillons qui tenaient un espace beau- 
coup trop considérable. Le régiment de Laudon 
se glissa entre deux liauleurs, culbuta le batail- 
lon qui défendait la gauche du retranchement de 
Mummelberg , et se jeta sur les derrières du 
deuxième bataillon de Fouquet, à l'instant où 
des grenadiers autrichiens l'attaquaient de front. 
La deuxième colonne ne rencontrant que le ba- 
taillon de Mosel , le déborda et laccabla ; alors 
tout commença à fuir : les deux détachemens qui 
défendaient le Bucliberg, se voyant èi leur tour 
attaqués par le général Geisruck et menacés sur 
leur gauche, abandonnèrent leur poste. L'aile 
gauche battait en retraite , lorsque Fouquet en- 
voya un bataillon de grenadiers à son secours : 
malgré la bravoure de ses chefs , qui furent bles- 
sés ou tués , il devenait impossible qu'il rétablit 
les affaires; il se retira avec perte; le reste de la 
gauche se replia sur le Kirchberg , la cavalerie se 
fit jour , et gagna la rive gauche du Bober. 

Pendant que ces choses se passaient, les quatre 
bataillons delà droite, sous le général Schen- 
kendorf , étaient aussi attaqués par la quatrième 
colonne, forte de 16 bataillons et 3o escadrons. 
Après une belle défense , les Autricliiens s'empa- 
rèrent des hauteurs de Blasdorf et de Reichuers- 



CHAP ITRE XX n. 2y 

florf. Les bataillons repoussés se reformèrent 
sous la protection du Galgenberg, d'où Fouquet 
leur ordonna de reprendre leurs positions : cette 
attaque fut exécutée avec courage; on prit trois 
drapeaux à l'ennemi , qui fut rejeté dans Hen* 
nersdorf. Les choses en restèrent là sur ce point, 
et les Autrichiens perlèrent une brigade d'infan^ 
terie avec toute la cavalerie de leur gauche au- 
delà du Bober, pour s'emparer de la route de 
Schmiedberg et couper la dernière retraite de 
Fouquet. Ce général , ne voulant pas quitter sou 
poste , se borna à faire observer ce mouvement 
par 3 escadrons. 

Jusqu'alors l'ennemi n'avait enlevé que les 
postes accessoires; le corps principal tenait en- 
core les hauteurs du Galgenberg et du Kirchberg, 
où tous les bataillons repoussés s'étaient retirés. 
Laudon fit ses dispositions pour emporter ces 
hauteurs : sa cavalerie de la droite, devenant 
inutile pour l'attaque de positions si escarpées et 
retranchées , il la détacha sur la rive gauche du 
£ober, afin de recevoir les débris de l'ennemi, 
lorsqu'il l'aurait déposté. Il établit une batterie de 
12 sur le Ziegelberg, en face du Kirchberg, di* 
visa son infanterie en deux colonnes : la première 
se porta sur Landshut , pour gagner la gauche de 
la position des Prussiens; la seconde traversa le 
village deZieder et attaqua le Kirchberg de front. 
Cette dernière précéda l'autre , de quelques ios- 



28 TRAITÉ DES GRANDES OPéRATIOîSrS MILITAIRES. 

tans, mais fut rejetée en désordre sur Zieder : 
cependant Laudon ayant enlevé Landshut, tra- 
versé Ja ville, et emporté la redoute du Kirch- 
berg , la première colonne revint bientôt à la 
charge. Les Prussiens qni défendaient celte ban- 
teur, quoique à peu près entourés, firent leur 
retraite, avec fermeté, sur le Galgenberg. 

II ne restait à Fouquet que deux partis à pren- 
dre, de vendre chèrement sa vie sur le Galgen- 
berg, ou de se faire jour ; il choisit le dernier. 
11 envoya au général Schenkendorf Tordre de re- 
passer le Bober; ToOicier qui le portait fut tué; 
Fouquet envoya alors un second ordre par son 
fils , et se mit en marche lui-même avec deux ba- 
taillons. Arrivé à Leppersdorf , on trouva la ca- 
valerie ennemie en possession de tous les passa- 
ges. Ne voulant pas donner aux Autrichiens le 
temps de le serrer de trop près , il forma sa 
troupe en carré et la harangua. La cavalerie autri- 
chienne 1 attaqua alors vivement; les dragons de 
Loweustein se précipitèrent plusieurs fois sur les 
baïonnettes prussiennes : un feu bien ménagé 
leur fit payer cher ces essais. Cependant ces at- 
taques donnèrent à un bataillon de grenadiers le 
temps d'arriver au secours des escadrons impé- 
riaux. Le combat fut alors trop inégal ; Fouquet 
eut son cheval tué sous lui ; l'infanterie fut enfon- 
cée et culbutée sur son général ; les plus braves 
lui tirent un rempart de leur corps. La mêlée était 



CHAPITRE XXI r. 29 

horrible , Fouquet mutilé de trois coups de sabre, 
fut sauvé par le colonel de Lowenslein , à qui il 
rendit son épée. 

De son côté , Schenkendorf se défendait avec 
bravoure, lorsqu'il reçut l'ordre de repasser le 
Bober. En eifecluant sa retraite , il eut son cheval 
tué, et tomba aussi au pouvoir de l'ennemi. Le 
major Arnim , l'adjudant Treskow et d autres 
officiers, se mirent à la tête des troupes, passè- 
rent heureusement le Bober, formèrent un carré 
qui repoussa deux charges de cavalerie , et gagnè- 
rent les hauteurs de Reisdorf; mais, lorsqu'ils 
aperçurent, dans le ravin , plusieurs bataillons 
déployés, prêts à les attaquer de concert avec la 
cavalerie , ils voulurent hâter leur marche pour 
gagner les bois de Reisdorf : ce mouvement causa 
un désordre dont les escadrons autrichiens prO' 
fitèrent; ils se jetèrent impétueusement sur cette 
infîinterie désunie, et en sabrèrent une grande 
partie. La cavalerie prussienne , qui avait aussi 
passé le Bober , se battit long-temps contre des 
forces supérieures ; les plus, braves se firent jour , 
le reste fut pris. 

Ainsi finit la malheureuse affaire de Landshut, 
où Fouquet se battit avec tout le courage que 
1 on peut attendre d'un homme de coeur; près de 
i,5oo hommes parvinrent à s'échapper; 7,500, 
dont la moitié étaient blessés , furent pris. Les 



3o TUAITK DES GRA^DES OPÉRATIONS MILITAIRES* 

Autrichiens eurent plus de 3 mille hommes hors 
de combat. 

Le général Zietheu , informé de cet événement, 
quitta le Ziskenherg , se relira sur Breslau , et 
recueillit les débris du corps de son collègue. 

Fouquet nous semble à l'abri de tout blâme, 
car il prévit son désastre , en prévint le roi , et 
ne l'essuya que par une obéissance trop aveu- 
gle. Cependant, il paraît que sa position était 
trop étendue : le camp de Landshut est une de 
ces positions militaires reconnues; Frédéric y 
attachait, il est vrai, autant d'importance que 
Léonidas aux Thermopiies ; mais Fouquet de- 
vait sentir que 1 occupation des hauteurs de 
Blasdorf , et du Mummelberg , le morcelait 
trop. La position , proprement dite , est celle 
du Galgeuberg et du Rirchberg , encaissé entre 
les ravins qui coulent à droite par Hennersdorf , 
et à gauche par Ziéder. Puisqu'il se résignait 
à recevoir le combat , il valait mieux se con- 
centrer, la gauche au Kirchberg, la droite à 
Hennersdorf, aiin de raccourcir sa ligne. Sans 
doute, il courait risque d'être tourné; mais cela 
était inévitable de toute manière, et il le fut eu 
effet, malgré l'occupation du Mummelberg. Du 
reste , il conserva assez de présence desprit pour 
prendre l'initiative, et se jeter sur un des corps 
ennemis avant d être serré de trop près. Mais il 



CHAPITRE XXI I. 3l 

est une vérité constante, c'est que ne voulant pas 
se retirer sans combattre , il eut beaucoup mieux 
fait de se jeter en masse , par Vogelsdorf, sur la 
colonne de Laudon ; car il ne pouvait se faire 
illusion sur le sort réservé à ses délacbemens dis- 
séminés. En manoeuvrant de cette manière, il eût 
été certain de s'emparer de la route de Schweid- 
nitz. Une faute plus positive et plus grave du roi , 
fut de laisser ce corps sans soutien , tandis que 
le prince Henri était dans l'inaction , aveo /^o 
mille hommes, à trois marches de Landshut. 
Dans une position semblable, il fallait au moins 
laisser à Fouquet l'alternative de se jeter sous le 
canon des places fortes, qu'il avait à sa proxi- 
mité , ou d'aller se réunir au prince. Nous déve- 
lopperons plus tard ces observations, en ajou- 
tant les considérations qui résultent de la situa- 
lion générale des affaires. 

Laudon ne sut point tirer parti de cette impor- 
tante victoire. La Silésie était ouverte , et si , pour 
lenvahir , on préférait attendre l'arrivée des Rus- 
ses, on pouvait au moins s'emparer de quelques 
places ; mais les Autrichiens ne commencèrent 
pas même le siège de Glatz , parce que leurs dis- 
positions étaient si mal prises , qu'ils n'avaient 
aucun des approvisionnemens nécessaires. 



32 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

Opérations en Saxe. 

Tandis qnerarmée du prince Henri demeurait 
oisive sur le Bober, et qu'à trois marches d'elle, 
le corps de Fouquet était accablé , le roi sem- 
blait inlécis sur le parti qu'il voulait prendre. 

Nous avons déjà dit qu'ayant fait un mouve- 
ment rétrograde, le 23 avril, il était venu cam- 
per, près de Meissen , avec une partie de l'ar- 
mée, laissant le reste cantonné en arrière. 

Tempelbof a présenté un tableau pompeux des 
combinaisons que Frédéric avait imaginées pour 
voler en même temps au secours de la Silésie, et 
couvrir une partie de la Saxe. Il prétend que son 
plan était d'entraîner Daun en Silésie, de peur qu'il 
ne format sur laSaxe des entreprises dangereuses. 
Il est difficile de concevoir quel intérêt eut porté 
le roi à concentrer la masse des forces ennemies 
sur le point oh il se proposait d'opérer , en pro' 
voquant ainsi la jonction des armées autrichiennes 
et russes y qu'il devait craindre par-dessus tout. 
Quel que soit le motif d'un tel jugement, nous 
verrons, au chapitre général des observations, 
que c'était par un système opposé, qu il pou- 
vait conjurer l'orage amoncelé sur sa tète. 

Frédéric se prépara donc , le 4 j"in , à marcher 
en Silésie. Il fit établir, le 6, une forte batterie 



CHAPITRE XXII. 33 

sur les hauteurs deSeidlitz, et détacha, le 1 1 , le 
général Rrokow , avec 3o escadrons , par Torgau 
à Kosdorf , afin de couvrir le passage , en obser- 
vant le corps de Lascy campé sur les hauteurs de 
Boxdorf. Ce passage de l'Elbe fut exécuté , le i4 
au soir, par la première ligne d'infanterie, sur 
des barques, et par la cavalerie, sur des ponts 
de bateaux : ces troupes campèi^ent à Broschof. 
La deuxième ligne , aux ordres du général Bulov^"^ , 
resta à Schlettau, et Ilulsen à Katzenhauser , 
pour couvrir cette opération. Le pont fut trans- 
féré à Meissen, et l'on en établit un à Kohlliof. 

Daun reçut promptement la nouvelle que l'en- 
nemi avait passé l'Elbe avec une partie de ses 
forces seulement : il dépendait de lui d'en pro- 
fiter pour accabler l'une de ces parties isolées, 
en portant son armée , le i5 au soir , par lignes et 
par la droite, de Grossenhain à Radebourg , pour 
arriver au point du jour à Gros-Dobritz , sur l'ex- 
trême gauche du roi ; tandis que le corps de Lascy 
eût longé l'Elbe, pour attaquer la droite, vers 
Meissen. Le général autrichien avait tout l'intérêt 
possible à livrer bataille dans une position aussi 
avantageuse : il pouvait frapper un coup décisif, 
et ne courait pas le moindre risque , ayant une 
retraite assurée sur Dresde. Au lieu d'opérer 
ainsi, Daun craignit que Lascy ne fût attaqué, et 
porta la première ligne de l'aile droite à Wilsch- 
3. 3 



34 TRAITÉ DES GRAINDES OPÉKATIO.NS MILITAIRES. 

dorf, pour le soutenir au besoin. Le 17, seu- 
lement, il vint avec le reste de l'aile droite , à Box- 
dorf, remplacer le corps de Lascy, qui se rendit 
à Bernsdorf. Ce mouvement fut suivi peu après 
par Taile gauche , et par les détacliemens répan- 
dus aux environs; le camp de Boxdorf fut re- 
tranché. 

D'un autre côté , le général Bulow cpiitta aussi , 
le 17, le camp de Schlettau, où il était resté avec 
la deuxième ligne, et vint rejoindre le roi. 

A l'ouverture de la campagne , Frédéric pré- 
vint ses généraux , qu'il serait plus nécessaire 
que jamais de faire des marches rapides et lon- 
gues, et d'en supporter les fatigues avec cons- 
tance et courage. Aussitôt qu'il fut informé du 
mouvement de Lascy, sur Radebourg , il s'y porta, 
le 18, sur trois colonnes, et campa, la gauche 
appuyée à la ville , la droite à Barbisdorf. Lascy 
paraissant tenir dans sa position, Frédéric or- 
donna au général Hulsen de le rejoindre à l'ex- 
ception de 7 bataillons et 5 escadrons. Il assem- 
bla ses généraux , et leur donna les dispositions 
de l'attaque qui devait s'eflTectuer sur deux lignes 
d'infanterie, la cavalerie sur les ailes, et une 
troisième ligne comme réserve. Le ig juin au 
matin, l'armée se mit en mouvement; mais les 
patrouilles annoncèrent que Lascy s'était retiré. 



CHAPITRE XXII. 35 

En effet, Daim ayant eu connaissance de la mar- 
che du roi, sur Radebourg, avait attiré toutes 
les troupes resle'es sur la rive gauche de l'Elbe, 
et ordonné à Lascy de prendre position à Laues, 
pour couvrir le flanc droit de l'armée autri- 
chienne qui prit les armes , à une heure du matin, 
dans son camp de Reichenberg. 

L'on ne pouvait rien tenter contre un en- 
nemi si bien en mesure et dans une position pres- 
que inabordable ; le roi rentra au camp , se borna 
à faire occuper Bernsdorf, posta Hulsen , vers 
Gros-Dobritz , pour soutenir le corps de Linden 
resté à Sclilettau, et porta g bataillons sur les 
hauteurs de Beerwald. 

Le 22 juin, l'armée des Cercles arrivant aux 
environs de Dresde , pour se lier à celle de Daun , 
campa au val de Plauen : ce renfort porta l'ar- 
mée impériale à plus de 80 mille combattans. 
Daun ne profita pas de cette supériorité pour 
frapper des coups décisifs , et se borna à inquié- 
ter les postes par le général Lascy. 

11 paraît que le projet attribué au roi par Tem- 
pelhof , n'a existé que dans l'imagination de cet 
auteur; car il est vraisemblable que Frédéric ne 
seiaitpas resté huit jours à Radebourg, lorsque 
les momens étaient si précieux : dans le cas 
contraire, ce séjour serait une faute inexplicable. 

Le 25, on reçut la nouvelle de la destruction 
du corps d€ Fouquet; les Autrichiens firent de,s 

3* 



36 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

feux (îe joie. Le roi, d'abord anéanti par un coup 
aussi rude, recouvra bientôt sa sérénité : il fallait 
faire bonne mine à mauvais jeu, ou quitter la 
partie. Ccst dans les circonstances difficiles , que 
Frédéric fut toujours un grand homme. Si son 
i^énie ne lui fit pas adopter constamment les com- 
binaisons à grands résultats , il faut convenir que 
son caractère ne perdit rien de sou élévation. 
Sa position devenait cliaque jour plus critique : 
depuis dix-huit mois , il essuyait revers sur revers , 
et sans l'impérilie de ses adversaires, sa ruine eût 
été inévitable. Des plans justes , hardis et rapide- 
ment exécutés, pouvaient seuls le tirer d'embar- 
ras ; mais dans cette circonstance décisive , ses 
talens brillèrent moins que son courage. 

Frédéric renonçant à se porter en Silésie, ré- 
solut de tenter un couj) de main sur Dresde. Si 
celte entreprise présentait une apparence de suc- 
cès , il aurait dû la former dès le commence- 
ment de la campagne, comme nous le démontre- 
rons incessamment ; mais, le moment choisi 
était intempestif : d'ailleurs elle offrait des chan- 
ces désavantageuses , puisqu'on avait tout à 
craindre , en cas d'échec. 

Sans consulter les obstacles qu'iuie armée su- 
périeure à la sienne opposerait à son projet, le roi 
envoya, à Magdebourg, l'ordre d'y préparer un 
équipage de siège. Il chercha aussi à arracher 
Dauu de sa position , poiu- avoir l'occasion de lui 



CHAP ÎTRE XXI I. 37 

livrer bataille. A cet effet, il quitta, le 2& au 
matin, le camp de Radebourg, et se relira, sur 
trois colounes , à Gros-Dobritz : mais ces manœu- 
vres furent inutiles , le marécbal imperturbable , 
augmenta les retrancbemens de son camp de 
Boxdorf; véritable Fabius, lorsqu'il fallait être 
Alexandre, il fit à contre-temps la guerre de 
positions ; se bornant à pousser quelques dé- 
tacbemens sur Scboenfels, BlocWitz et Gros- 
senliain, pour observer et éclairer la route dOr- 
trand. 

Le 2g au matin, le roi apprit que Lascy avait 
quitté Lause, renforcé par une partie de l'armée 
de Daun, et se portait, par Radebourg, sur 
Krakau : croyant d'abord qu il aurait un engage- 
ment avec l'ennemi, Frédéric détacba le général 
Zietlien pour le suivre par Lampersdorf , et ob- 
server ses mouvemens; mais s'étant trompé de 
nouveau, il désespéra de lui faire accepter une 
bataille rangée. Tempelhof est ici en contradic- 
tion avec lui-même ; tantôt il fait préparer au roi 
le siège de Dresde , tantôt il affirme que son 
intention était de gagnei^ encore une marche pour 
se porter en Silésie. Dans le fait, Frédéric se porta , 
le 2 juillet, au camp de Quolsdorf, tandis que 
Hulsen retourna sur la rive gauclie de l'Elbe , à 
celui de Schlettau. 

Lorsque Daun fut instruit de la marche des en- 
nemis sur Krakau, il ordomia à Lascy de ne les 



3o TRAITÉ DES GRÀiNDF.S OPÉRATIOXS MILITAIRES. 

point perdre de vue. En conséquence , ce général 
vint prendre position à Lichtenberg : Tannée au- 
trichienne se dirigea, le 3, à Hartha. Frédéric 
séjourna à Quolsdorf, et porta seulement Une 
avant-garde, sur Puisnitz , où il apprit le mouve- 
ment de Lascy. 11 résolut de Tattaquer, et afin de 
donner le change sur son projet, il répandit que 
l'ftrraée marcherait à Hoyerswerda. Daun crai- 
gnant que lé roi n'eut le dessein de gagner la route 
deSilésie, se hâta de s'assurer de celle de Bautzeu 
et de Gorlitz , en portant dans la nuit, dans la 
première ville, la seconde ligne sous les ordres 
du général , comte de Wied. 

L'armée prussienne, au contraire, partit, à 
minuit, pour se former sur les hauteurs de INeuen- 
dorf; mais les postes de Lascy l'instruisirent à 
temps de^ce mouvement, et ce général se retira 
sur l'armée de Daun : les Prussiens ne purent 
même atteindre son arrière-garde , à cause des 
obstacles multipliés du terrain. Le roi bivouaqua 
en-deçà de la Pulsnitz, vers Ohorn, et se mit en 
marche le 5 juillet au matin, pour aller camper 
près du couvent de Marienstern. Après le départ 
des Prussiens , Lascy se porta de nouveau en 
avant, et prit position à Biscliofswerda. 

Daun, toujours inquiet sur la roule de la Silé- 
sie, était parti, le 4 à midi , avec le reste de ses 
troupes, pour suivre le comte de Wied à Bautzeu. 
11 continua son mouvement le 6, vint campera 



CHAPITHEXXir. 39 

Reichembach , et laissa , à Baiitzen , un parti des- 
tiné à communiquer avec le corps de Lascy. 
L'armée autrichienne fit cette marche de huit 
lieues très-rapidement, malgré une chaleur si 
excessive , que plus de .?.oo hommes tombèrent 
morts sur les routes. 

De son côté , Frédéric se proposait de passer 
la Sprée sur trois colonnes, et de camper vis-à- 
vis de Leiclmam; mais lorsqu'il arriva vers Pan- 
nevitz , avec la tète de la première , il apprit que 
Daun était en marche sur Reichembach, et que , 
loin de l'y prévenir, il aurait de la peine à l'at- 
teindre; ce qui rengagea à profiter de l'isolement 
du corps de Lascy , pour tenter de nouveau de 
l'attaquer. Au lieu de marcher sur Leichnara , 
il changea de direction à droite, passa la Sprée à 
Jurke, et vint camper, vers Doberschutz, sur les 
hauteurs qu'il avait occupées après la bataille de 
Hohenkirch. Le 7 au matin, à la tète d'un parti 
de cavalerie , il poussa les postes ennemis; em- 
porté par sa chaleur, il fut bientôt engagé, avec 
toute la cavalerie de Lascy, et ne se tira de ce 
mauvais pas que par l'arrivée d'un bataillon de 
grenadiers , qui protégea le ralliement de ses es- 
cadrons. 

Le lendemain était fixé pour l'attaque du corps 
de Lascy. Malgré toutes les petites ruses dont le 
roi se servit pour répandre le bruit qu'il se ren- 
drait à Reichembach, il ne put empêcher Lascy 



4o TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

d'apprendre qu'il avait passé la Sprée, le 6 atl 
soir. Le général autrichien se mit en marcbevers 
une heure du matin, et se retira heureusement 
de Bischofswerda sur "Weissenhirsch. Le roi lança 
vainement la cavalerie à la poursuite, et prit 
position à Barlhe, où il fit au commandant de 
l'artillerie la première ouverture de son projet 
sur Dresde. 

Le lo, Lascy passa l'Elbe et campa à Gros- 
Sedlitz; le roi à Durreubuhlau. Le 12, la pre- 
mière ligne vint détruire les retranchemens de 
Boxdorf, que Daun avait élevés avec tant de 
peine; la deuxième ligne resta à Weissig, sous le 
duc de Ilolstein; le général Hulsen campa à Moh- 
schatz, sur la rive gauche de l'Elbe , et couvrit le 
passage qui eut lieu le i3 au matin. Le roi voulait 
marcher parDippodiswalde, pour forcer l'armée 
des Cercles à combattre ou à quitter le camp de 
Plauen ; mais elle lui épargna les fatigues de ce 
mouvement étendu, et se retira , dans la nuit du 
12 au i3, surDohna, où elle joignit Lascy après 
avoir jeté dans Dresde un renfort de 10 mille 
hommes, qui en porta la garnison à i5 mille 
combattans. Le roi apprenant cette nouvelle en 
route , se dirigea sur Dresde par Plauen et Leub- 
nitz : le duc de Holstein quitta Weissig, et in- 
vestit la place sur la rive droite. 

Le i4 au matin , le commandant fut sommé : 
5a réponse, suivant l'usage, fut négative. Les 



CHAPITRE XXII. 4* 

Prussieus se logèrent dans le faubourg de Pirna , 
et construisirent des batteries de mortiers, et à 
ricochets, derrière Jes masures des maisons brû- 
lées dans les sièges précédens. Pendant la nuit 
on éleva une batterie de 8 pièces de canon et a 
obusiers dans le jardin de Mozinsky ; durant celle 
du 1 5 au 16 , on creusa une petite parallèle con- 
tre la ville neuve, et dressa vme batterie de 10 
pièces de canon pour battre le pont de l'Elbe. 

Daun qui attendait le roi aux passages de la 
Silésie, fut fort surpris lorsqu'il reçut, le 10 
juillet , la nouvelle qu'il s'était rabattu sur 
Dresde : il détacha le général Ried , pour le sui- 
vre, porta son avant-garde sur Bautzen, et avant 
de rien entreprendre , attendit des renseignemens 
plus certains sur les projets des Prussiens. Enlin , 
informé, le i3, que Frédéric avait passé l'Elbe 
et marchait contre la place, il fit partir le lende- 
main^ à deux heures du matin , le corps des ca- 
rabiniers, et porta sur Dresde celui de Buccow 
qui était resté si long-temps à Gorlitz ; lui-même 
suivit , le 1 5, avec larmée , et vint s'établir près de 
cette dernière ville. 

De son côté , le roi pressait les travaux de siège 
avec toute l'activité possible. Le 18 , les batteries 
de mortiers et de brèche furent achevées , et le 
bombardement commença le 19 au matin. 11 ap- 
prit, le même jour, que Daun s'avançait au se^ 
cours y et se trouvait déjà près de Weissig : il en- 



4^ TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

voja un régiment de renfort au duc de Hols- 
tein , que les Autrichiens auraient pu attaquer 
avec avantage. Les Croates ayant emporté le poste 
de Weissenlîirsch , le duc pensa que l'avant-garde 
de Daun les soutenait; et craignant un engage- 
m^ent sérieux, il repassa l'Elbe sans délai, lais- 
saut le général ïettenborn avec une brigade pour 
protéger son mouvement; ce général, engagé de 
front avec les Croates , fut sur le point d'être pris 
à revers par un régiment sorti de la place, et se 
retira avec perte de 700 hommes : le duc de 
Holstein effectua son passage sans être inquiété 
par la nombreuse garnison. Néanmoins le général 
Maquire fit faire quelques sorties les jours sui- 
vans. Dans la nuit du 20 juillet , la cavalerie autri- 
chienne surprit les postes , et pénétra jusqu'au 
quartier du roi, qui faillit être enlevé. 

Frédéric ayant réuni ses forces sur la rive gau- 
che de TElbe , présumant que Daun voulait l'atta- 
quer, résolut de le prévenir. Mais cette campagne 
semblait devoir se passer en projets : Tennemi 
resta tranquille, et les Prussiens se bornèrent à 
occuper les hauteurs de Rupchen et Go})eln , avec 
8 bataillons et 18 escadrons. Daun prit poste, 
le 21 , entre Boxdorf et Dresde. 

Le bombardement continua; les Autrichiens 
firent une grande sortie à minuit, surprirent le 
régiment de Bernbourg dans les tranchées et em- 
portèrent vme batterie : des renforts arrivèrent-. 



CHAPITRE XXI I. 4"^ 

et les repoussèrent. Le roi , mécontent du régi- 
ment surpris, lui enleva ses sabres. 

Convaincu enfin de l'inutilité de ses eiïbrts , 
il se décida à lever le siège ; Tévacuation du ma- 
tériel commença le 2r , le roi partit avec l'armée 
le 29 à dix heures du soir : la garde des tran- 
chées formant Tarrière-garde. Le 3o , le général 
Hulsen fut détaché avec une division à Kessels- 
dorf , et AVedel à Kienast près Meissen , afin de 
protéger la construction d'un pont. Le roi campa 
à Unkendorf. Le 3i , il se porta à Meissen; Hul- 
sen à Schlettau. Après le départ des Prussiens , 
Lascy alla s'établir, le 3o, auvaldePlauen.Daun 
vint, le 3i , à Bischofswerda. Lascy passa l'Elbe 
et prit poste vers Ubigau. 

Le général autrichien ne pouvait douter que le 
roi ne marchât alors en Silésie ; mais comme l'o- 
pération sur Dresde lui avait donné une leçon, il 
attendit que les projets des Prussiens fussent 
mieux développés, et se borna à prendre toutes 
les mesures convenables pour harceler leur mar- 
che. Brentano et Ried , avec une nuée de troupes 
légères, brûlèrent les ponts de la Rader et delà 
Sprée , et gâtèrent toutes les routes. Beck en fit 
autant sur la Sprée , la JNeiss et la Queiss , et 
couvrit d'abattis les grandes forêts de Pribus, 
Muska, etc. 



44 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

Prise de Glatz. 

Nous avons déjà dit que Laudon , après la des- 
truction du corps de Fouquet, ne courut au- 
cune opération hardie , et que devant Glatz même 
investi depuis long-temps , on n'ouvrit la tranchée 
qu'un mois après. Cette inaction est d'autant plus 
blâmable , que , dès le 26 juin, le général Stampa 
était parti de la grande armée avec un renfort, 
et que le corps de Beck devait aussi rejoindre 
l'armée de Laudon. Avec des forces aussi consi- 
dérables, on aurait pu couvrir le siège contre 
l'armée du prince Henri , ou même opérer vigou- 
reusement contre le roi, de concert avec Daun. 
Aux mouvemens précurseurs de la marche 
du roi en Silésie, Daun fut déconcerté; et les 
craintes pusillanimes qui l'assiégeaient, le por- 
tèrent à laisser Laudon en observation à Landshu t, 
et à le diriger ensuite sur le Bober pour s'empa- 
rer des communications de Breslau. Le 5 juil- 
let , ce général campa vers Lahn , où il apprit que 
Daun se trouvait à Bautzen, et que le roi élait en 
route pour la Silésie; alors il se hâta de gagner 
par une marche forcée les hauteurs de llochkirch 
(à deux lieues de Liguitz), où il craignait que 
Frédéric ne le prévînt. Le maréchal campa le 



CHAPITRE XXI T. 4^ 

ta. me jour à Otteiidorf; Laudon alla s'aboncbef 
avec lui , et le sie'ge de Glalz fut enfin résolu. 
Le corps resta à Hochkircli pour le couvrir, la 
division de blocus renforcée de 12 bataillons et 5 
escadi-ons, passa sous le commandement du gé- 
néral Harscb. 

L'artillerie arriva d'Olmulz le 16, et la tran- 
cbée fut ouverte le 2 1 . Laudon se rendit lui-même, 
le 25, au corps de siège, et fit jouer les batteries 
le lendemain. La lenteur des Autricbiens fut 
réparée par la négligence des Prussiens. Les ve- 
dettes des assiégeans ayant occupé une flèclie 
abandonnée, crurent s'apercevoir qu'il n'y avait 
pas de garde dans le cbemin couvert, s'y glissè- 
rent et trouvèrent les sentinelles endormies. 
Laudon y envoya aussitôt trois bataillons qui 
mirent en déroute ceux qui le gardaient , et 
pénétrèrent avec eux dans la vieille ville, sans 
que 1 ofiicier qui y commandait en eût connais- 
sance. La nouvelle forteresse aurait bien pu se 
défendre encore, mais le colonel Go la rendit, 
sans capitulation. Ainsi tomba cette importante 
clef de la Silésie. Frédéric, dans ses oeuvres, 
assure que Laudon avait su s'y ménager des 
intelligences parle moyen du clergé catbolique, 
et surtout des Jésuites, ennemis jurés du nom 
prussien. Quoiqu'il en soit, cet événement l'un 
des plus singuliers des amiales militaires, pro- 



46 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

t;ura aux ennemis du roi une base d'opéralions 
en Silesie, comme Dresde leur en avait donné 
ime pour leurs entreprises en Saxe. 



CHAPITRE XXI II. / 4? 



CHAPITRE XXIII. 

Premières opérations du prince Henri et des Rus- 
ses. Siège de Breslau. Le théâtre de la guerre se 
concentre en Silésie. Bataille de Lignitz. 

X ANDis que plon_gé dans l'apathie , Frédéiic es- 
suyait tous les revers de la fortune, sans songer 
à prendre aucune des grandes résolutions qui la 
fixent, larmée russe faisait ses préparatifs d'en- 
trée en campagne , et le prince Henri , qui l'ob- 
servait à une distance de cent lieues, restait, 
comme nous l'avons dit , cantonné vers Sagan. 

Ce prince voyant enfin que les opérations ne 
tarderaient pas à commencer, réunit ses troupes 
près de Francfort, et les porta le 19 juin à Lands- 
berg , sur la Wartlia. 11 avait 87 bataillons et 6G 
escadrons , dont 7 bataillons et 20 escadrons sous 
Forcade, couvraient la Poméranie, et s'étaient 
avancés jusqu'à Drambôurg pour couper le gé- 
néral Tottleben , qui ravageait les environs de 
Belgarde et Koslin avec des Cosaques. 

Le 12 juillet, le prince Henri passa la Wartlia , 
et campa à Gleissen , le 14, formant un long 



48 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

cordon , afin de mettre le pays à couvert de» in- 
cursions de l'ennemi. 

L'armée russe complètement réunie à Posen , 
le ] 7 juillet , comptait 60 mille hommes de 
troupes réi^lées et 7 mille Cosaques. Après beau- 
coup de difticultés , aplanies par le marquis 
de Monlalembert, Soltikof se décida à partir, le 
24» directement pourBreslau; et afin de mettre 
lesdépôtsà couvert, on les établitsur la ligue de 
Siradin et de Kaliscli. 

La mésintelligence qui avait eu une si grande 
influence sur les affaires de la campagne pré- 
cédente, vint de nouveau diviser les généraux 
dans celle-ci. Laudon ayant fait demander au 
maréchal russe le jour auquel il comptait arriver 
sur roder , afin de régler ses mouvemens en con- 
séquence , Soltikof se crut offensé par cette ques- 
tion bien naturelle , et répondit avec emporte- 
ment; il n'eut peut-être plus fait un pas, si l'in- 
l'aligable et adroit Moutalembert uavait su le 
décider à partir enfin le 26. 

L'armée russe marcha sur six colonnes à Mos- 
zinua ; l'avant-garde , sous Czernischef , resta à 
Winkowilz où elle se trouvait depuis le 20. Le 
28, l'armée campa à Dollevo, lavant-garde à 
Korkow; elle se porta en trois marches, le i^"^ 
août, à Kobeliu, d'où l'avant-garde poussa jusqu'à 
Rawitz , frontière de Silésie. Ici Soltikof fit séjour- 



CHAPITRE XXIII. , 49 

ner ses troupes, quoiqu'elles n'eussent .fait que 
des marches de 4 à 7 lieues au plus. 

Le prince Henri ayant appris que les Russes 
devaient partir, le 24, pour la Silésie, se porta, 
le26, àStarpel, ordonna aux corps détachés de 
le suivre, et poussa celui de Werner à Meseritz; 
Goltz se porta , le 28, du couvent de Parades à 
Riedschutz. Toute l'armée fut réunie, le 29, au 
camp de Padligar , où elle séjourna le lendemain. 
Le prince y reçut l'avis que les Russes se porte- 
raient par Polnisch-Lissa sur Glogau, ce qui le 
décida à détacli^r le général Werner à Slawe , 
avec 9 bataillons et 22 escadrons, et à marcher 
lui-même sur trois colonnes à Linden. Il sut avec 
certitude alors , que le corps de troupes légères 
de Tottleben s'était seul dirigé par les plaines de 
Lissa , et que l'armée poursuivait sa route par 
Gostliyn sur Breslau. Cette nouvelle et celle de 
la prise de Glatz , faisant juger au prince qu'il de- 
vait tout craindre d une entreprise de Laudou sur 
Breslau , et de la réunion des Russes avec ce 
corps, il se décida à passer l'Oder à Glogau, le 
1^^ août, et à prendre position à Gramschutz où 
il apprit le même jour que Laudon avait déjà in- 
vesti la place. 

En effet , ce général eut à peine emporté Glatz , 

quil dirigea, le 26 , le général Draskowitz sur 

Breslau, et ordonna à Nauendorf, qui était à 

Keumarck, de passer la Schweiduitz à Lissa, et 

3. 4 



5o TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

de compléter linvestissement de la place ; ce qui 
fut exécuté le 3i. Le même jour, Laiidon fît 
sommer inutilement le général-major de Taueu- 
zien, et lui adressa, le lendemain, un long mé- 
moire pour lui prouver qu'il aurait tort de se dé- 
fendre dans une mauvaise place , contre une ar- 
mée de 55 bataillons qui allait être jointe par «yo 
mille Russes, et qui lui ôtait tout espoir d'être 
secouru. Il le menaçait de la responsabilité de 
cette défense, qui compromettrait les babitans 
dune ville florissante, qu'on ne devait point 
considérer comme place de guerre , et qu'on 
pouvait rendre sans manquer à Ibonneur. Cette 
sommation fut appuyée, dès le soir même, par 
le feu de trois batteries qui causèrent plu sieiu'S 
incendies. 

En effet, Tauenzien n'avait que 3 mille bom- 
mes pour garder une enceinte immense, des ou- 
vrages délabrés, et contenir une population nom- 
breuse , faiblement disposée en faveur des Prus- 
siens. Toutefois, il répondit avec fermeté, que 
n'étant pas cbargé de la défense des maisons, 
mais de celle des remparts, si le général Laudon 
jugeait devoir commencer une attaque par brûler 
les maîbeureux babitans, il serait lui-même res- 
ponsable d un procédé aussi barbare, qui d'ail- 
leurs n'aurait aucune influence sur sa résolution. 
11 prit toutes ses mesures de défense et excita le 
courage de sa garnison. 



CHAPITRE XXIir. 5l 

Le 2 août, les Autrichiens s'efforcèrent cle 
nouveau et vainement encore d'ëmouvoir le com- 
mandant. Laudon ayant été informé que le prince 
Henri reparti le 2 août, avait bivouaqué aux en- 
virons de Parchwitz, se décida à lever le siège, 
repassa lOder, le 4? et alla prendre position à 
Kanth, derrière la Schweidnilz-Wasser. 

Le prince, de son côté, marcha dans la nuit 
du 4 311 5 août à Neumarck, et envoya le général 
Werner, avec un bataillon et i5 escadrons, dans 
la direction de Kanth; ce détachement donna 
inopinément à Romolkawitz sur le corps de Cara- 
melli, qui devait se réunir à celui de Nauendorf, 
pour observer vers Neumarck; les Autrichiens 
perdirent , presque en entier , le beau régiment 
de dragons de l'archiduc Joseph , et furent forcés 
de s'arrêter. Werner se porta à Lissa où il se 
réunit au prince ; l'armée prussienne vint camper, 
le 6 , sous le canon de Breslau (1). 

Sur ces entrefaites , Sol tikof ayant appris l'in- 
vestissement de cette place , et la marche du 
prince pour la secouri»i' , partit , le 4 , de Koblin 
et campa à Militsch , où il reçut l'avis de la levée 
du siège et du mouvement de Laudon sur Kanlh. 
Il se dirigea le 5 à Kolcharka , et le 6 à Groswei- 
geldorf , à deux lieues de Breslau : Czernischef , 



(1) Tempelhof dit le 8 ; mais ce doit être une erreur. 

4* 



52 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS 31ILITAIRES. 

avec Tavant-garde , se porta à Leuljus. A son ar- 
rivée , il fut fort étonné de ne trouver ni pont 
pour communiquer avec les Autrichiens, ni ren- 
seignemens sur leur armée ; il revint prendre 
poste à Auras. Laudon s'était retiré le 6 à Sacwitz , 
et le '7 à Strigau. 

Aussitôt que le prince eut avis de l'approche 
des Russes, il fit traverser Breslau à 5 bataillons 
et i5 escadrons qui campèrent, sous les ordres 
du général Platteu , entre la place et le vieux 
Oder , afin de mettre la ville à l'abri d'un bom- 
bardement. Ainsi le prince Henri , par un mou- 
vement combiné sur de bons principes , et exécuté 
à propos , se tira d'un pas diliicile , sauva la Silésie 
et peut-être le roi; car il est impossible de calcu- 
ler les résultats que pouvait avoir cette réunion 
des armées ennemies à une époque aussi décisive. 

Surpris de voir des Prussiens là où il comptait 
trouver une armée alliée , Soltikof eu témoigna 
son mécontentement; eu eilet le premier plan 
d'opérations manqué , il fallait perdre beaucoup 
de temps pour en former un nouveau qui eût 
l'ensemble nécessaire, et passer la saison favora- 
ble à faire des projets; d'ailleurs les Russes comp- 
taient sur la prise de Breslau pour avoir une nou- 
velle base et des magasins. Cependant, grâces à 
l'ascendant qu'avait pris Monlalembert sur leur 
général , il se décida à conserver la position de 
Weigeldorff, ce qui obligea le prince ù rester à 



CHAPITRE XXIII. 53 

Breslau, et l'empêclia de manœuvrer pour faci- 
liter la jonction du roi qui était arrivé, le 7 août, 
à Buntzlau, et avait contre lui toutes les forces 
autrichiennes , comme nous allons le voir. 

Frédéric marche de Saxe en Silésie. 

La fermeté du roi fut violemment ébranlée par 
îa nouvelle de la prise de Glatz; cet événement, 
en consolidant l'établissement de l'ennemi sur 
les deux grands points de ses frontières , semblait 
devoir mettre le comble aux malheurs qui l'ac- 
cablaient depuis 20 mois. Néanmoins la force de 
caractère qui paraît avoir été la plus grande de 
ses qualités, lui rendit bientôt ce front serein qui 
inspirait la confiance. Nous recouvrerons Glatz 
au traité de paix ^ dit-il alors : Marchons en Silésie, 
afin de ne pas tout perdi^e. Qu'on se rappelle pour- 
tant les défaites de Kay , de Kunersdorf ; la prise 
importante de Dresde , la ruine des corps de 
Finck , de Dierke et de Fouquet ; enfin la perte 
de Glatz, et l'on jugera de l'état actuel de ses af- 
faires. Ses partisans tremblaient pour lui , mais 
loin que la force morale et l'audace de ses enne- 
mis s'en accrussent, on eût dit qu'ils n'agissaient 
plus que pour ramener la fortune sous ses dra- 
peaux. 

Nous avons laissé Daun à Bischofswerda cou- 
vrant tous les passages de la Silésie, et le roi 



54 TRA.ITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITA IRF.Ç. 

campé, le 3i juillet, à Meissen : Weilel passa 
l'Elbe, le même jour, afin de couvrir le passage 
(le l'armée , qui le suivit le lendemain, i" août, 
et vint camper à Wautewitz. Le roi séjourna le 2 , 
pour attendre ses parcs ; il arrêta une instruction 
relative à l'ordre qui devait être suivi dans la 
marche pendant toute l'expédition. En voici 
l'extrait : 

« L'armée marchera toujours sur trois colon- 
» nés par lignes. La première sera composée de. 
)) la première ligne; la deuxième, de la seconde 
» ligne ; la troisième, de la réserve. 

» Les caisses et ambulances de régimens sui- 
5> vront leurs corps. Les batteries de gros canon 
3) suivront les brigades d'infanterie auxquelles 
« elles sont affectées. 

» Lorsqu'on traversera des bois , les régimens 
» de cavalerie marcheront entre deux corps d in- 
« fanterie. 

» Chaque colonne aura un bataillon franc et 
» 10 escadrons de hussards ou de dragons pour 
M avant-garde. 

3) Elle sera aussi précédée de trois chariots, 
3) portant des ponts de madriers. 

» Les arrière-gardes sont chargées du soin de 
» retirer ces ponts, lorsque l'armée aura défilé. 

» Les parcs seront divisés dans les colonnes, 
3) pour éviter les embarras qu'occasionne une 
3) grande réunion de chariots. 



c HAPiTr. E XX 1 1 r. 55 

» S'il arrive quelque événement aux deuxième 
» et troisième colonnes, on en rendra sur-le- 
» champ compte au roi , qui sera à la tête de la 
» première. Sïl survient quelque chose aux ar- 
» rière-gardes , on en préviendra le lieutenant- 
n général Ziethen , qui se trouvera à l'arrière- 
3) garde de la première colonne. 

» Les officiers auront soin que les soldats mar- 
» chent d'un pas égal , et ne courent pas adroite 
n et à gauche pour se fatiguer inutilement et 
» perdre les distances. 

» Lorsque l'armée sera appelée à se former, 
3) les voitures sortiront des colonnes à gauche , 
» et fileront pour aller parquer , etc., etc. » 

Le 3 août , l'armée marcha dans l'ordre sus- 
mentionné , et campa à Konigsbnick. 

Aussitôt que Daun fut informé que l'ennemi 
avait passé TElbe , il fit partir ses équipages le 2 , 
et se porta, le 3, de Bischofswerda sur Bautzen. 
Lascy se porta à Lichtenau, et fit harceler la 
marche du roi par Les troupes légères de Ried. 

Je vais présenter , le tableau , des marches des 
deux armées , pour gagner la Silésie. 



Peussieits. 

Le 3 août , Le roi , à Konigs- 
bruck. 
Le général Hulsen res- 



AUTRICHIEÎÎS. 

Le 3 août , Daun^ à Bautzen. 
Lascy y à Lichtenau. 



56 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIOiNS MILITAIRES. 
Prussiens. 1 Autrichiens. 



ta en Saxe contre 
l'armée impériale. 
l.e 4 Aoùtf L'armée , à Ratibor 
et Lugau. 



Le 5. . ; . . . Leroi. àDobschutz. 



Le 6 A Ober-Rothwasser. 



Le 7 e roi, à Buntzlau. 



Le 4 aoiit , Daim , à Relchem- 
bach. 
Ried, de Bautzen à 
Weissenberg. 
Lascy près de Bis- 
cliofswerda. 
Le 5 ... . Daun , à Neukret- 
scham. 
La réserve , sons le 
prince de Lowen- 
steln, reste à Rei- 
cherabach. 
Hied , à Lobau. 
Lascy suit les Prus- 
siens et campe à 
Geblitz. 

Le 6 2PaH/2 passe la Queiss, 

et occupe le fa- 
meux camp de 
Schraotseifen. 
La réserve à Haugs- 
dorf, derrière la 
Neiss. 
Lascy à Gorlitz. 
Hied il Bernstadel. 

Le 7 Daun séjourne. 

La réserve se rappro- 
che de lui. 
Jlied à Haugsdorf. 
Lascy à Marclissa , 
et laisse Brentano 
à Steinkirch sur la 
Queiss, 



CHAPITRE XXIII. 57 



PausclENs. 



Le 8 août , Séjour. 



Autrichiens. 

Beck, qui avait jus- 
qu'alors observé le 
prince Henri entre 
Buntzlau et Glo- 
gau , se réunit à 
l'armée , et forme 
avant-garde. 



Enfin , après avoir fait quarante lieues en cinq 
jours, passé lElbe, laSprée, laNeissetla Queiss, 
par une chaleur excessive et avec un train consi- 
dérable , l'armée prussienne séjourna , le 8 , à 
Buntzlau. Cette marche présenta un spectacle 
nouveau ; le roi paraissait être escorté par le ma- 
réchal Daun , qui se trouvait devant lui ; par Lascy, 
qui le suivait; et par les troupes légères, qui lon- 
geaient ses flancs. C'était une promenade mili- 
taire plutôt qu'une marche de guerre; on allait 
néanmoins décider du sort de la Prusse. 

Le roi apprit , à Buntzlau , que Daun campait 
vers Lowenberg : les deux armées étaient alors à 
une égale distance de Lignitz et de Breslau. Le 
maréchal craignant par-dessus tout la réunion de 
Frédéric avec le prince Henri , résolut de pren- 
dre , sur la Katzbach , une position pour couper 
le roi, en même temps de Schweidnitz et de Bres- 
lau , et ordonna à Laudon de venir le joindre. Ce 
général, partit de Strigau, le 8 août, et vint cam- 



53 TRAITKDES GRA.NDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

per àSeichau; le général Beck occupa les hau- 
teurs de Goldberg : les Prussiens perdant ainsi 
leur communication directe avec Scliweidnitz , il 
De leur resta que celle de Lignitz ; encore Laudon 
priant le maréchal Soltikof de jeter un pont sur 
1 Oder , à Leubus , afin de joindre au besoin Czer- 
nischef , elle ne tarda pas à être inquiétée. 

Le roi voulant continuer sa marche, par Adels- 
dorf, sur Lignitz ou Jauer, fit partir, le 8 au 
soir, ses équipages pour Haynau. Le 9 au matin , 
il se mit en mouvement , sur trois colonnes , pour 
Adelsdorf : l'avant-garde an^vait près de cet en- 
droit, lorsqu'il découvrit le corps de Beck, et 
la grande armée autrichienne , débouchant sur 
trois colonnes de Pilgramsdorf. Frédéric trop 
faible pour l'arrêter , ne put repasser laKalzbach 
pour gagner Jauer, ni songer à restera Adelsdorf, 
puisque Daun , en prolongeant sa droite , lui au- 
rait aussi coupé la route de Lignitz. L'armée 
prussienne changea donc de direction , et alla 
camper, vers Rroitsch, sur la gauche delà 
Katzbach , face à Goldberg. Daun , de son côté , 
longea la rive droite de cette rivière , et prit posi- 
tion , la gauche sur les hauteurs de Goldberg, la 
droite , prolongée par le corps de Brentano , vers 
Conradsberg. Laudon s'établit à Arnoldshof , le 
général Lascy à Lowenberg. 

Le 10 , l'armée autrichienne se mit en mouve- 
ment. Laudon ouvrit la marche , alla camper près 



CHAPITRE XXI II. ^9 

de Greibnig, et poussa Naiiendorf sur Parchwitz. 
Daim passa la Wuthende-Neiss en trois endroits 
et campa entre NVablstadt et Hochkircli. Beck et 
Ried firent l'arrière-garde , et prirent poste à 
Cossendau etDohnau. Le ge'néral Uliyazi flanqua 
la marche du côté de la Katzhach. Lascy rem- 
plaça l'armée au camp de Goldberg. Daun espé- 
rait ainsi empêcher le roi de franchir la Ratzbach ; 
mais dans la crainte que le prince Henri n'arrivât 
de Breslausur lui, et ne l'attaquât à revers, il fit 
part de sa position à Soltikofet du dessein qu'il 
avait de combattre le roi, le priant de s'opposer 
aux mouvemens du prince. 

Soltikof, était parti, le 9 août, du camp de 
Grosweigeldorf, pour prendre celui de Kunzen- 
dorf, près d'Amas. Ce général fut fort mécontent 
du départ de Laudon , car il lui semblait que Daun 
devait avoir assez de forces pour tenir tête à Fré- 
déric. Puisqu'il a laissé venir le roijusquà Buntz- 
laUj disait-il, il ne V empêchera pas de passer l'O- 
der , de m attaquer de concert avec le prince Henri j, 
et sera dans l'impossibilité de me soutenir ^ étant 
séparé de moi par cejleuve. Toutefois le général 
russe se décida à rétablir le pont de Leubus, à 
en jeter deux autres , près d' Aura s , et à détacher 
le corps du général Plemenikow sur la rive gau- 
che de roder, afin d'empêcher la réunion du roi 
avec le prince Henri. 

Aussitôt que Frédéric sut que Daun s'était mis 



6o TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

en marche, il partit sur quatre colonnes, afin de 
le preVenir au passage de la Katzbach et à Lignitz , 
et campa près de cette ville, sur quatre lignes, 
la gauche au faubourg de Goldberg, la droite à 
Schimelwitz; il n'avait que 3o mille combattans , 
tandis que les corps autrichiens réunis, en comp- 
taient près de go m'ile. Forcé d'exécuter tous ses 
mouvemens sous leurs yeux , il changea journel- 
lement de positions , afin d'empêcher Daun d'ar- 
rêter une attaque combinée , sans perdre néan- 
moins son premier point de vue, c'est à-dire sa 
réunion avec le prince Henri. Ignorant encore 
que Lascy fût entre Seichau et Goldberg , le roi 
résolut de tourner la gauche des Autrichiens, pour 
recouvrer ses communications avec Schweidnitz; 
en conséquence , l'armée partit le lo août au soir. 
Lorsque son avant-garde arriva au point du jour, 
aux environs de Hohendorf , il fut informé de la 
position de Lascy à Prausnitz , et on vit effecti- 
vement, ce corps s'étendre sur les hauteurs, au- 
delà de la Katzbach, depuis Goldberg jusqu'à 
jNiedergraiu. Le roi ordonna aux têtes de colon- 
nes de changer de direction à droite , afin de dé- 
border la gauche de l'ennemi par Goldberg : le 
long trajet que ce mouvement nécessita, donna 
à Lascy le temps de se retirer à Kolbnitz , près de 
Jauer : les Prussiens passèrent la Katzbach sous 
le feu de l'artillerie , et enlevèrent la majeure 
partie de ses équipages ; cependant il fut impos- 



CHAPITRE XXII r. 6l 

sible d'atteindre ses colonnes. L'armée prussienne 
campa à Seichau le 1 1 , et Bulow, avec 9 batail- 
lons et i3 escadrons, sur les hauteurs de Praus- 
nitz , pour en couvrir les défilés en cas de retraite. 

Daun ayant reconnu la position du roi à Lig- 
nitz , et la trouvant abandonnée , partit pour Ar- 
noldsliof, où il comptait se réunir au corps de 
Lascy; mais informé que ce général battait en 
retraite, il fit halte, forma son armée derrière la 
Wuthende-Neiss, fit passer cette rivière au corps 
de carabiniers et à la réserve ; le premier occupa 
le Breitenberg , l'autre prit poste sur les hauteurs 
de Hermsdorf et de Hennersdorf. Ce qui ferma 
aux Autrichiens la route de Schweidnitz et fit 
échouer le projet du roi. Daun campa ensuite à 
Peterwitz, sa gauche couverte par Lascy. Laudon 
vint le remplacer derrière la INeiss , Beck s'établit 
vers Buschmiile ; Ried à Weinberg. 

Frédéric , convaincu de limpossibilité d'exé- 
cuter son premier dessein , résolut de gagner le 
lendemain, 12 août, Landshut, eu passant par 
Pombsen et les montagnes ; mais la position du 
général Beck, cpii gardait le défilé, lui en ôta les 
moyens: outre cela, Daun, qui craignait une 
entreprise sur Landshut y avait détaché Lascy ; 
Frédéric inférant de ces mouvemens que les Au- 
trichiens voulaient l'attaquer, se fit joindre par 
le général Bulow , ordonna de lever le camp et de 
prendre les armes ; peu après reconnaissant soa 



62 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

erreur, le camp fut retendu. Le roi se reprocha 
lui-même , comme une grande faute , d'avoir exé- 
cuté ces trois dernières marches, sur Goldberg 
etSeicliau , au lieu de s'être dirigé par Lowenberg 
et Hirschberg, attendu que Daun avait tous ses 
dépôts dans cette dernière ville, et que leur perte 
l'aurait forcé à se retirer en Bohême. Tempelhof 
pense différemment, parce que Lascy qui était 
alors à Lowenberg pouvait empêcher ce mouve- 
ment. Dans le fait, Frédéric était toujours assez 
mal instruit de la position de ses ennemis, parce 
qu'il ne faisait pas de grands frais d'espionnage. 

Cependant il n'avait plus de temps à perdre; 
ses approvisiounemens tirant à leur fin , il songea 
à se rapprocher de Glogau ou de Breslau , et re- 
passa la Ratzbach , durant la nuit pour éviter 
l'ennemi. Le général Bulow partit dans la soirée 
pour reprendre sa position au défilé de Praus- 
nitz , et partit à huit heures et demie avec tous 
les équipages. Le général Ziethen ferma la marche. 

Le 12 , à huit heures et demie du soir, la cava- 
lerie des ailes s'ébranla sur deux colonnes; lin- 
fanterie, à ueuf heures et demie dans le même 
ordre; 20 escadrons de hussards entretinrent les 
feux et garnirent les postes jusqu'à une heure. 
Toutes les troupes furent établies le matin der- 
rière la Katzbach. Cette marche épineuse, fut 
heureusement exécutée , à l'égarement dune co- 
lonne de cavalerie près. Si Daun en avait su pro- 



CHAPITRE XXIII. G3 

fiter, larmée était perdue; mais il resta tran- 
quille, quoique instruit dès Je même soir, que le 
roi avait déjà fait partir ses équipages. 

Le i3, l'armée prussienne continua sa route et 
campa à Lignitz. (jjI. XXllI ^ n° 4)- A. peine les 
tentes furent-elles dressées , que l'on vit arriver 
l'armée autrichienne à Hoclikircb. Lascy s'éta- 
blit entre Goldberg et INiedergrain ; Laudon vers 
Jescbkendorf ; ÎXauendorf à Parcbwitz. 

Tandis que les armées prussienne et autri- 
chienne exécutaient tous ces mouvemens , le 
prince Henri demeura constamment sous Bres- 
lau; enfin lorsqu'il apprit que Soltikof avait mar- 
ché, le 9, à Kunzendorf, il fit suivre sou arrière- 
garde par les généraux Goltz, Platten et Thad- 
den, qui prirent position derrière la Weida. Les 
Russes lui opposèrent le général Tottleben , 
renforcé de 10 bataillons et de 10 escadrons, 
lequel n'osa cependant rien entreprendre contre 
eux. De son côté, le prince ne voulant pas laisser 
ses détachemens exposés , passa l'Oder le 12 août, 
pour s'établir entre Mahlen, et Hunern , où il se 
retrancha. 

Le i3 , Laudon se rendit près du maréchal Sol- 
tikof, et le décida à porter le corps de Czeruis- 
chef , renforcé à Grosbresa , de l'autre côté de 
roder, route d' Auras à Lissa. 



64 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

Bataille de LigTiitz. 

Le roi informé , dès le 1 3 au soir , qiie le corps 
de Czernisclief devait passer l'Oder , jugea que 
Dauu voulait lattaquer. Comme la position de 
Lignitz n'était pas favorable à la défensive, il ré- 
solut de repasser la Katzbacli , d'envoyer prendre 
des approvisionnemens à Glogau , de marchera 
Parcliwitz, et de s'ouvrir ensuite une communi- 
cation avec le prince Henri. 

En conséquence , il ordonna que l'armée partît 
le lendemain de bonne heure , mais cette disposi- 
tion ne put avoir lieu , à cause de la grande proxi- 
mité de l'ennemi, qui découvrant la direction des 
colonnes, eût facilement accablé Tarrière-garde; 
il fallut donc attendre la nuil. Daun fit une recon- 
naissance qui donna une alerte aux Prussiens; il 
paraît que son projet était de faire déborder le 
camp du roi par Lascy , tandis que l'armée prin- 
cipale l'attaquerait de front , et que Laudou 
s'emparerait des hauteurs de PfafTendorf , pour 
couper sa retraite sur Glogau; mais ces belles 
combinaisons échouèrent par le départ subit des 
Prussiens. 

Frédéric, sentant la nécessité de quitter une 
position où les Autrichiens pouvaient laccabler, 
jugea, avec raison, qu'il fallait prendre linitia- 
tive du mouvement, afin de mettre de son côté 



CHAPITRE XXIII. 65 

les avantages, et s'assurer les moyens de porter 
sa masse contre une partie de l'armée ennemie : 
il alla reconnaître les hauteurs de Pfaffendorf 
ordonna que l'armée partît à l'entrée de la nuit 
marqua les ponts sur lesquels les colonnes tra- 
verseraient la Schwarz-Wasser, et assigna les 
points où elles se formeraient en attendant le 
jour. 

L'armée se mit en marche , par lignes et par la 
gauche ; quelques escadrons de hussards entre- 
tinrent les feux, et firent les patrouilles pendant 
la nuit. Les colonnes passèrent la rivière et attei- 
gnirent les hauteurs de Pfalfenclorf , sans que les 
Autrichiens s'aperçussent de leur départ. La ré- 
serve se forma sur les hauteurs en arrière de ce 
village , face à Lignitz : 5 escadrons de hussards, 
furent poussés en reconnaissance sur Polscliil- 
dern. 

Lorsque l'aile gauche arriva sur le Wolfsberg , 
près de Binowitz , le roi découvrant mieux la po- 
sition de l'ennemi par les feux des gardes avan- 
cées , changea ses premières dispositions : la pre- 
mière ligne, reçut ordre de se diriger plus à droite 
et en arrière du bois de Humel, de manière que 
sa gauche fut en arrière de Panten. 

Sur ces entrefaites le roi se coucha près du bi- 
vouac des grenadiers de Rathenow. A peine était- 
il assoupi que le major Hund accourut au galop , 
demandant où était le roi? Frédéric éveillé en 
3. 5 



66 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

sursaut , s'étant informé de quoi il s'agissait , le 
major lui dit d'un air animé : Sb'e , Vennemiest là, 
il a repoussé mes 'vedettes et ne se trouve qu'à 
quatre cents pas d'ici. Le roi ordonna avec sang- 
froid à cet ofiicier d'arrêter, autant que possible, 
la marche des Autrichiens , indiqua au général 
Schenkendorf, qui commandait la brigade de 
l'extrême gauche , une colline près deBinowitz, 
où il devait se former, prescrivit à la seconde 
ligne de se prolonger à gauche pour empêcher 
l'ennemi de déborder l'armée ; enfin porta sur-le- 
champ quelques régimens de cavalerie en avant, 
afin de l'amuser assez de temps pour l'exécution 
de toutes ces mesures. Le général Schenkendorf 
gagna la colline par une marche de flanc, y éta- 
blit une batterie de dix pièces de douze , au mo- 
ment où les Autrichiens en étaient déjà si près, 
que l'on tira sur eux à mitraille, ce qui causa 
un grand ravage dans leurs colonnes et les em- 
pêcha de se former. 

Laudon s'était mis en marche à l'entrée de la 
nuit , et avait passé la Ratzbach sur trois colon- 
nes , près de Polschildern. Gomme il ignorait le 
mouvement du roi et qu'il se ilattait de surpren- 
dre les équipages parqués près du Topferberg , 
il marcha sans avant-garde , à la tête du corps de 
réserve , qui donna sur le détachement du major 
Hund, Le général autrichien confirmé dans son 
opinion, et craignant de laisser échapper sa proie, 



CHAP ITRE XXIII. ^ 67 

ordonna à ses colonnes de doubler le pas. Qu'on 
juge de son étonnement , en trouvant les hau- 
teurs sur lesquelles il voulait se former , garnies 
d'infanterie et de canon ; cependant il jugea d'un 
coup-d'oeil exercé qu'il n'était plus temps de reti- 
rer la troupe engagée, sans risques; il déploya 
le corps de réserve, aussi promptement que la 
faible lueur du jour et le rétrécissement du ter- 
rain le permirent, plaça plusieurs batteries et 
attaqua la hauteur avec beaucoup de courage. 
Les grenadiers de Rathenow et Nimchefsky, avec 
le régiment de vieux Brunswick, repoussèrent 
cette attaque et culbutèrent la réserve sur les 
colonnes qui n'avaient pu suivre sa marche ra- 
pide (i). Ces colonnes furent également surprises 
du feu violent de mousqueterie et d'artillerie qui 
se faisait entendre, principalement celle qui de- 
vait traverser Panten, qui fit halte et se borna à 
occuper le village ; cette hésitation donna le 
temps à l'infanterie prussienne de se former. Les 
régimens de Bernbourg et du prince Ferdinand , 
se rangèrent à gauche des bataillons dont nous 
venons de parler : la réserve accourut ; trois de 
ses bataillons se lièrent à gauche de la ligne ; 
celui des grenadiers de Falkenhein remplit à 



(i) Il faut se rappeler que le corps de réserye marchait en tête de 
Laudon , et qu'il avait devancé les colonnes. 

5* 



6S TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

droite lintervalle laissé entre la briijade Beru- 
bourg et les premiers régimens engagés. La cava- 
lerie se forma derrière la première ligne , à l'ex- 
ception d'un régiment de dragons qui couvrait le 
flanc gauche. Une réserve , de trois bataillons , fut 
placée en arrière du centre. Le reste de l'armée 
était en bataille sur les hauteurs -qui longent la 
Schwarz-Wasser, depuis Humeln, en suivant le 
cours de la rivière , jusqu'à Binowitz , en arrière 
deLignitz, faisant potence vers cette ville , du 
côté du maréchal Daun , et vers Panten et Pol- 
schildern du côté de Laudon. 

Sur ces entrefaites , le général autrichien ayant 
reformé quelques bataillons de ses colonnes du 
centre , s'était de nouveau porté contre les hau- 
teurs, mais ne pouvant déployer plus de 5 batail- 
lons , il avait toujours été repoussé. Sa cavalerie 
de la droite culbuta d'abord les dragons de Kro- 
kow vers Schonborn; mais les cuirassiers de mar- 
grave Frédéric la chargèrent en flanc et la jetè- 
rent dans les marais de ce village. Laudon rassem- 
bla ses bataillons, en fit avancer de nouveaux, 
et chercha à déborder la gauche des Prussiens ; 
ceux-ci par une manoeuvre semblable, mirent 
de rechef son infanterie en désordre. La cavalerie 
prussienne en profila , chargea les trois régimens 
de l'aile droite , et les détruisit presque en entier. 
Pendant ce temps, Laudon avait ordonné une 



CHAPITRE XXIII. 69 

t:Iiarge de cavalerie sur le flanc gauclie de l'infan- 
terie prussienne , dont les premiers bataillons 
souffrirent d'abord un peu; mais le régiment de 
Bernbourg avança à rangs serrés contre les esca- 
drons ennemis , leur fournit un feu meurtrier , 
les attaqua ensuite à la baïonnette, et les rejeta 
sur la droite de leur infanterie , qu'ils mirent en 
déroute vers Binowitz, où elle repassa la Ratzbach. 

Tandis que ces clioses se passaient , l'aile droite 
des Prussiens, sous les ordres de Zietben et 
Wedel , resta tranquille dans sa position, face à 
Lignitz, où de fortes batteries enfilaient les deux 
routes, et se tint prête à recevoir l'ennemi. Un 
assez grand intervalle séparait les deux ailes vis- 
à-vis de Panten. Si la colonne autricliienne qui se 
trouvait sur ce point, en avait su profiter, la 
gauche eut couru de grands risques , mais les 
chefs perdirent leur temps en délibérations. » 

Les généraux prussiens n'eurent pas plutôt 
aperçu cet état de choses , que les 7 bataillons de 
la gauche de l'aile droite, se prolongèrent vers 
Panten pour se mieux lier à l'aile gauche. Le 
colonel Mollendorf, voyant que l'ennemi faisait 
mine de déboucher du village , y marcha avec 
un bataillon de la garde, y mit le feu, força ainsi 
les Autrichiens à prendre la fuite , et s'empara 
d'une grande quantité d'artillerie. 

Après cinq attaques successives , contre autant 
de lignes différentes , Laudon se détermina , vers 



70 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

cinq heures du matin , à céder le champ de ba- 
taille : celte affaire coûta aux Autrichiens plus de 
lo mille hommes, dont 6 mille prisonniers et 86 
pièces de canou; la perte des Prussiens n'excéda 
pas 2 mille hommes , parce qu'ils avaient tous les 
avantages du terrain. 

Le roi prévoyant avoir besoin des troupes victo- 
rieuses pour soutenir son aile droite contre Daun 
et même contre Lascy, ne poursuivit pasLaudon. 
Cependant le maréchal s'était mis en marclie 
dans la soirée du i4, sur six colonnes pour s'ap- 
procher des bords de la Ratzbach. Les partisans 
de Ried passèrent la rivière à onze heures du soir, 
pour déloger les Prussiens du village de Schimel- 
witz , qu'on fut fort étonné de trouver abandonné. 
Daun n'apprit cet incident qu'à deux heures du 
matin, et ordonna que l'armée passât sur-le- 
champ la rivière; mais cette opération, retar- 
dée par la construction des ponts et la fausse di- 
rection prise dans l'obscurité par quelques co^ 
lonnes , ne fut effectuée qu'à cinq heures. Déjà il 
il était trop tard : Laudon était hors de combat : 
tout contribua dans cette jouraée à assurer sa 
défaite; car le veut empêcha le maréchal Daun 
d'entendre la canonnade et d'accélérer sa marche. 

11 était cinq heures, lorsque l'avant-garde au- 
trichienne parut en arrière de Lignitz : l'aile 
droite des Prussiens se trouvait alors sur les hau- 
teurs en arrière de Pfaffendorf ; mais il fallait 



CHAPITRE XXII I. 71 

pour l'atteindre , passer la Schwarz-Wasser et 
traverser Lignitz. Le maréchal fit occuper la ville 
et le faubourg par les troupes légères de Ried , et 
passer le i-uisseau aune trentaine d'escadrons, 
qu'il se proposait de suivre avec l'armée. Lascy 
reçut ordre de remonter la Schwarz-Wasser, et 
de la passer où il le pourrait , afin de tomber sur 
les derrières du roi. Le résultat d'une telle con- 
ception ne pouvait être douteux; la cavalerie 
n'osa déboucher devant l'infanterie prussienne , 
qui protégeait toutes les batteries de la droite , 
et Lascy chercha vainement un pont ou un gué 
pour traverser ce ruisseau : ses rives marécageu- 
ses en rendaient l'abord tellement difficile , qu'on 
n'aurait pu se servir d'un pont de chevalets, sans 
ouvrir des communications pour y parvenir. Son 
corps resta donc dans sa position. Le maréchal 
s'était déployé entre Weishof et Dornigt , mais 
lorsqu'il apprit la défaite de Laudon et vit la con- 
tenance des Prussiens, il se retira dans sa pre- 
ïnière position , entre Neudorf et Cosendau. 

Cette victoire tira le roi du pas le plus difficile 
où il se fût trouvé; et il importait d'en profiter 
promptement, car on n'avait battu qu'un déta- 
chement de l'ennemi; son armée, intacte, tenait 
toujours la route directe de Lignitz à Breslau, et 
un corps nombreux de Russes avait pris position 
à Gros-Bresa. Frédéric , après avoir fait tirer plu- 
sieurs salves enréjouissance,pritdonc ses mesures 



72 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

pour emmener avec lui les blessés et les prison- 
niers : de peur que Daun ne le prévînt à Neu- 
marck, ne s y réunit aux Russes, et ne lui 
coupât de nouveau la route de Breslau, il partit 
à dix heures dii matin , avec 6 bataillons et 3o es- 
cadrons, passa la Ratzbach et prit position sur 
les hauteurs de Parchwitz : le margrave Charles 
suivit de près, avec le reste de l'aile qui avait 
combattu; la droite , sous Ziethen y marcha dans 
la soirée. Le général autrichien Nauendorf se 
retira de Parchwitz sur Mottigt. 

Frédéric informé à Parchwitz, que le général 
Czernischef campait vers Lissa , en conçut de nou- 
velles inquiétudes : l'année n'avait que pour un 
jour de vivres, et n'en pouvait tirer que des ma- 
gasins de Breslau. 11 s'agissait donc de détourner 
les Russes de Neumarck; le roi eut recours à la 
ruse, et feignit d'envoyer un espion, porteur d'une 
dépêche au prince Henri , dans laquelle il 1 in- 
formait de sa victoire, et lui annonçait quil allait 
se réunira lui pour attaquer Soltikof. Sans savoir 
quel serait le résultat de ce stratagème, l'armée 
se mit en route le lendemain, i6 août, sur trois 
colonnes; le roi conduisit celle de droite, com- 
posée de l'aile gauche, et couvrant la marche du 
côté des Autrichiens; la seconde colonne fut pré- 
cédée d'une forte avant- garde, après laquelle 
marchaient les prisonniers et les blessés; la troi- 
sième composée de cavalerie légère, aux ordres 



CHAPITRE XXII I. 73 

du duc de Hoistein et soutenue de quelques ba- 
taillons, la flanquait à gauche contre les Russes 
et les Cosaques , qui pouvaient passer l'Oder au 
gué de Leubus. Ziethen , avec l'aile droite , forma 
rarrière-2[arde. 

Cependant Daun, sortant de son état de stu- 
peur, avait envoyé le 16 au matin, deux officiers 
au maréchal Soltikof , pour l'informer de ce qui 
s'était passé , et des mouvemens qu il allait faire 
pour gagner Neumark; les corps de Lowenstem 
et de Beck s'y dirigèrent aussitôt , afin de s'y réu- 
nir avec Czernischef, que l'on espérait trouver 
encore sur la rive gauche de l'Oder ; Laudon de- 
vait suivre de près cette avant-garde , et Daun , 
avec l'armée , se proposait de côtoyer sans cesse 
celle du roi, pour arriver en même temps que lui. 

Sur, ces entrefaites , lavant-garde de Frédéric 
donna, près de Mottigt, sur le corps de Nauen- 
dorf , qui se retira aussitôt : les hussards prus- 
siens rencontrèrent ensuite les éclaireurs du 
corps de Beck, et les repoussèrent. Ce corps 
parut bientôt après sur les hauteurs de Rumer- 
nig, et à une forte lieue en arrière, toute la 
grande armée autrichienne en pleine marche 
sur plusieurs colonnes , sans qu'on pût distin- 
guer la direction qu'elle tenait. La position 
du roi était très-embarrassante : il se voyait au 
moment de perdre les fruits de sa victoire , et 
d'être coupé de ses dépôts; car il ignorait que 



74 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

Czeniischef se fût retiré. En effet, soit qu'il eût 
reçu la lettre supposée, soit qu'il se fût déter- 
miné par le rapport d'un officier de cosaques, qui 
lui apprit , le i5 au soir, la défaite de Laudon , ou 
qu'au lieu d'Autrichiens, il eût rencontré à Parcli- 
witz le corps commandé par le roi même ; ce 
général n'ayant aucune nouvelle deDaun, s'é- 
tait retiré le même soir, et avait repassé l'Oder à 
Auras. Soltikof approuva cette conduite irréflé- 
chie, et fit même détruire le pont 

Frédéric dévoré d'inquiétudes, dans l'ignorance 
de ce mouvement, prit les devants avec quel- 
ques hussards , et se glissa par la forêt, assez près 
de Neumarck, pour découvrir tous les environs; 
là , ses craintes se dissipèrent, et l'armée s'établit 
tranquillement à Neumarck, communiqua avec 
Breslau et le prince Henri , auquel on dépêcha 
un courrier pour l'informer de la victoire de Lig- 
nitz. Le général Rrokow, avec l'avant-garde et 
les prisonniers , partit pour Breslau, et se porta 
ce jour-là jusqu'à Borna. Le général autrichien 
voyant son but manqué , se retira vers Strigau. 

D'un autre côté, Soltikof avait quitté le même 
jour le camp d'Obernig , pour celui de Peterwitz, 
afin de se rapprocher du flanc droit du prince 
Henri , et de mieux communiquer avec Militsch. 
11 répondit à l'officier envoyé par Daun, qu'il 
consentait à pousser Czeruischef sur Neumarck, 
pour se réunir à Laudon, et se disposait en elî'et 



CHAPITRE XXIII. 7^ 

à Jeter un pont, vers Auras, lorsqu'il apprit, 
dans la nuit du 16 au 17 , que le roi occupait 
Keuraarck. Celte nouvelle mit le comble au mé- 
contentement du maréchal russe, qui n'ayant 
aucun renseignement positif sur la position des 
armées autrichiennes , ignorait encore ce qui 
s'était passé. D'abord, il voulut se retirer sur les 
frontières de Pologne , attendu que le plan de 
campagne se trouvant renversé, rien n'empêchait 
le roi de se réunir au prince Henri, et qu'il n'écra- 
sât l'armée russe avec toutes ses forces, avant qu il 
fut possible de concerter de nouvelles entre- 
prises avec Daun. Néanmoins, il ne refusa pas 
de concourir encore aux opérations des Autri- 
chiens, mais il jugea prudent de ne pas attendre 
cjue le roi passât l'Oder, et se retira, le 18 août, 
sur Militsch. Ces petites contestations entre les 
généraux alliés , leurs mauvais plans, le défaut de 
confiance et d'accord, la lenteur, la pusillani- 
mité , le disséminement des forces , furent les 
seules causes qui sauvèrent Frédéric. S'il avait eu 
affaire à un général vigoureux , quoique médio- 
cre, et à des ennemis qui s'entendissent , il aurait 
succombé dans une seule campagne. 

Le prince Henri le suivit le ig, et campa vers 
Trebenitz : le roi partit le même jour deNeii- 
marck, passa la Schweidnitz, et prit position à 
HcKmansdorf; un pont fut jeté à Auras, pour 
communiquer avec le prince. 



76 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

L'armée autrichienne se porta , le 17 , sur trois 
colonnes, à Gonradswalde , et prit poste à Hohen- 
poseritz. Laudon sétablit à Strigau , et Lascy 
à Kratzau ; le corps de Brentano sur le Zopten- 
berg , celui de Beck à Buckau , et Ried à Arnsdorf. 

Tandis que Frédéric courait de Saxe en Silésie, 
triomphait à Lignitz , et rétablissait la direction 
intérieure de ses lignes d'opérations , en se liant 
avec le prince Henri , le général Hulsen, avec 17 
bataillons et 25 escadrons, devait couvrir la Saxe 
et le Brandebourg, contre Tarmée des Cercles, 
réunie au corps de Haddick. Cette armée , forte 
de 35 mille combattans, resta enterrée sous les 
retranchemens du célèbre camp de Plauen , aussi 
long-temps que le roi fut eu Saxe ; mais , dès 
cju'il eut mis, le pied en Silésie, et prononcé par- 
là son plan d'opérations, elle se mit en mouve- 
ment pour chasser Hulsen de la Saxe. Le combat 
de Strehla , livré le 20 août , fut le seul événement 
remarquable de cette période; il força Hulsen à 
se replier sur ïorgau. Mais avant de rendre 
compte de ces oj)érations , il convient de suivre 
celles du roi en Silésie, afin de ne pas mettre de 
confusion dans les mouvemens. 



CHAP ITRE XXI V. "j'J 



CHAPITRE XXIV. 

Les armées prussiennes forment une ligne d'opé- 
rations intérieures , et manœuvrent avec succès. 
Daun est isolé et rejeté dans les montagfies de 
la Haute-Silésie. Opérations en Saxe ^ depuis 
le départ du roi. 

JTrkdéric, en se liant avec l'armée du prince 
Henri, acquit une supériorité décidée, qu'on ne 
pouvait désormais lui arracher que par une longue 
série de mouvemens bien combinés , et une atta- 
que vigoureuse et simultanée. En elFet, la posi- 
tion de roder lui donnait rimaieuse avantage 
de rassembler sa masse sur une seule rive , et de 
paralyser une des deux armées ennemies , en 
mettant le fleuve entrelle et lui , tandis qu'il 
marcherait vivement contre l'autre. 

Les alliés firent tout l'opposé de ce que leurs 
intérêts leur dictaient ; et il paraît que , cette 
fois, Montalerabert leur rendit un mauvais ser- 
vice, en contribuant, avec le général Blonquet , 
à faire adopter le plan dune invasion dans la 
marche de Brandebourg, qui isolait totalement 
leurs armées. Tempelhof justifie ce projet par des 



^8 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

considérations politiques ; il prétend que le mi- 
nistre français engagea Soltikof à marcher vers 
Glogau, et à descendre l'Oder, afin de donner 
des inquiétudes au roi sur sa capitale , et de 1 em- 
pêcher d'exécuter cette jonction redoutable. 
Mais le nom de diversion , que Tempelhof donne 
à ce projet, porte avec lui sa réfutation. Une di- 
version est toujours un accessoire ^ et taudis que 
Frédéric opérait avec toutes ses forces sur le point 
principal j ou ne pouvait rien faire qui lai convînt 
mieux , que de donner aux armées ennemies une 
direction divergente, qui lui procurât le temps 
de frapper des coups décisifs contre une d'elles; 
il aurait bientôt retrouvé les points secondaires, 
après la défaite successive des grandes armées. 

Malgré le défaut d'artillerie , on résolut de 
faire en même temps le siège de Glogau , et de 
porter un détachement jusqu'à Berlin , pour for- 
cer le roi à se séparer du prince Henri; mais 
comme l'approvisionnement de larmée était fort 
difficile , on crut obvier à cet inconvénient en 
marchant à petites journées , vers le flanc droit, 
jusqu'à une certaine hauteur; afin de préjjarer 
dans cet intervalle les magasins nécessaires , et 
de tomber ensuite rapidement sur la Marche de 
Brandebourg. L'armée russe se porta, le 24, à 
Tracheuberg, et, le 28 , à Hernstadt. 

Plusieurs circonstances se réunirent pour con- 
trarier les vues du maïquis de Moutalembert. 



CHAPITRE XXI V. 79 

Soltikof tomba malade, et ne voulut pas confier 
Je commandement à un autre; outre cela, Daun 
renvoya le général Blonquet pour annoncer que 
le conseil aulique demandait deux plans d'opé- 
rations, et qu'il fallait en conséquence attendre 
sa réponse. Le maréchal avait l'intention d'as- 
siéger Scliweidnitz , et faisait préparer l'artillerie 
nécessaire à Glatz. 

Frédéric apprenant la marche des Russes vers 
la Pologne, conjectura que leurs opiérations li- 
raient à leur fin, et fut affermi dans cette opinion 
par la maladie de leur général en chef. Il se con- 
tenta donc de les faire observer par une division 
de 1 2 mille hommes de l'armée du prince Henri , 
d'attirer à lui le reste de cette armée , et de pous- 
ser Daun en Bohême : en conséquence , le prince 
Henri, qui était malade , se retira à Breslau ; 24 
bataillons et 38 escadrons , sous les ordi^s du gé- 
néral Forcade , passèrent l'Oder le 29 août à Pan- 
newitz, et rejoignirent l'armée. 

Le général Goltz se porta , le 27 , à Sophiental 
avec 1 "7 bataillons et 33 escadrons qui devaient 
observer les Russes, couvrir Glogau, et se jeter 
à la dernière extrémité dans cette place. Ce gé- 
néral eut l'imprudence de laisser une arrière- 
garde de cavalerie trop en l'air, et séparée des 
troupes par les équipages. Les Cosaques l'atta- 
quèrent près de Gimmel , la dispersèrent et firent 
quelques centaines de prisonniers , ce qui njau- 



8o TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

rait pas eu lieu s'il y avait eu là un seul bataillon 
avec ses pièces. Le corps passa TOder à Koben , 
le 28, et campa près de Glogau. 

Le roi arrêta un nouvel ordre de bataille , et 
organisa son armée comme il suit : 

Avant-garde. ... « . 10 bat. de grenadiers. 

i"^* ligne 25 — 48 esc. sur les deux ailes. 

2^ ligne ....... 16 — 5o — 

Réserve g — 18 — 



Total. . . 60 bat. 116 esc. 

Une batterie de dix pièces, fut affectée à chaque 
brigade ; lavant-garde eut une batterie d'artil- 
lerie à cheval , dun pareil nombre de pièces. 

C'était avec ces forces, quil fallait chasser 
Daun de la Silésie : celui-ci campait sur le Pit- 
schenberg, entre les ruisseaux de Schweidnitz et 
de Strigauer-Wasser ; son flanc droit couvert par 
Lascy, la gauche par Laudon, le front par les 
hauteurs retr-^nchéesdeZopteuberg qu'occupait 
le corps de Brentano. Cette position, un peu 
étendue , barrait la route de Schweidnitz, et cha- 
que corps pouvait néanmoins être piomptement 
soutenu. 

Le roi voulant s'ouvrir les communications 
avec cette place, se mit eu marche, le 3o , par 
la grande route de Breslau, mais lorsqu il arriva 
])rès d'Albertsdorf , il s'aperçut que Daun l'avait 
déjà prévenu, en prolongeant sa ligne à droite sur 



CHAPITRE XXIV. 8l 

Domanze , et en portant Lascy au Zoptenberg. Il 
résolut, alors, de tourner cette montagne ponv 
gagner les plaines de Reiclienbach. Les têtes de 
colonnes changèrent donc de direction à gauche 
pour venir camper à Grunau. et Knigwitz. Le roi 
ordonna de dresser les tentes, et de faire les dé- 
m.onstrations d'une attaque de front , afin de fixer 
i'attentiou de l'ennemi , et de l'empêcher d occu- 
per les montagnes entre INimptsch et Langensei- 
fersdorf; tandis que, pour le prévenir dans cette 
position importante, il repartit avec l'armée à 
sept heures du soir : Tavant-garde occupait déjà 
à dix heures les hauteurs de Langenseifersdorf, 
où l'armée arriva au point du jour. Frédéric 
croyant que Daun avait pris position derrière les 
hauteurs de Koltschen , avança avec la tête de 
l'avant-garde pour s'en assurer et couvrir la mar- 
che ; mais le maréchal s était porté le 3i sur les 
hauteurs de Bogeudorf , derrière Schweidnitz , en 
se tendant sur les hauteurs jusqu'à Hohenfried- 
berg. Le roi put alors communiquer librement 
avec cette place , s'établit à Koltschen , et porta 
son avant-garde à Endersdorf. 

Par cette marche savante , il renversa les espé- 
rances de ses adversaires, et leur inspira des 
craintes sur leurs communications avec la Bohême 
et leurs dépôts; non-seulement ils renoncèrent 
au siège de Schweidnitz et à leurs projets d'inva- 
3. 6 



82 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

sien, mais ne songèrent plus qu'à couvrir leurs 
propres frontières. 

Le roi marcha, le i^^ septembre, à Pulzen, et 
le 3 , à Buntzehvitz , la droite sur les hauteurs de 
ZedHtz , le centre vers le INonenhusch, et la gau- 
che sur la direction de Jauernick à Buntzehvitz : 
l'avant-garde sous les ordres du général Ziethen , 
se prolongea sur la droite vers Strigau. Quelques 
petits combats eurent lieu sur le centre; vu la 
proximité des postes autrichiens , ou fit des abatis 
dans le Nonenbusch pour le couvrir. 

Les armées restèrent jusqu'au 1 1 septembre 
dans ces positions que l'art rendait encore plus 
redoutables. Cependant , l'incohérence et l'incer- 
titude régnaient toujours dans les projets des ar- 
mées coalisées. La cour de Vienne en formait tous 
les jours de plus bizarres que l'on n'exécutait- 
point. Daun avait proposé aux Russes d assiéger 
Glogau, conjointement avec un corps de 4o mille 
hommes que leur mènerait Lascy. Soltikof, l'ac- 
cepta avec empressement, et envoya un oflicier à 
Daun pour l'en prévenir; mais à peine était-il 
parti qu'il arriva un second message du maré- 
chal autrichien, qui changeait tout, à cause des 
mouvemens du roi contre lui. On cacha ce chan- 
gement à Soltikof, et le marquis de Montalem- 
bert parvint à obtenir que son armée passerait 
l'Oder et qu'on détacherait 3o m ille hommes 



CHAPITRE XXIV. 83 

Sur Berlin, tandis que le reste camperait entre 
Francfort et Crossen pour couvrir Je v pétition : 
l'armée se porta, le 1 1 , à Giiliran. Mais il (pliait 
attendre la réponse de Daun , et les courriers 
étaient forcés de passer par la Pologne : dans cet 
intervalle, le premier oflicier envoyé parSollikof 
revint avec un nouveau plan , absolument diffé- 
rent, proposé par Laudon, le 5 septembre; il 
s'agissait de passer l'Oder avec une partie de l'ar- 
mée russe et de prendre position surlaRatzbach, 
où Laudon la joindrait par Peterwilz. Cette incer- 
titude éternelle ne pouvait que déplaire. Fermor, 
qui avait pris le commandement par intérim , dé- 
clara qu'il s'en tenait à la première résolution, 
au siège de Glogau, et quil se dirigerait sur Ca- 
rolatlî, puisque les magasins étaient déjà établis 
pour opérer de ce côté-là. En effet il se remit en 
marche, le i3, et y arriva, le 19. 

De tels hommes ne pouvaient manquer d'é- 
chouer dans toutes leurs entreprises contie un 
roi qui commandait ses armées en personne, et 
dont les projets étaient exécutés sans entraves ni 
retards. 

Pendant que les alliés échangeaient leur cor- 
respondance verbeuse , le roi songeait aux moyens 
de chasser Daun; il pouvait y parvenir en ga- 
gnant une bataille, ou en menaçant ses com- 
munications avec la Bohême doù les, Autri- 
chiens diraient leurs subsistances; il préféra ce 

6* 



84 TRAITÉ DES GRANDES 0PÉRATI0.\S MILITAIRtS. 

dernier parti, comme moins chanceux. A cet 
effet il marcha, le ii, avec larmée, par lignes 
et par la droite, afin de tourner la gauche de 
Dauu par la roule de Strigau, sur Bolckeuhain et 
Landshut. Mais cette guerre ne pouvait le mener 
à rien. Daun était son égal dans ce genre de tacti- 
que; personne , mieux que lui , ne disputait un 
pays rempli de fortes positions. 

Le maréchal et Laudon, instruits à temps , dé- 
jouèrent ce projet en prévenant les Prussiens à 
Reichenau; le roi convaincu de 1 impossibilité 
d'employer la force pour les déloger , prit le parti 
de rester en position jusqu'au 16, et de revenir par 
sa gauche en défilant devant le Iront de leuuemi, 
pour tenter la même manœuvre sur son extrême 
droite. Daun lui opposa le même obstacle, en 
portant vivement ses réserves de grenadiers sur 
les hauteurs de Kunzendorf , et en les suivant de 
près avec toute son armée. Déjoué, derechef, le 
roi prit la résolution de s'ouvrir une route, vers 
les défilés , par Buckendorf et Hohengiersdorf; et 
afin que l'ennemi ne pût l'y prévenir , il s'y porta , 
sans s'arrêter, avec 1 avant-garde. Ce mouvement 
précipité occasionna un intervalle dans les batail- 
lons, dont les grenadiers à cheval ennemis profi- 
tèrent avec audace : ils chargèrent le régiment de 
Bernbourg , et prirent une grosse batterie ; mais 
les bataillons voisins s'étant formés , firent payer 
cher cette tentative , eu fournissant un feu nouiTi 



CHAPITRE XXIV. 85 

sur cette cavalerie, qui rebroussa bientôt che- 
min. Sur ces entrefaites , l'avant-garde atteignit 
le pied des montagnes de Holiengiersdorf , et 
commençait à les gagner par plusieurs sentiers , 
lorsque le général Ferrari y parut avec 8 batail- 
lons. La position était embarrassante, toute- 
fois le général Neuwied réussit , par ses bonnes 
dispositions, à déloger les Autrichiens avec perte : 
pendant ce temps, le roi avait rangé son ar- 
mée en bataille; lorsqu'il apprit la réussite du 
combat, il alla camper sur les hauteurs de Ho- 
hengiersdorf, avec une partie de ses forces; le 
reste demeura dans la plaine , entre Schweidnitz 
et le pied des montagnes. 

Par ces deux marches hardies , exécutées à la 
vue d'une armée supérieure , Frédéric tourna 
l'ennemi, intercepta ses communications avec 
Glatz , mais s'exposa lui-même à une ruine qui eût 
été certaine, s'il avait eu affaire à des généraux 
qui leussent attaqué dans son camp de Reiche- 
nau : il faut la connaissance parfaite du caractère 
et des principes de Daun , pour justifier une 
entreprise semblable. Par sa nouvelle position 
de Holiengiersdorf, l'armée prussienne fut du 
m.oins en état de communiquer avec Schw^eianitz 
et avec la base de ses opérations ; elle eût été en 
état de prendre cette position , dès le 3 septembre, 
eu faisant, parla gauche, le mouvement qu'elle 



86 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

exécuta par sa droite d'une manière plus longue 
et plus dangereuse. 

Le 1 8 , le roi voulut prolonger un peu son mou- 
vement par In gauche, afin de gagner Walden- 
bourg, où était la boulangerie autricliienne , et 
où aboutit la route deFriedland etdeGlatz; mais 
Laudon avait déjà occupé en forces les hauteurs 
et les débouchés de Neu-Reusendorf. Frédéric 
étal)lit alors sa gauche sur la colline de Schen- 
kendorf, la droite sur les hauteurs de INieder- 
Bogendorf; la cavalerie resta dansla plaine, entre 
Schweidnitz et le pied des montagnes : les Prus- 
siens couvrirent cette position redoutable de re- 
tira nch émeus. 

Daiui avait établi son armée, la droite vers la 
Schweidnitz-Wasser, à Tanhausen , le centre vers 
Seitendorf , d'oii la ligne se prolongeait jusqu'aux 
environs de Freibourg : Lascy était à Langen- 
Waltersdorf , en seconde ligne de la droite. 

Les armées restèrent quelques semaines à s'ob- 
server dans ces postes avantageux, où elles ne 
pouvaient sattaquer sans risques : elles étaient si 
rapprochées quelles pouvaient échanger des 
boulets. Le roi cherchait à gagner du temps jus- 
(Ju'à l'approche de Ihiver, et son adversaire es- 
pérait s'en débarrasser par la diversion de l'armée 
russe. Cependant, les généraux coalisés ne par- 
veuaient pas à s'entendre ; Daun voulait que les 



CHAPITRE XXIT. 87 

Russes marchassent sur laKatzbach; ceux-ci s'y 
refusèrent, de peur que le roi ne les écrasât avec 
toutes ses forces , et insistèrent tant pour une di- 
version sur Berlin , qu'elle fut résolue. Le général 
Tottleben, avec ses Cosaques , renforcés de 2 
mille grenadiers , 2 régimens de dragons , et de 
toutes les troupes légères , devait se porter avec 
rapidité sur cette capitale , en passant par Guben 
et Beeskow ; l'avant-garde , sous Czernisclief , eut 
ordre de prendre pour le soutenir, position sur 
la Sprée; une partie de l'armée, en troisième 
échelon, à Guben; tandis que le reste , sous Ro- 
manzow, demeurerait en observation sur la 
droite de l'Oder , aux environs de Grossen. 

Daun , informé de ces dispositions , détacha le 
général Lascy , avec i5 mille hommes, pour se 
réunir aux Russes par la Lusace. 

Avant de donner la relation de cette entre- 
prise , je vais rapporter succinctement les opéra- 
tions du général Hulsen en Saxe , après le départ 
du roi. 

Opérations en Saxe pendant V absence du roi / le 
général Hulsen en est chassé. 

■ Pendant que Frédéric triomphait à Lignitz , et 
séparait les armées qui menaçaient de se réunir 
sur l'Oder , le général Hulsen devait tenir tête à 
l'armée des Cercles , renforcée par un corps nom- 



88 TRAITÉ DE? GRANDES OPÉRAflONS MILITAIRES. 

Lreiix d'Autrichiens , ainsi qu'on l'a vu à la fin du 
chapitre précédent. 

Le duc de Wurtemherg vint la joindre quelque 
temps après à la tête de ses troupes, qui formè- 
rent un corps séparé. 

Dès que le roi eut mis le pied en Silésie, cette 
armée crut pouvoir sortir de sa souricière et vint 
camper, le i3 , à Wilsdruf. 

Je ne m'étendrai pas sur les opérations insigni- 
fiantes de cette armée , qui pouvant envahir en 
huit jours la Saxe et le Brandebourg, se borna à 
de misérables entreprises. 

Après de lentes démonstrations contre le petit 
corps de Hulsen , elle le fijrca à se retirer dans le 
même camp de Strehla que le prince Henri avait 
occupé Tannée dernière. Ce camp était beaucoup 
trop étendu pour un corps aussi faible , et on ré- 
solut de l'attaquer, le 20 août. Les corps de StoU- 
berg et de Rleefeld devaient aborder et tourner la 
droite des Prussiens, tandis qu'ils seraient soute- 
nus en échelons par les grenadiers aux ordres du 
général Guasco, et que l'armée des Cercles atta- 
querait le front de l'ennemi. Les mouvemens ne 
se firent pas avec ensemble : Kleefeld attaqua 
seul le flanc des Prussiens , disposés à le recevoir; 
le prince de Stollberg ne prit aucune part au 
combat, et l'armée des Cercles n'en fit que le 
simulacre. 

Rleefeld fut donc repoussé avec perte de 1200 



CHAPITRE XXIV. 89 

prisonniers, et beaucoup de blessés. Cette affaire, 
conduite contre tous les principes , ne pouvait 
avoir d'autres résultats; les suitesn'en furent pas, 
au reste, très-importantes. Le duc de Wurtem- 
berg, étant arrivé le 21 septembre à l'armée des 
Cercles, lui assura une supériorité décisive. Hul- 
sen fut alors forcé à se retirer jusques sous 
Witlenberg , et ensuite jusqu'à Belitz : la Saxe 
entière tomba ainsi au pouvoir des Impériaux, à 
l'exception de la place de Wittenberg , qu'ils ser- 
raient de près. 

Nous allons nous reporter, maintenant, à la 
course des alliés sur Berlin, et aux opérations des 
Prussiens pour sauver leurs provinces envahies. 



90 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MN.ITAIRES. 



CHAPITRE XXV. 

Lea Paisses assiègent Colberg et prennent Berlin. 
Le Roi et Daiui marchent en Saxe. Bataille 
de Toi'gau. 



X a>;dis queFrédénc manœuvrait contre Dauu, 
en Haute-Silésie , que Hulsen luttait en Saxe con- 
tre rarmée des Cercles , et que la grande armée 
russe restait dans l'inaction , une flotte de cette 
nation avait débarqué, vers Colberg, 8 mille 
Iiommes pour assiéger cette ville , et se procurer 
ainsi une bonne base d'opérations. La place fut 
investie le 39 août, par terre et par mer, et le 
bombardement commença de suite ; mais on avait 
affaire au major Heyden qui l'avait si vaillamment 
défendue dans la campagne de i-ySS. Les bour- 
geois rivalisèrent de courage avec la garnison et 
avec son gouverneur, qui était inébranlable. Enfin 
le roi, détacba le général Werner avec un petit 
corps de 4 bataillons et 10 escadrons au secours 
de Colberg. Ce général arriva le 18 septembre, 
si inopinément , qu'il surprit le détacliement de 
garde au pont de la Persante , le sabra ou fit pri- 
sonnier, traversa la ville avec sa cavalerie, re- 



CHAPITREXXV. Ql 

connut le camp des Russes sur la plage, et résolut 
de les attaquer le leudeniam; mais ils avaient ete 
si fort surpris de Farrivée de ce secours, qu'ils 
avaient abandonné leur camp et renoncé à leur 
projet. Une partie de l'armée de siège s'était em- 
barquée, et le reste s'était retiré sur Koslin : la 
ilotte même mit à la voile le 23. 

Ainsi finit cette entreprise pour n'avoir pas été 
combinée avec les mouvemens de l'armée prin- 
cipale qui opérait loin de là, ou plutôt qui n'o- 
pérait pas; il est vrai que le général Olitz fut dé- 
taché avec 12 bataillons sur Drossen, afin de sou- 
tenir au besoin le corps de siège ; mais il partit de 
Vaj'mée le jour même oit la place fut délii^re'e. 

Après une expédition aussi glorieusement ter- 
minée , le général Werner marcha par Stettin sur 
Passewalk contre les communications des Sué- 
dois ; ceux-ci s'étaient mis en campagne au milieu 
d'août seulement, et satisfaits de l'occupation de 
Prenzlow et de Passewalk, étaient restés dans la 
plus profonde inaction devant les petits corps 
qui les observaient. 

Werner, après avoir culbuté leurs postes, en- 
leva, le 3 octobre, toutes les redoutes en avant 
de Passewalk; mais le général Ebrensward , qui y 
commandait, fit mettre le feu aux granges dans 
le faubourg, et menaça d'en faire autant à la ville : 
Werner se retira sur Stellin avec 6oo prison- 
niers Suédois et 8 pièces de canon. Le reste des 



92 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS JUILITAIRES. 

opérations de celle armée, qui ii'eolra en cam- 
pagne que le i6 août, ne mérite pas d'être rap- 
porté. 

Invasion des Russes dans la Marche. 

Conformément au plan que nous avons an- 
noncé, Tottlebeu s'était mis en marche sur Ber- 
lin, et parut, le 3 octobre, devant cette capitale 
qui fut aussitôt sommée. Le général Rocliow^ qui 
y commandait , assisté du général Seidlitz , qui 
n'était pas encore entièrement remis des blessu- 
res reçues à Kunersdorf j lit tous les préparatifs 
dune vigoureuse défense et repoussa deux atta- 
ques de vive force aux portes de lîalle et de Cott- 
bus. Le corps de Czernischef campa le même jour 
à Furstenwalde; la principale armée russe ne se 
porta que le 5, vers Francfort sur l'Oder. 

L'arrivée successive du corps prussien aux or- 
dres du prince de AVurtemberg, qui avait été oc- 
cupé contre les Suédois , et du général Hulsen 
venant de Saxe, déconcerta un instant les enne- 
mis du roi : mais le général Lascy, détaché comme 
on sait avec i5 mille hommes de l'armée de 
Daun, ayant aussi paru devant la capitale , au mo- 
ment où Czernischef se canonnait avec le prince 
sur les hauteurs de Lichtenberg, les généraux 
prussiens trouvèrent la chance trop inégale. Per- 
suadés que s'ils étaient battus, Berlin serait mis 



CHAPITRE XXV. gS 

au pillage, et qu'il convenait de conserver intact 
un corps de 16 mille hommes, plutôt que de 
l'exposer à une ruine certaine; ils se retirèrent sur 
Spandau et abandonnèrent la capitale à son sort; 
le commandant capitula. La mésinlelligence entre 
les Autrichiens et les Russes parut en cette occa- 
sion dans tout son jour ; les premiers la poussè- 
rent jusqu'au point de forcer les gardes russes et 
d'en venir aux mains avec elles; les troupes de 
Lascy pillèrent la ville et commirent des dégâts 
immenses à Cliarlottenbourg. Tottleben fit entrer 
tous les grenadiers dans Berlin , et leur ordonna 
de faire feu sur les Autrichiens , s'ils maltrai- 
taient encore les gardes. Ainsi cette capitale dnt 
son salut, à la fermeté qu un chef de Cosaques 
déploya contre des soldats pour ainsi dire com- 
patriotes. Elle eu fut quitte pour la ruine de ses 
établissemens militaires. 

Le séjour des alliés dans la capitale de la Prusse 
ne fut d'ailleurs pas de longue durée ; on apprit, 
le 1 1 , que le roi approchait : tous les généraux 
eurent peur d'être coiqiés. Lascy partit dans la 
nuit du 11 au 12 , et se dirigea sur Torgau ; Czer- 
nischef prit la route de Francfort le 12 au matin, 
et Tottleben le suivit après-midi. 



94 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

Frédéric marche en Saxe et Daun le suit. 

Nous avons laissé le roi au camp de Holien- 
giersdorf , en face de l'armée de Daun. Aussitôt 
qu'il fut informé de l'invasion de ses états , Fré- 
déric ordonna aucomte de Wied de jeter 6 ba- 
taillons dans Breslau pour en renforcer la gar- 
nison , et d'arriver avec toute sa cavalerie à 
Scliweidnitz (i). Il débarrassa ensuite l'armée de 
ses équipages et se mit en marche , le 7 octobre , 
à trois heures du matin, dans le plus grand si- 
lence, pour Buntzelwitz , d'où il poussa sur Stri- 
gau son avant-garde, composée de 10 bataillons 
de grenadiers et de 2 5 escadrons atix ordres de 
Ziethen. Le projet du roi paraît avoir été dabord 
de se porter contre l'armée russe, pour l'attaquer 
et couper le corps qui était à Berlin, mais il ap- 
prit dans sa marche que la capitale était évacuée; 
il se dirigea alors sur l'Elbe , Daun le suivit. 

Voici le tableau des mouvemens des deux ar- 
mées : 



Prussiens. 

Le 8 octob. L'année du roi à 
Brochelshof. 
Hnlsen et le prince de 



At"TRICHIE>S. 

Le 8 octob. Daim marche à Lau- 
terberg. 
Laiidon reste en Silé- 



(i) Le comte de Wied commandait alors le corps de Goltz dont 
nous avons fait mention. 



CHAPITRE XXV. qS 

Prussiens. Autrichiens. 



Wurtemberg quit- 
tent Berlin dans la 
nuit du 8 au 9 et se 
retirent à Spandau. 
Les Cosaques enlevè- 
rent leur arrière-gar- 
de. 

Legoctob. Le roi k Conradsdorf, 
près de Haynau. 

Le 10 A Prinkenau. 

Le 1 1 .... A Sagan. 



Le 1 3 .... A Sommerfeld. 

Le 14 A Guben. 

Frédéric voulait atta- 
quer l'armée russe , 
afin de couper la 
retraite aux corps 
qui étaient à Berlin; 
mais il apprit l'éva- 
cuation de cette vil- 
le , et marcha. 

Le i5.. . . A Gros-Mockerau. 

Le prince de JViir- 
temberg s'avance 
trop lard au secours 
de Witlemberg; se 



sie , vers Kunzen- 

dorf. 

L'armée des Cercles 

devant Wittemberg. 

Lascy et Czeniisclief 

devant Berlin. 
L'armée russe marche 
vers Francfort. 
L,t QocXoh. Dauii îx Sclionewald 
et Wiesentlial , en 
avant de Labn. 
Le 10.... A Neulande, au-delà 

de Lowenberg. 
Le 1 1. ... Séjour. 

Les troupes combinées 
évacuent Berlin. 
Le 12.... Daun à Longau, sur 

la Queiss. 
Le i3. ... A Pansig, derrière la. 

Neiss. 
Le i^. ... A Ullersdorf. 

Czeniischef ]ova.t l'ar- 
mée russe qui se 
retire sur Drossen , 
n'ayant personne 
devant elle. 
\j'année des Cercles 

prit Wittenberg. 
Laser se retire sur 
Torgau. 



96 TRAITÉ DES CRA^'DES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

PkUSSIENS. AuTEICHIEirS. 



retire de Belzig à 
Ziesar. 
Le 1 6 octob . Le roi à Sikadel, entre 
Liberoseet Lubben. 



Le 17. . .. Frédéric , à Luliben. 
Le prince de l'Vnr- 
tetnùerg à Treuen- 
britzen, se portant 
sur Magdebourg. 

Le i^.,.. Lu roi détache Golz 
en Silésie avec iG 
bat. et 38 escad. 
pour secourir Kosel 
menacé par Laudon. 

Le 20. . . . Le roi à Dahme. 



Le 23. ... Â Jessen. 



Lea3.... Le roi avec l'aile 
droite, à Wittem- 
berg. 
Ziethen , avec la gau- 
che , reste vers Jes- 



Le 16 octob. Daun à Mikel , sur la 
Sprée. 
L^ armée des Cercles 
repasse l'Elbe à 
Bernsdorf , à moitié 
route de Konis- 
bruck , à Hoyers- 
werda. 



Le 19. 



Le 20. 



Le 21. 
Le aa. 



Le 23. 



Daun à Herrasdorf , 
près de Ruhland. 



Daun à Frauenheim. 

Les Ri'.sses cantonnent 
entre l'Oder et la 
Wartha, depuis Sol- 
din jusqu'à Lands- 
berg. 

Daun à Martinskirch. 

A Tritewitz, \is-à-vis 
de Torgau. 

Lascy se réunit à l'ar- 
mée. 

Daun fait jeter un 
pont sur l'Elbe , 
près de Torgau , et 
fait passer la réserve 
et le» grenadiers qui 



CHAPITRE XXV. 



97 



Prussiens. 

sen et Schweidnitz. 

Le24octob.Ze roi, fait jeter un 
pont à Roslau. 
Le prince de IVur- 
leinlierg était à Gal- 
be, et marcha en- 
suite sur Dessau. 

Le aS.. . . Le roi, joint par lo 
bat. du corps de 
Ziethen, marclie le 
long de l'Elbe ver^ 
Coswig. 

Le 26. ... Il passe le fleuve à 
Roslau, et campe à 
Janitz. 
Le prince de TT'iir- 
leniberg et Hiilscn 
se réunissent à lui. 

Le 1.']. ... L'armée marche à 
Kemberg. 



AUTRICHIEaX 

campent à Dom- 
uiitsch. 
Le24octob.iLe maréchal passe 
avec l'ai mée, et cam- 
pe à Gioswig. 

Lnscj reste à Tsche- 
J^au. 

Ried , avec les troupes 
lé -ères, à Pretsch. 



Le 39. • . . ieroi campe, la droite 
à Duben,la gauche 
à Gorschelitz, pour 
empêcher la réu- 

3. 



Le 27 Daun se porte à Eu- 

lenbourg , afin de 
soutenir l'armée des 
Cercles. 
Celle-ci se retire près 
de Duben sur Leip- 
zig. 
Hicd est "attaqué près 
de Granischen et re- 
poussé sur Duben. 

Le 28 Lascy passe l'Elbe, et 

campe à Siptitz. 

I-e 2^.. . , Daun reprend son 
camp de Torgau , la 
droite à Zinna, la 
gauche vers GrosvRÎg. 

2 



QS rUAIlii DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 



Phussiess. 

nion de Daun avec 
l'armée des Cercles. 



Le 3o oct. Trédéric marche à Eu- 
leiihonig , campe 
vers Talwitz , entre 
Kultschau et Mor- 
bitz. 
Httlsen passe la Mul- 
de, et campe à Gos- 
tevitz , afin d'éloi- 
gner un peu l'armée 
des Cercles ; il déta- 
che Linden avec g 
hat. i5 escad. sur 
Leipzig. 

Le 2 nov. Linden laisse a bat. 
dans cette ville , et 
revient à l'armée. 
Le roi se met en mou- 
vement pour tàter 
les intentions de 
l'ennemi, et campe 
vers Schilda. 

Le 3. . . . Bataille de Tor°au. 



AuTRICHIEÎfS. 

Lascj- en arrière de 

Schilda. 
Brentano à Betaune. 
Les grenadiers en ar- 
rières de Groswig. 
L'armée des Cercles 

vers Leipsig. 
Les Russes toujours 

vers Landsberg sur 

la A^'artha. 
Le jo oct. £ajc/ se retire àMok- 

rena. 
Jiied à Strehlen. 
Les grenadiers à Wei- 

denhain. 



Le 2 no^". L'année des Cercles 
à Vexelbourg. 
Ried à Mockreua. 



Le 



Bataille de Torgau, 



'" On voit, par ce tableau, que les Paisses res- 
taient dans Tinactiou derrière l'Oder, sans avoir 



CHAPiTREXxv. gg 

d'ennemis devant eux; que Frédéric, prenant 
une direction centrale, dans l'intention d'atta- 
quer nue des deux armées, les isola de manière 
à ceqn'elles ne pussent se réunir sans combattre. 
L'apntliie de ses adversaires ne lui donna pas la 
peine d'en venir à celte extrémité. Il n'exista ja- 
mais d'ensemble entre le général en cbef de l'ar- 
mée (les Cercles et Daun, malgré que rien ne les 
empêchât de se lier le l'j octobre; et c'est à ce 
défaut d'union qu il faut attribuer la première 
cause de la bataille de Torgau. L'armée des Cer- 
cles ne reparut plus sur la scène durant cette 
campagne. 



Bataille de Torgau. 



On a établi une grande controverse pour déci- 
der, si le roi avait eu tort ou raison d'attaquer 
Daun, dans la redoutable position de^Torgau. 
Warnery, dans son Histoire des campagnes de 
Frédéric ., la blâmé de l'avoir fait, prétendant 
qu'il pouvait forcer l'ennemi à la retraite en 
menaçant Dresde , ou en interceptant ses com- 
munications avec cette place, et que d'ailleurs 
cette bataille n'assurait pas de grands résultats à 
cause de la proximité de cette capitale. Tempel- 
liof relève le gant, et cherche à détruire cette 
opinion; en eiiët, il eût été dangereux pour le 
roi de venir, avec uue armée inférieure , se 



100 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

camper entre Dnun et la place de Dresde, met- 
tant ainsi à la merci du piemier ses communica- 
tions avec ses états. Mais, si Warnery sest trompé, 
il me paraît, aussi que Frédéric négligea de plus 
belles occasions d'attaquer Daun , et que son 
apologiste est tombé drius l'erreur opposée, en 
avançant qu'une bataille était indispensable, et 
soutenant que les Prussiens se trouvaient liors 
d'état de tenter une entreprise sur Dresde, parce 
qu'ils ne tramaient que pour quinze jours de vi- 
vres avec eux. 

Quel que soit le fondement de ces différentes 
assertions, il paraît que Frédéric a légitimé 
sa résolution en nous disfait, dans ses oeuvres, 
qu'il avait appris de tres-honne source , que les 
Husses catdonnés entre la WaHha et VOder , se 
proposaient de passer l'hiver au cœur de ses états , 
si les Autrichiens se maintenaient à Tor^au : alors 
il ne lui serait resté aucun moyen de recruter 
son armée. Dans tous les cas , puisque les Prus- 
siens avaient perdu de si belles occasions, et que 
les Autricbiens occupaient une position si forte, 
la prudence conseillait d attendre jusqu'au milieu 
de novembre; car il eût été possible que Daun se 
retirât en Bobême, ou les Busses eu Pologne, 
suivant leur usage. 

Pour remplir en partie cet objet, le roi laissa 
la brigade lioebel vers Euleubourg, et sébranla, 
le 2 novembre , eu quatre colonnes, sitr Schilda; 



Ordre de bataille de l'année prussienne à Torgau. 



AVANT-GARDE. 

Cciicraiix mtrjori SYROI RO , STIH TilBHF.IM. 



I I I I I 



I I I I r 

» 3f < s =. 

I i' s' I- '1 



firutttinns-gi'/irriu 



PREMIERE LIGNE. 

M A R G R A\ E f. II A R L E .S. -te -< «c>,// Z I E T II E N. 



AihiTsleben , 
I I 



M.meikc, 

ï î i' 



Bi,l/kf , 
I Ï I 



.SaMern. Zpiinfrt, Bandptnoi- , Schwfrln. 



I I I I I 



I I I 
Sf 5 n 



Mnlirîng, ]Mfj<- 



DEUXIEME LIGNE. 

SprK-n, Q.ipis», C.nimbkow, Tnienborn, Krokow. 






15 I I I I Ils 



I I p 

P! 3 N 



RESERVE. 

Général H U L S K N. 

Rn-liol. Kl.:st, Linilo 



MM M 

K a o n pi n 



M II .S 

f^ 2 ta ca b 



(.a liiigadeRœbeltlela ri'serve .... 5 bal. 5 esc. ricllcnbe; 

Lr jccoiui bataillon .le Kanilz i — o — 

Les liussards ilc Molirinf;, Dingelsledt 

clScliorleiiiii.cra-veclesi.arcs. . . . o — 3o 

Tout 6 bat. 3i CSC. 



.Sous les ordres du roi . . 
,Sous les ordres de Ziethc 
UiStathés 



Aa bat. .'ÏS esc. 

20 — 52 



CHAPITRE XXV. lOl 

se leiiaiit, pendant la marclie , à l'avant-garcTe , 
afin de connaître la direction qne prendraient 
les postes ennemis : tons se repliant sur Tor- 
gau, il jugea qne Daun se préparait à l'y re- 
cevoir, et qu'il, n'y avait pas d'autre moyen de 
l'en déloger, que de l'y attaquer. On donna, 
près de Scliona , sur les Croates de Brentano, 
dont on prit 4oo hommes. L'armée prussienne 
campa, la droite sur les hauteurs en avant de 
Sclîilda , la gauche au-delà de Lang-Reichenbach : 
dans l'ordre de bataille ci-contre. 

L'armée autrichienne changea alors de front 
et fit face en arrière , portant sa gauche sur les 
hauteurs de Zinna; la droite sur les vignes en ar- 
rière de Si]ylitz (f'^oyez pi. XXIK) : le corps de 
réserve^ près de Groswig ; la division de gi-ena- 
diers de l'aile gauche , à Weidenhain ; celle de 
grenadiers et carabiniers de la droite , en arrière 
de Neiden. Lascy se retira de Schilda sur Loswig 
et Torgau; Ried, avec les troupes légères, yiF 
i'extrême droite , vers Mokrena. 

Cette position était redoutable; la gauche ap- 
puyait àlElbe; le grand étang de Torgau, et 
cette ville fermée , la mettaient à l'abri de toute 
entreprise; le front, presque inabordable , était 
couvert par le ruisseau de Rohrgraben , en<:aissé 
et marécageux, etpar des hauteurs escarpées, ea 
partie garnies de vignobles; la droite-, appuyée à 
la forêt de Dommitsch, avait son flâne couvert- 



102 TRAITE DES GRANDES OPERATIOIVS MILITAIRES. 

par cette forêt, et des abatis considërables ; le 
front de cette aile était à 1 abri dinsulte sur les 
hauteurs de Groswig. 

S'il fallaiten juger par le résultat des attaques, 
et ce que Tempelhof nous dit , le roi aurait conçu 
un projet aussi hardi que savant. Le front des 
Autrichiens était inattaquable, les lianes ne pou- 
vaient être débordés; mais comme leur camp 
était peu profond, et que les lignes étaient lune 
sur 1 autre , Frédéric calcula qu il pourrait mettre 
leur centre facilement en désordre, en le prenant 
entre deux feux, au moyeu d'une double at- 
taque de front et à revers. Ce plan n était pas des 
plusprudens, et nous observerons dans le cha-' 
pitre suivant, qu'il eut plus de succès qu on u'a- 
vait droit de l'espérer. 

Pour exécuter son dessein, le roi partagea sou 
armée en dçux parties ; il devait tourner les en- 
nemis avec la gauche et déboucher sur leurs der- 
rières , à la faveur de la forêt de Dommitsch, qui 
lui permettait de cacher son mouvement. Zie- 
then, avec laile di'oi te, devait vraisemblablement 
faire des démonsirations sur le front, et attaquer 
ensuite le centre des Autrichiens , dans l'instant 
où Frédéric l'attaquerait à revers. Il fallait un 
concours d'événemens bieiri rares pour assurer 
la réussite d'un mouvement sujet à manquer, 
soit par le retard dune des colonnes , soit par 
les difficultés du terrain, soit par la position 



• CHAPITRE XXV. 103 

même de l'ennemi , qui avait l'avantage d'être 
centrale. Mais au lieu d'anticiper sur les observa- 
tions que nous aurons à faire, revenons à la re- 
lation de la bataille. 

Frédéric après avoir dicté à Zietlien des ins- 
tructions particulières, rassembla ses généraux, 
et leur donna Tordre suivant : 

« L'armée partira demain , 3 novembre, à six 
M heures et demie , sur quatre colonnes par la 
» gauche; les dragons de Scliorlemmer, les hus- 
» sards de Mohring, de Dingelstedt, et les dra- 
î) gons francs resteront en observation à Wei- 
» denhain. Comme il doit exister un corps en- 
» nemi vers Pretscli, ils auront soin de prendre 
M position de manière à faire face partout. Notre 
3) aile gauche attaquera les Autrichiens : en con- 
» séquence, les généraux veilleront à ce que les 
» bataillons marchent serrés, et puissent s'en- 
» gfiger à temps pour se soutenir. Les lignes se- 
» ront éloignées de deux cent cinquante pas. 

3) Aussitôt que l'ennemi sera chassé des vignes, 
•> on y établira des batteries de gros canon , et 
» les bataillons se reformeront. Si l'on demande 
» de la cavalerie. Ton ne fera avancer que le 
» nombre d'escadrons qui pourrait agir. Sa Ma- 
» jesté se repose sur la bravoure des officiers , et 
» ne doute pas qu'ils ne fassent tous leurs efforts 
3) pour remporter une victoire complète. » 

En conséquence de ces dispositions, qui subi- 



104 TRAITÉ DES GHANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

rent néanmoins plusieurs changemens, l'armée 
partit le lendemain. La première colonne , forte 
de lo bataillons de grenadiers et de toute la pre- 
mière ligne d'infanterie , éclairée parles hussards 
de Ziethen, devait passer entre les moulins de 
Mokrena, prendre le chemin de Weidenhain , et 
se prolonger ensuite sur la direction de Neiden. 

La deuxième colonne consistant dans 7 batail- 
lons de la réserve de Hulsen , suivis de toute la 
seconde ligne d'infanterie, côtoya la première à 
gauche, prit le chemin de Losnitz, se dirigeant 
ensuite sur Elsnig. 

La troisième colonne, composée de toute la 
cavalerie des deux ailes et du reste de l'infanterie 
de Hulsen, marcha par Robershain , Schona et 
Strollen. Son mouvement était beaucoup plus 
étendu que celui des deux autres; elle passa par 
la maison de Chasse , laissant à gauche le village 
de Roitsch, et changea de direction à droite, 
pour se porter vers Yogelgesang , à l'extrémité 
d'Elsnig. 

La quatrième colonne formée des équipages 
escortés de 3o escadrons , devait d'abord rester à 
iWeidenhain, mais se porta par Roitsch à Trossin. 
Lorsque la tête des colonnes arriva à la grande 
route de Leipzig, on fit halte , et ce corps se sé- 
para de l'armée : il était composé des 4 brigades 
d'infanterie de l'aile droite, forte de 20 batail- 
lons; de la cavalerie de l'aile droite , et de la bri- 



Ordre de balaille de l'armée du 7>iaràchal Daim à Torgmi. 
PREMIÈRE LIGNE. 

ODONELL, SINCERE, A II K K 11 C F. R G , BUrcoW. 

Lùutenans-grneraur Pelleurini, domrislï , ■ • « 

Généraux.,najor, Lnl^kowO^ Ml£;n^, Ellmendorff, IMVcrWW^ IJnn^v^. Vn^^ 

I I ? Il II II Ml h I s 

DEUXIÈME LIGNE. 

Crnéranx O D O N E L L , W I E D , B U C C O \V. 

Lieutenans-géneraiix peliecrini, HrnBtBSTtiN, orfll'ï , bebi ichincï :«. 

Cénéraux-majors T^AUr^ Jll^^Z^ Pl^lMW^ V<u-^ 

\ % Il I I 11 I Ê I S 



CORPS DE LASCY. 
Rcranl , Gre<wilz, Pf.il. Zlngan, Pr. Lichlensicin, 

Ml I I I s II I I M I r II 

ns»« Oi»eJo sont" -sf-r'— e=t" 



CORPS DE GRENADIERS. 

Général aïassisse. 

Bil^adiers Normann , Errrari. 

n n o n 

Il II 

Daun 34 bat. 5o esc. 

L.iscy ,G _ 66 — 

Aulres coriis i4 — ^5 — 

TOTAL 64 — il' — 

Lc) Croates et le cor^ts de Rieii iion compri*. 



CORPS DE RESERVE. 

PRi:SCE DE LOWE^STEIN. 

l-^énf'ral stamp». 

Généraux-mt^ors. UfMmbnrli, BMinw, pptrnni , S.t 



1 H M 



TunieIII,p:.ge . 



CHAP ITRE XXV. 103 

gacîe Kleist de l'aile gauclie, en tout 52 esca- 
drons. Ce corps ayant moins de chemin à par- 
courir, attendit dans le bois cpe les colonnes du 
roi fussent arrivées à leurs points d'attaque; il 
continua ensuite son mouvement. 

Le roi suivit les routes indicjiiées; ses avant- 
postes poussèrent successivement le corps de 
Piied, de Mokrena sur Wildenliain et Groswig. 
On fit quelques prisonniers, qui apprirent que 
les dragons de Saint-Ignon s'étaient embusqués 
dans la forêt, de sorte qu'ils devaient se trouver 
entourés par les première et deuxième colonnes: 
les hussards de Zietheii reçurent Tordre de fouil- 
ler le bois , et ne tardèrent pas à donner sur l'en- 
nemi qui se formait; il fut chargé, pris ou sabré. 

Aussitôt que Daun apprit par Pxied, que le 
roi traversait la forêt , et quil avait déjà dé- 
passé la hauteur de Groswig, il jugea qu'il al- 
lait être attaqué à revers, fit faire une contre- 
marche par la droite , et porta sa ligne , la 
droite vers Zinna , la gauche eu potence sur les 
hauteurs de Siptitz. L'armée autrichienne était 
organisée conformera eut au tableau ci-joint.Lascy 
s'était formé entre Zinna et le faubourg de 
Torgau; la réserve resta sur les hauteurs de Gros- 
wig; les grenadiers sous Ferrari se reployèrent 
sur Zinna; ceux du colonel Normann se postèrent 
devant laile gauche contre le bois; toute la ré- 



I06 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

serve dartillerie fut répartie sur le froDt de l'ar- 
me'e. Un long abatis , dont nous avons déjà parlé, 
couvrait la nouvelle position de l'aile g;au lie en 
potence; cet abatis commençait prèsdeGrosA^ig, 
longeait le cours du ruisseau de Bohrgraben, et 
s'étendait jusqti'en avant de ISeiden; les Autri- 
chiens en avaient enlevé du bois sec pour 1 usage 
de leur camp, de manière qu'il était praticable 
en plusieurs endroits. 

Lrf tête des lo bataillons de grenadiers de la 
première colonne prussienne, déboucha de la 
foret vers une heure : le roi ordonna une halte 
pour faire serrer les bataillons, qui, obligés de 
marcher parle liane, se trouvaient tout-à-fait rom- 
pus : les deuxième et troisième colonnes étaient 
encore en arrière , surtout la dernière que com- 
mandait le duc de Hoîstein. Le roi comptait néan- 
moins qu elle arriverait en même temps que les 
autres, puisqu'elle était composée en majeure 
partie de cavalerie, et qu il lui avait fait prendre 
un peu l'avance; par une fatalité inconcevable, 
elle ne se trouvait, à une heure , qu'à la maison 
de Chasse, à la hauteur de Weidenhain , ayant 
encore beaucoup de chemin à faire (i). 



(i) Le corate de Retzo^v dit que cette colonne, appuyant trop à 
droite , rencontra la deuxième , et que le général Hulsen , pressé de 
soutenir le roi qui s'engageait , pria le duc de Kolstein de s'arrêter 



CHAPITRE XXV. IO7 

Le corps de Ziethen arrivé à dix heures sur la 
route de Leipzii^ , se trouva à une heure au pont 
qui coupe la chaussée à droite de GralFendorf : 
un détachement autrichien canonna et fusilla vi- 
vement son avant-garde; Ziethen présumant de 
celte défense que le corps devait être soutenu, le 
fit attaquer par plusieurs bataillons , et ordonna 
à une hatteiie de lui répondre. Ce détachement 
se retira alors sur la cavalerie que Lascy avait fait 
avancer au soutien. 

Quand Frédéric entendit la canonnade et le 
feu de mousqueteiie , il crut que Ziethen était 
pleinement engagé, et s'écria : Mon Dieu, Zie- 
tlien attaque déjà, et mon infanterie n'est pas en- 
core arrivée! En effet, il n'avait encore sous la 
main que les lo bataillons de grenadiers, la bri- 
gade Rarain et un seul régiment de hussards. Il 
envoya aussitôt ses aides-de-camp pour hâter la 
marche; et comptant sur la bravoure de ses gre- 
nadiers , il résolut de commencer l'attaque , dans 
lespoir que les autres troupes ne tarderaient pas 
d'arriver. Les deux batteries , de 20 pièces de 12 , 
qui suivaient l'avant-garde , passèrent le ruisseau 



jusqu'à ce que les bataillons eussent filé. Si ce fait est vrai , il semble 
alors que le duc aurait mieux fait de déboucher avec cette colonne, 
que de se détourner de deux lieues. 



loS TRAITÉ DES GR.iiXDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

de Stribach sur le pont de la route, et les trçupes 
sur de petits pouts qu'elles jetèrent ou que les 
Autrichiens avaient établis eux-mêmes pour leui'S 
communications. 

Après avoir franchi ce niisseau, les grenadiei'S 
se formèrent sur deux lignes, comme on le 
voit sur le plan; la brigade Ramin se plaça en 
troisième, et fut successivement jointe par les 
iautres de la première , à mesure qu'elles arri- 
vaient la gauche en tête. Cette formation en- 
traîna quelque désordre; plusieurs régimens fi- 
rent face par le troisième rang ; d'autres se trou- 
vaient paj^ inversion en bataille : le plus grand mal 
de ce désordre, fut que les batteries de gros cali- 
bre, attachées aux brigades, ne purent suivre 
dans le bois. 

I-fCs grenadiers s'étant formés sous le feu de 
mitraille, à huit cents pas de l'ennemi, ils franchi- 
rent les abatis , et attaquèrent le centre de l'aile 
gauche autrichienne, avec une bravoure extraor- 
dinaire; mais ils furent reçus par une salve à 
mitraille de Tarlillerie qui garnissait le front de 
toute la ligne. Ce feu fut si meurtrier, que la bri- 
gade JeStutterheim fut, en peu de temps , pres- 
que entièrement couchée sur le carreau. Son gé- 
néral fut blessé; le colonel prince d'Anhalt et un 
grand nombre dofficiers furent tués, presque tous 
les autres blessés. Les batteries qui avaient voulu 



CHAPITRE XXV. IO9 

s'établir à gauche du bois , fiirent bientôt anéan- 
ties: hommes, pièces, chevaux, xiisparurent dans 
un clin-d'oeil. 

La brigade Sybourg, qui avança ensuite, eut 
le même sort; le feu était si terrible , que le roi se 
retourna vers le général Sybourg, et lui dit : 
Avez-voiLS entendu une semblable ccuionnade? 
pour moi je n'en ai jainais 0)11 de pai'eille. 11 se 
trouvait à la droite, entre les deux lignes, et fut 
ainsi spectateur de la destruction de ses grena- 
diers, rélite de son armée. 11 montra, dans cet 
instant critique, autant de courage que de sang- 
froid : lorsqu'on lui annonça la mort du prince 
dAnhalt, il se retourna vers sou frère, qui était 
aide-de-camp de service, et lui dit : Tout'vanial 
aujourdliui : mes amis me quittent j on vient de 
m' annoncer la mort de votre frère. Expression 
sublime, où est peinte toute entière Tame d'un 
héros , et qui, prononcée au milieu de l'horreur 
d'un tel combat, démontre la grandeur de soi\ 
cai-actère mieux que tous les éloges et les mémoi- 
res apologétiques. 

Les carabiniers autrichiens, voyant le désor- 
dre où se trouvaient les grenadiers , les char- 
gèrent vivement, en sabrèrent quelques-uns, 
et forcèrerxt le reste à chercher son salut dans le 
bois. Les régimens d'in aaterie de Dourlach, 
Wied et Puebla , croyant la victoire certaine , 



1 lO TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

quittèrent les hauteurs deSiptitz pour poursuivre 
les Prussiens. 

Surces entrefaites, la Î3rigacleRamin, soutenue 
d'une partie de ]a première ligne, s était dé- 
ployée ; elle attaqua les Autrichiens victorieux 
avec une grande vivacité, les culbuta, et s'avança 
auprès de la hauteur de Siptitz. S'il j avait eu là 
une forte division de cavalerie, la victoire eût 
été décidée; mais le roi n'avait que 800 hus- 
sards. Dauft eut le temps d'accourir au secours 
de ses bataillons rompus. 11 se mit à la tête de 
deux régimens d'infanterie de la réserve avec 10 
escadrons de cuirassiers, et attaqua les Prus- 
siens, qui chargés et débordés à gauche, au 
même instant , par 2 autres légimens de cavale- 
rie furent entamés , et sabrés en grande partie 
et rejetés dans le bois : c est à cette attaque que 
le maréchal Daun reçut un coup de feu. 

Toute la première ligne du roi était donc battue 
et dispersée; mais lès Autrichiens n'étaient guères 
eu meilleur état, surtout leur cavalerie. Cepen- 
dant la seconde ne se laissant point ébranler par 
des revers aussi sanglans, s'était formée dans cet 
intervalle et vint leur disputer la victoire. Le ré- 
giment du prince Henri fit des prodiges ; mais , 
entouré par une cavalerie nombreuse , il fut 
presque entièrement détruit: chargeant ensuite 
les autres bataillons de la division , elle les chassa 
dans le bois. 



CHAPITRE XXV. 111 

Enfin, vers trois heures et demie, la cavalerie 
du duc de Holstein déboucha de la forêt. Sa 
destination était d abord de soutenir les pre- 
mières attaques; mais, dans l'état actuel des 
affaires, rien n'était plus pressé que de rétablir 
un peu le combat. Le duc marchait lentement 
versElsni», sans s'inquiéter de ce qui se passait 
autour de lui; heureusement que le roi envoya 
l'ordre de charger (i). Les cuirassiers deSpaen, 
qui venaient de déboucher , se prolongèrent à 
droite et tombèrent sur les régimens de Wied et 
PuebJa, quils entamèrent et firent prisonniers 
presqu'en totalité. Dix escadrons de cuirassiers 
autrichiens accoururent au secours de l'infan- 
terie , et les continrent ûu peu ; mais le régiment 
du margrave Frédéric, qui les suivait, donna 
si à propos, qu'il les enfonça, et se jeta à son 
tour sur les bataillons autrichiens. Les dragons 
de Bareith , qui formaient la queue de la co- 
lonne , ajnnt aussi vivement débouché, débordè- 
rent le lîanc droit de l'ennemi, culbutèrent suc- 
cessivement les régimens de 1 empereur, deNeu- 
perg , Geisruck et Bareith , dont ils prirent la plus 



(i) D'autres prétendent que ce fut le colonel Dallwig qui chargea 
de son propre mouvement avec les cuirassiers de ISp'àeh (Hyil coiii-' 
mandait. !::,*• 



112 traité'des grandes opérations militaires. 
grande partie. (L'armée impériale avait aussi un 
im régiment de Bareith infanterie.) 

La première /igné des Autrichiens fut alors idé- 
logée, et la cavalerie du roi maîtresse du champ 
de bataille. 

Sur ces entrefaites , le duc de Holstein, avec les 
i5 escadrons de la tête , avait suivi sa route entre 
le ravin de Zeischken et Wolsau , dans la vue de 
déborder la droite de l'ennemi, mais le ravin sé- 
para les deux partis et on se borna à tirailler : 
Daun fit avancer du canon, et le duc se retira vers 
Neiden, 

A quatre heures , les 5 bataillons de la réserve , 
qui se trouvaient à la colonne de cavalerie , 
avaient débouché avec une batterie de douze : les 
escadrons autrichiens se retirèrent alors et ne re- 
parurent plus; cette infanterie s'établit sur le 
terrain de la première attaque , vers le petit ma- 
melon en avant de INeiden ; la cavalerie se forma 
sur les deux ailes : on resta dans cette position 
jusqu'à la nuit. A cinq heures et demie , le régi- 
ment de Vieux-Schenkendorf, de cette réserve, 
reçut l'ordre de déloger quelques bataillons au- 
trichiens , qui paraissaient sur le plateau de 
Siptitz : de concert avec les restes de quelques 
bataillons de la brigade Butzke , l'ennemi fut 
chassé de cette hauteur, qui était la clef du champ 
de bataille. Il parait qu'on est redevable du succès 



CHAPITRE XXV, Îl3 

de cette attaque décisive fut du principalement à 
l'arrive'e des colonnes de Zietlien, dont nous 
allons reprendre les opérations. 

Ce général avait d'abord formé son corps sur 
deux lignes , la droite au grand étang; mais lors- 
qu'il entendit le feu des attaques du roi, il lit 
étendre la seconde à gauche de la première, 
sans doute pour attirer l'attention de l'ennemi en 
montrant plus de forces. Lascy voyant ce mouve- 
ment, appuya à droite vers Zinna; Daun fit faire 
face en arrière à sa seconde ligne , qui se trouva 
ainsi opposée à Zietlien , et dirigea sur lui un feu 
très- vif de toutes les batteries , auquel les Prus- 
siens répondirent , jusqu'à trois heures. 

Lorsque Ziethen s'aperçut que le feu du roi 
diminuait et s'éloignait, il résolut de marcher par 
sa gauche au-delà de Siptitz pour communiquer 
avec lui. Les colonnes étant vis-à-vis de ce village , 
le général ordonna au régiment de Dierke , d'at- 
taquer un petit retranchement qui couvrait le 
moulin à vent; il fut emporté, mais les Autri- 
chiens s'étant établis derrière le village, ce succès 
fut sans résultat. La brigade Saldern tenta, plus 
à gauche , de passer le taillis et de semparer des 
hauteurs couvertes de vignes; mais la résistance 
des Autrichiens et les obstacles du terrain rendi- 
rent tous ses efforts inutiles. 

Ziethen prolongeait le mouvement à gauche , 
quand le colonel Mollendorf s'aperçut que len- 
3. ' 8 



1 14 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

nemi n'avait point occupé la digue qui sépare les 
deux étangs , et que les hauteurs en face se trou- 
vaient dégarnies. 11 était cinq heures; Daun avait 
en eilét tiré des renforts de ce point, pour soutenir 
la droite que le roi menaçait de nouveau avec les 
restes de la brigade Butzke et le régiment deVieux- 
Schenkendorf , comme nous lavons déjà dit. Le 
général Saldern forma alors deux bataillons en. 
colonne double , par le flanc droit et le flanc gau- 
che, leur fit passer vivement la digue, gravir les 
hauteurs, et marcher surSiptitz, où il les suivit 
avec le reste de ses troupes. 

Zietheu fit ensuite passer tout son corps en par- 
tie par la digue , en partie par le taillis à gauche 
de Siptitz : quelques corps autrichiens reparu- 
rent pour s'opposer à cette opération , et causè- 
rent même une perte sensible aux deux batail- 
lons que nous venons de citer; mais ils furent 
eafln chassés. Ce combat se prolongea fort avant 
d uis la nuit; il en résulta un peu de confusion, 
et quelques bataillons prussiens tirèrent sur les 
leurs. La brigade Saldern résista à tous les efforts 
de Lascy pour reprendre le village et la hauteur 
de Siptitz; d'un autre côté, le général Zietheu 
se liant au corps du roi , et aux 5 bataillons delà 
réserve , termina ainsi la journée. Ces troupes 
formant environ 28 bataillons, étaient en bon 
état, rangées sur la position qui était la clef du 
champ de bataille; outre cela, ou reforma, pen- 



CHAPITRE XXV. Il5 

dantlanuit, environ lo bataillons avec les débris 
de l'aile gauche; de manière qu'on aurait pu re- 
nouveler TafTaire le lendemain avec succès. 

En face de ces troupes , se trouvaient les régi- 
mens autrichiens de Lorraine, Mercv , Botta et 
Staremberg: le corps de Lascy avait en quelque 
sorte changé de front, et avancé vers Siptitz; le 
reste de l'armée était en désordre, et avait consi- 
dérablement souffert. 

Daun, quoique blessé, ne quitta que fort tard 
le champ de bataille, pour se faire transportera 
Torgau, et laissa le commandement au général 
Odonell. Lorsque le maréchal apprit à neuf heu- 
res l'occupation des hauteurs de Siptitz par Zie- 
theu, il réunit ses lieutenans-généraux. et leur 
demanda des détails; les renseiguemens qu'il en 
reçut, lui donnant à craindre pour les suites 
d'une nouvelle bataille , il ordonna de repasser 
l'Elbe après minuit, ce quis elFectua dans ie plus 
grand silence et avec tant d'ordre, que 1 armée 
prussienne ne s'en aperçut point. Le corps de 
Lascy longea la rive gauche de l'Elbe jusqu'à 
Losvvig , d'où il se dirigea sur Dresde. 

Cette journée fut remarquable par les scènes 
singulières qu'occasionna le désordre des deux 
armées dans la nuit. Le champ de bataille était 
semé de pelotons égarés ; 1 escorte qui accom- 
pagna le roi à Elsnig, donna sur un bataillon de 
Croates appartenant au corps de Ried, et l'enleva 

8* 



llCi TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

presqu'en entier; un instant après, elle tomba 
encore au milieu des carabiniers autrichiens. 
Cette seconde troupe fut chargée, prise ou dis- 
persée. Toute la nuit on entendit un tiraillement 
occasionné par des scènes semblables; on a même 
avancé que des bataillons ignorant Tissue du com- 
bat et s'étant reconnus à leurs feux , convin- 
rent que celui dont l'armée aurait été battue, 
se rendrait pi isonnier , lorsqu'il en aurait la 
certitude , au point du jour. 

Enfin ce moment si désiré arriva ; le roi était 
déjà revenu à son armée; on eut la satisfaction de 
voir que l'armée autrichienne avait cédé le champ 
de bataille : mais le jour en découvrit toute 
l'horreur ; les cris des malheureux baignés dans 
leur sang et mourant de froid , étouffèrent 
bientôt tous les sentimens d orgueil qu'inspirait 
la victoire. Le roi campa à dix heures , la droite 
àSiptitz,la gauche à Neiden. Hulsenfut détaché 
avec lo bataillons et 25 escadrons sur Torgau, 
qu'il occupa sans coup férir. 

On séjourna le 5 novembre. 

Tel fut le résultat de la célèbre et sanglante 
journée de Torgau. Les Autrichiens y perdirent 
environ 1 1 mille tués ou blessés , 8 mille prison- 
niers et 45 pièces de canon. La perte des Prussiens 
fut égale en tués et blessés ; ils eurent 4 mille 
prisonniers. 

L'armée impéi'iale se retira par la rive droite 



CHAPITRE XXV. II7 

de l'Elbe, repassa, le 8, sur la gauche , où elle 
joignit Lascy, se fit renforcer par le corps de Ma- 
quire , qui était à l'armée des Cercles , et vint 
prendre son camp favori du val de Plauen. 

Le roi la suivit de près, et vint, le 12 , à 
Grumbach et à Reitscli. Le général Queiss passa 
l'Elbe sur un pont à Meissen , et se porta avec 9 
bataillons et 8 escadrons à Tschaila , en face du 
corps de Beck. Le prince de Wurtemberg partit 
avec 8 bataillons et 5 escadrons , pour arrêter les 
courses des Cosaques dans la IXouvelle-Marclie. 

Pendant que ceci se passait , l'armée des Cercles 
s'était successivement retirée , le 7 novembre , 
sur Chemnitz. Le roi détacha contre elle le gé- 
néral Hulsen , ce qui la détermina à se retirer , 
Vers la fin du mois, derrière la Saale , où elle entra 
en quartiers d'hiver. 

Les deux grandes armées , après s'être obser- 
vées jusqu'à cette époque , conclurent enfin , le 
1 1 décembre, un armistice pour prendre de bons 
cantonnemeus. Ainsi, à l'exception d'une petite 
partie des environs de Dresde , le roi recouvra 
toute la Saxe, et eut l'espoir de recommencer une 
campagne avec succès. 

INous avons dit que Laudon menaçait Kosel , 
et que le roi avait détaché Goltz avec un corps 
assez nombreux pour sauver cette place et cou- 
vrir celte province. Ce général arriva, le 25 oc- 
tobre , aux environs de Glogau : Laudon instruit 



1 l8 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

de SOU approche , bombarda vivement , mais inu- 
tilement Kosel , en leva le siège le 3o ; évacua la 
Silésie vers le milieu du mois de novembre, et 
prit ensuite des quartiers d'hiver. 

Tandis que toutes ces choses se passaient, les 
Russes cantonnaient toujours dans la Nouvelle- 
Marche et une partie de la Poméranie. Le général 
Tottleben, avec ses Cosaques, passa même 10- 
der, et vint ravager la Marche-Ukeraine. Werner 
arriva à la fin doctobi-e , et le força à repasser ce 
fleuve. Le maréchal Butturlin vint enfin, le 6 no- 
vembre, remplacer Soltikof, dont la santé n'était 
pas encore rétablie ; il jugea , après la nouvelle 
de la bataille de Torgau , quil était impossible 
de se maintenir dans ce pays , d'ailleurs dévasté , 
et prit le parti de ramener 1 armée en Pologne , 
laissant Tottleben en Poméranie avec ses troupes 
légères; mais lorscpie le duc de Wurtemberg y 
fut arrivé de l'armée du roi , avec le détachement 
dont nous avons parlé, et quil se fut réuni à 
Werner, les partisans ennemis furent forcés à se 
retirer avec quelque perte. 

Le prince se dirigea alors par Prenzlow sur le 
Mecklenbourg, où il prit ses cantonnemens. 

Telle fut l'issue d'une campagne où Frédéric , 
sur le point de tout perdre , reconquit non-seu- 
lement tous ses états, mais encore une partie de 
la Saxe par ses habiles manœuvres. Dès-lors il 
eut pour lever des hommes , les payer et les ap- 



CUAPITRE XXV. 119 

provisionner, les mêmes ressources qu'au com- 
mencement de la guerre. Le moral de son armée 
ébranlé par dix-huit mois de revers , fut retrempé 
par deux victoires, et devint garant de nouveaux 
succès. 



120 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES^ 

" ' • ' - " ' 

CHAPITRE XXVI. 

Obserpations sur la campagne de 1 760. 

J_JA guerre se composant de trois combinaisons , 
sa théorie peut être divisée en trois branches , 
qui ont chacune leurs principes ; doù il suit que 
rheureuse application des maximes de ces trois 
combinaisons réunies , constitue une bonne opé- 
ration. 

La première , de ces combinaisons , est l'aH 
d'embrasser les lignes d'opérations de lamanière la 
plus avantageuse j qu'on nomme improprement 
plan de campagne. Je ne vois pas en effet ce que 
l'on entend par cette dernière définition, car il 
est impossible dans un plan général d opérations , 
de prévoir au-delà du second mouvement. 

La deuxième, est V art de porter ses masses le 
plus rapidement possible au point décisif de la ligne 
d'opérations primitive ou accidentelle ; c'est ce 
qu'on entend ordinairement sous la dénomination 
de stratégie , qui n'est que le moyen d'exécution. 

La troisième , est l'art de combiner V emploi si- 
multané de ses masses sur le point important d'un 
champ de bataille. C'est celui du combat, qua 



CHAPITRE XXVI. 121 

plusieurs auteurs ont appelé ordre de bataille , 
et que d'autrese ont présenté sous le nom de tac- 
tique. 

On voit par l'exposé de ces combinaisons , 
qu'un générai peut avoir le talent d'en appliquer 
une , sans réussir dans l'emploi des deux autres. 
Jusqu'à Frédéric , on n'avait guère connu que la 
dernière : des systèmes , des préjugés , con- 
tribuèrent à les laisser dans l'oubli. Frédéric , 
lui-même, ne put en secouer le joug. S'il ma- 
noeuvra avec habileté à Hobenfriedberg, à Soor; 
s'il commanda l'admiration à Rosbacb, à Leu- 
then , à Runersdorf ; s'il déploya enfin un grand 
caractère dans presque toutes les circonstances 
de sa vie, on ne saurait disconvenir qu'il n'y 
eût au moins de l'exagération à le présenter 
aux yeux de ses contemporains, comme le plus 
profond tacticien et le plus habile homme de 
guerre qui ait existé. En effet, il ne fit faire que 
de faibles progrès à l'art; et s'il en perfectionna 
la seconde partie, Ihistoire de ses campagnes 
prouve qu'il méconnut entièrement la première. 
11 porta quelquefois , il est vrai , sa plus grande 
masse aux points décisifs ; mais il ne sut jamais 
embrasser sa ligne d'opérations, de manière à 
mettre toutes les chances favorables de son côté. 
On se convaincra de la vérité de ces assertions, 
en se rappelant ce que nous avons déjà dit des 
avantages que possédait le roi , eu occupant 



122 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

avec une masse suffisante , une ligne centrale con- 
tre des armées isolées, qui n'opéraient que suc- 
cessivement à trois ou quatre mois d'intervalle, 
et dont les chefs irrésolus et pusillanimes , n'é- 
taient jamais d'accord. Quinze mois de revers ne 
lui apprirent cependant pas, que c'était une faute 
majeure de passer dans l'inaction les six mois les 
plus favorables, au lieu d'écraser l'armée qu'il 
avait devant lui, quand les autres étaient à cent 
lieues , en quartiers d hiver. Et depuis la première 
campagne, jusqu'à la dernière, il ne débuta ja- 
mais par un mouvement hardi et vigoureux, pour 
frapper le coup qui lui offrait les plus belles 
chances de succès. 

Ce reproche, que nous lui avons fait pour la 
campagne de 1 759 , est encore plus fondé au com- 
mencement de celle de 1760. Le roi avait été ac- 
cablé à Kunersdorf et à Maxeu; il devait s'atten- 
dre que les coalisés chercheraient à opérer de 
concert, et peut-être même à se réunir en-deçà 
de l'Oder , comme ils avaient déjà tenté de le faire 
avant ses désastres. Les renforts portés au corps 
de Laudou donnaient la mesure de ce que l'en- 
nemi entreprendrait sur cette ligne , le seul 
moyen de le prévenir était de profiter du mor- 
cellement des Autrichiens pour rassembler sou 
armée , celle du prince Henri , et le corps de Fou- 
quet, entre Daun et Laudon, d'accabler avec la 
rapidité de l'éclair celui des deux qui lui offrirait 



CHAPITRE XXVI. 123 

lescliancesles plu s favorables, de pousser eusuite 
l'autre assez loin pour n'avoir rien à en craindre 
le reste de la campagne , afin de venir tenir tête à 
Soltikof sur la Wartlia. Le système suivi parles 
ge'uéraux russes dans les trois campagnes précé- 
dentes , indiquait assez qu'ils n'eussent jamais 
dépassé Posen , si les armées autrichiennes avaient 
essuyé un grand échec avant d'avoir levé leurs 
cantonnemens. 

Je ne répéterai pas ce que j'ai dit à cet égard 
au chapitre XX; j'observerai seulement, que 
les circonstances l'exigeaient d'autant plus im- 
périeusement dans cette dernièi-e campagne, 
qu'on ne pouvait espérer de succès que par une 
conduite vigoureuse, et qu'il était dangereux de 
laisser aux ennemis le temps de concerter leur 
réunion et la mise en action de toutes leurs for- 
ces : sous un autre rapport, l'occasion semblait 
encore plus propice, car les troupes autrichien- 
nes se trouvaient partagées sur une ligne double, 
et qu'elles ne l'étaient pas en i 'j5g. 

Parsuitedu système sur lequel reposent toutes 
mes observations , je crois donc que Frédéric au- 
rait du donner à ses trois corps une direction ra- 
pide et concentrique sur Lobau ou Zittau , pour 
opérer ensuite , suivant les circonstances, contre 
celui des corps autrichiens qu'il eut été bientôt 
en mesure d'accabler et de couper de ses frontiè- 
res. J'ai entendu Napoléon dire , à Varsovie , qu'il 



124 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

ne connaissait que trois choses à la guerre '.faire 
dix lieues par jour , combattre , et cantonner en- 
suite. Cette grande vérité , appliquée à la position 
du roi , montre l'inconcevable négligence de ce 
prince sous son véritable jour, et permet de cal- 
culer le fruit qu'aurait obtenu l'application du 
système moderne en pareille occurrence. En se 
rappelant , par exemple , que les mêmes troupes , 
dont l'attitude menaçante en Bavière et enSouabe 
contenait l'Autriche à la fin de septembre 1806, 
entrèrent victorieuses à Berlin un mois après , on 
pourra juger si Frédéric eut vingt fois le temps et 
les occasions de se débarrasser des Autrichiens, 
dans les six mois qui s'écoulèrent chaque année 
avant que leurs alliés parussent sur la scène. Je ne 
veux pas dire par-là que le roi aurait dû faire la 
guerre d'invasion au loin; il se trouvait, depuis 
1 767 , dans une position qui le lui défendait, ainsi 
que je l'ai observé dans le chapitre XIV; mais 
c'était une raison de plus pour profiter de sa po- 
sition centrale afin de se débarrasser du plus im- 
portun de ses ennemis , pendant qu'il avait les 
moyens de le faire avec toutes les chances de 
succès. Q)uels que soient les motifs allégués pour 
sa justification , on l'excusera difficilement de n'a- 
voir pas livré bataille aux Autrichiens tandis que 
les Russes cantonnaient encore derrière laVis- 
tule , et d'avoir accepté le combat à Torgnn lors- 
qu'ils étaient sur le théâtre de la guerre, éloignés 



CHAPITRE XXVI. 125 

de quelques marches seulement : il commit la 
même faute à Kunersdorf , quand Daun pouvait 
aisément se joindre à Soltikof. 

Mais s'il n'est pas exempt de reproches dans 
ces combinaisons, que dira-t-on de sa conduite 
dans l'affaire deFouquet? On se rappelle que, 
durant les mois d'avril et de mai , ce général can- 
tonnait vers Landslmt et le prince Henri sur le 
Bober, entre Lowenberget Sagan, au moment 
oùLaudon renforcé se préparait à entrer en cam- 
pagne. Comment le roi laissa-t-il 3o mille hommes 
sur le Bober, afin d'observer une armée disper- 
sée derrière la Vistule et à laquelle il fallait trois 
mois et demi avant d'arriver à Posen? quatre 
jours suffisaient au prince pour se joindre à Fou- 
quet et mettre Laudon hors de cause pour toute 
la campagne. Je renvoie encore une fois mes lec- 
teurs aux affaires de Lonato et de Gastiglione , à 
celles de Roveredo et de Bassano; elles démon- 
treront ce que peuvent linitiative et la rapidité 
des mouvemens, jointes à l'emploi successif d'une 
masse contre des corps isolés; ces exemples 
valent les plus longs argumens; ils prouveront si 
mon reproche est fondé (i). 



(i) Abensberg, Eckmuhl et Ratisbonne nous ont fourni depuis 
des preuves plus frappantes encore : il faut souhaiter qu'elles ne 
soient pas perdues pour l'art comme celles qui les ont précédées. 



126 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIOIVS MILITAIRES. 

Cependant les Prussiens firent Tinverse de ce 
qu'ils devaient; Laudon manœuvrait depuis treize 
jours contre Fouquet, lorsque le prince Henri se 
mit en marche; on croira , peut-être, que c'était 
pour aller accabler le général autrichien et le 
punir de ses démonstrations offensives ; pas du 
du tout : c'était pour s'éloigner davantage de 
l'infortuné Fouquet, afin d'observer , de Lands- 
berg, une armée russe qui ne se rassembla à 
Posen que cinq semaines après., 

L'inaction de Frédéric aux environs de Dresde 
est aussi inconcevable que son entreprise sur 
cette ville. Comment espéra-t-il assiéger tranquil- 
lement une place qui avait 16 mille hommes de 
garnison , en présence d'une armée supérieure à 
la sienne? Pour cela, il fallait une grande bataille, 
et il eût été fort dangereux d'en livrer une sous le 
canon de Dresde. De plus, en la gagnant, on 
n'avançait pas les affaires, puisque la réunion de 
Laudon avec les Paisses en Silésie , aurait bientôt 
fait payer cher la victoire. Une défaite, au con- 
traire , entraînait la perte de la Silésie et de la 
Saxe , pour ne pas dire plus. 

L'armée qu il importait avant tout de détruire 
était celle de Laudon ; c'était contre elle que les 
Prussiens devaient agir de concert; qu'il fallait 
frapper un coup décisif; car une fois ruinée, les 
Russes restaient sur la Wartha et les Autrichien» 



CHAPITRE XXVI. I27 

sur l'Elbe. Mais, pour obtenir ce beau résultat, 
il fallait des marches rapides et combinées entre 
les trois corps d'armée du roi , afin que Daun uè 
pût manoeuvrer ]>our empêcher leur jonction. 
Si le maréchal lût resté sur l'Elbe , l'opération se 
trouvait assurée; s il avait suivi Frédéric , celui-ci, 
qui se diriijeait concentriqu émeut vers ses autres 
masses, les eût réunies pour lui livrer bataille 
avec une telle supériorité que la victoire ne pou- 
vait être douteuse. Or, les suites d'une victoire 
remportée sur une armée en marche , éloignée 
de sa base d'opérations, sont incalculables; elles 
auraient dans celle-ci forcé Laudon à quitter la 
Silésie, et les Russes seraient certainement restés 
sur la Wartha. Ce système présentait un autre 
avantage : Daun, pour suivre la marche rapide et 
concentrique du roi, n'aurait pu séjourner, ni 
s'établira loisir dans des camps inattaquables; 
ainsi il eût été facile de le contraindre à accepter 
bataille ou à tout abandonner. 

Le roi voulut bien ensuite faire une opération 
à peu près semblable lorsqu'il se porta en Silésie; 
mais quelle différence , il y avait alors 60 mille 
Russes dans cette province ! quoique exécutée 
dans un moment peu opportun, je dirais même 
dangereux, elle le tira cependant d'embarras; 
trois mois plutôt, elle aurait eu des résultats 
bien plus brillans , sans exposer aux mêmes dan- 



128 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

gers, car alors les Russes étaient à cent lieues 
de cette province. 

Tempelhof a prétendu que l'intérêt du roi exi- 
geait d'attirer Daun en Silésie ; mais ne confon- 
dons pas les époques : cette opération eût été fort 
bonne au commencement de la campagne, quand 
les Russes ne se trouvaient pas sur l'Oder; après 
leur arrivée, elle eût été dangereuse. Sans doute, 
il convenait à Frédéric de se lier avec larmée de 
son frère pour former une masse centrale; mais 
il n'entra jamais dans ses convenances , que l'en- 
nemi manoeuvrât dans le même sens; ce qui pou- 
vait arriver de plus heureux au roi était que Daun 
restant en Saxe , lui laissât opérer cette concen- 
tration sans le serrer de trop près. Au reste , le 
général prussien qui prétend que le duc de Bruns- 
wick ne s'est pas opposé, en 1792, à la réunion 
de Kellermann et de Dumouriez , afin de les battre 
emnême temps, parait avoir calqué son raison- 
nement erroné sur celui-ci. 

Tempelhof a aussi admiré les premières ma- 
noeuvres du roi; nous avons déjà observé qu'il 
n'en connaît pas le véritable but, puisqu'il les 
rapporte tr.ntôt à une marche en Silésie , tantôt 
au siège de Dresde. Dans le fait, il me parait que 
ces manoeuvres ne marquaient que de 1 irré- 
solution : on n'y trouve aucun indice caracté- 
ristique d'un plan vastement conçu; ce qui vient 



C H A P I T n E X X V I. 12g 

à l'appui de cetJe asseiliou , c'est qu'il n'y avait 
aucun piéparatif réel 1 émeut ordonné pour le 
sie'ge de Dresde, avant le commencement de 
juillet. 

Après avoir reproché à Frédéric la manière 
dont il em}3rassa la ligne générale d'opérations 
et le mauvais emploi de sa masse sur les points 
décisifs, il faut lui rendre la justice qu'il mérite , 
pour l'exécution de quelques opérations partiel- 
les de cette campagne. Sa résolnlion de rétablir 
une ligne intérieure avec le prince Kenri, et de 
se réunir au besoin à lui , pour frapper un coup 
décisif, est surtout digne d'éloges : c'était exécu- 
ter dans une circonstance critique, ce qu'il eût 
pu faire plutôt sans danger; mais enfin c était le 
seul parti convenable, et Daun n'y mit aucun 
obstacle. Frédéric montra une grande habileté 
dans les marches du 9 au i3 août surlaRatzbach; 
je lui reprocherai seulement d'avoir perdu une 
m.arche en séjournant inutilement le 8 août, à 
Buntzlau : on sait maintenant qu'il est facile de 
marcher sept à huit jours consécutiis, et il im- 
portait assez de gagner une journée sur Daun , 
pour supprimer ce séjour. 

La marche de nuit, qu il exécuta à LiL'nit^, 
pour sortir d embarras, est im des mouvemens 
les mieux combinés de ses campagnes; il devait 
nécessairement lui réussir :un criti(|ue sévère lui 
reprocherait peut-être d'avoir d abord eu -a-é 

3. 9 



l3o TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

trop peu (le troupes contre Laudon , au lieu de 
profiter de l'absence de Daun pour décider les 
premières attaques , en y employant une partie 
des forces inutiles de sa droite , qui faisaient face à 
Pfaffendorf : mais il est excusable , parce qu'il fut 
presque surpris; néanmoins cette faute pouvait 
être irréparable, car Laudon aurait pu se mainte- 
nir jusqu'à l'arrivée de Daun, et alors la position du 
roi eût été désespérée. C'était du premier moment 
que tout dépendait; Frédéric avait trop de coup- 
d'ocii pour ne pas le sentir, et on ne conçoit pas 
comment il ne se décida pas sur-le-champ à jeter 
sa pins forte niasse sur le corps qui le menaçait. 
Au reste , ce monarque, assoupi à son feu de bi- 
vouac, réveillé par le major Hund, qui lui ap- 
prend que Fennemi est à 4oo p^^s de lui, com- 
mande une juste admiration, par son sang-froid, 
et l'à-propos des ordres qu'il donna. Ce trait est 
un des plus beaux de sa vie. 

La bataille de Lignitz olïreun grand rapproche- 
ment tivec les opérations de Bonaparte , lorsqu'il 
assiégeait jNîantoue , et que Wurmser , débou- 
chant en même temps sur Véronne et sur Brescia , 
voulait envelopper l'armée française : la seule 
difiérence qui existe, c'est que Bonaparte com- 
bina son mouvement rapide sur les deux parties 
isolées , et que Frédéric surpris n'eut point l'ini- 
tiative delà combinaison (i). 

(i) L'affaire de Li^uitz offre encore plus de ressemblance avec le» 



CHAPITRE XXtï. l3i 

Le roi lié avec Je prince Henri , eût pii réparer 
en un instant, par sa jonction avec iui, toutes les 
fautes de la campagne ; celte opération valait une 
victoire, et néanmoins il n'y songea pas. Les Russes 
ayant commencé à s'éloigner, Frédéiic ciierclia 
à pousser Daun; cela était fort bien , il convenait 
qu'ils prissent une direction divergente si pro- 
noncée, que tout accord dans leurs opérations 
devint impossible : mais pour cela, il fallait ris- 
quer une bataille. Les circonstances étaient 
plus impérieuses qu'à Torgau. , et beaucoup 
plus avantageuses; le roi avait pour lui, sur ce 
point, toutes les places et la ligne de l'Oder; en 
Saxe, au contraire, il n'avait rien entre Dresde 
et Berlin, et la première ville était entre les mains 
des Autricbiens. Les Prussiens pouvaient réunir 
yo bataillons et 120 escadrons, et tomber sur 
Daun à Domanze, le 3o août, au lieu de marcher 
sur Scbweidnilz. Jamais le roi n'eut une plus belle 
armée; la victoire de Lignitz lui avait rendu toute 
sa force morale; eu cas d'échec, on ne perdait 
rien , puisqu'on pouvait se reformer sous la pro- 
tection de huit places fortes; un demi-succès au- 
rait donné de plus grands résultats quime victoire 



hatailles qui ont eu lieu, depuis que ceci a été écrit, à Abensberg 
et à Eckmuhl ; on y a vu la défaite successive de parties isolées paiç 
vue niassç intérieure. 



102 TPiAlTK DKS CRANDTS OPERATIONS MILITAIRES. 

complète à Torgau. Enfin , sortait-on victorieux, 
de la lutte? Daim, rejeté dans les défilés de la 
Bohême , sans antre retraite que Prague , ou Koe- 
nigsgratz , perdait la moitié de son armée. Les 
Russes avaient déjà prouvé, qu'un revers essuyé 
par leurs alliés les eut ramenés sur la Vistuie. 

Je n'ai pas saisi le but des marches et contre- 
marches de Frédéric , lorsqu'il voulut rejeter 
Daun en Haute-Silésie; il fallait , comme je viens 
de le dire , l'attaquer à Domanze , en masquant 
le Zoptenberg. Puisque le roi jugea préférable de 
menacer ses communications , la marche pour 
tourner le Zoptenberg par Langenseifersdorf était 
fort bien, mais les suivantes ne sont pas faciles 
à motiver. Frédéric cherchant à menacer les com- 
munications des Autrichiens avec la Bohême, 
devait manoeuvrer par sa gauche, afin de s'éta- 
blir sur leur extrême droite : de Pulsen , il pou- 
vait en une marche se porter sur Hohengiersdorf , 
et s'appuyer à Schweidnilz; alors la position de 
Daun étendue jusqu'à liohenfriedberg , eût pu 
être attaquée avec succès à Bogendorf, et le voi- 
sinage de Schweidnitz olFrait des avantages d'au- 
tant plus précieux pour combattre, que le champ 
de bataille se trouvait en liaison avec les places 
de Brieg, Neiss et Breslau. 

Le mouvement que le roi fit sur Buntzelv\ itz , 
son séjour dans ce camp , et la marche par Strigau 
sur Reichenau , en débordant la gauche des Au- 



CHAPITRE XXVI. l33 

trichiens, sont des opérations dont Tempelliof 
s'est plu à exagérer le mérite : si le but de Frédé- 
ric était de gagner les communications de son 
adversaire, par Landshut , pourquoi consumer 
alors treize jours dans deux camps? D'ailleurs , il 
n'eût rien gagné à cela , le maréclial ayant une 
communication directe et naturelle avec la Bo- 
hême , par Friedland , Braunau , Glatz ou Politz ; 
enfin, en se postant à Landshut , entre Daun et la 
Bohême, le roi aurait couru de grands risques ,si 
le général autrichien Tavait attaqué ; en effet sans 
dépôts , sans communications , le moindre échec 
l'eût acculé aux défilés du Riesengebirge, tandis 
qu'il ne pouvait faire aucun mal aux Autrichiens : 
le gain ne valait pas la mise au jeu. En opérant 
de Pulzen sur Hohengiersdorf , et en attaquant 
les Autrichiens à Bogendorf, le i^'^ ou le 2 sep- 
tembre , Frédéric , au contraire , pouvait faire 
son effort par la gauche, de manière à gagner 
Freybourg, à mesure des progrès des attaques; 
il se serait ainsi établi sur la route de Glatz à Ho- 
hengiersdorf, et sur celle de Landshut à Frey- 
bourg. Notez bien qu'après avoir perdu quinze 
jours , il fut contraint den revenir à cette marche 
sur Hohengiersdorf ; mais alors les affaires avaient 
changé de face , les Autrichiens s'étaient resser- 
rés dans une position redoutable qui assurait 
leurs communications. 



>34 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES, 

Enfin me voici arrivé aux observations sur la 
bataille de Torgau. 

Je ne reviendrai plus sur la question déjà dis-» 
cutée de savoir si Frédéric eut tort de livrer cette 
bataille. 11 est de fait que, par la position redou- 
table où se trouvait Tennemi, il avait peu à espé- 
rer et tout à craindre; il devait donc différer l'at- 
taque jusqu'au milieu de novembre; alors, si 
Daun avait persisté dans sa résolution, il fallait 
bien rempêcher de passer l'hiver en Saxe. 
J'examinerai donc seulement les dispositions du 
combat. 

D'après les définitions que nous avons données 
au commencement de ce chapitre , les meilleures 
dispositions d'une bataille sont celles qui ont mis 
en action y au même instant et au point décisif , 
toutes les masses présentes ^ à l'exception nean- 
m,oins de celles qui doivent sej^vir de réserve. Selon 
ce principe, toutes les doubles attaques qui s'exé- 
cutent par des mouvemens étendus , et sur une 
multitude de points , me paraissent dangereuses; 
et si elles réussissent c'est que l'ennemi leur op- 
pose de mauvaises manoeuvres, ou que toutes 
les circonstances se réunissent pour opérer un 
miracle ; comme ce cas est rare, on fera fort bien 
<Ie les éviter, car leurs suites sont presque tou- 
jours funestes. 

%u. lisant la relation de la bataille de Torgau, 



CH AP I TRE XXVI. l35 

on trouvera à chaque ligne la vérité de ces asser- 
tions. 

Au premier coup-d'oeil , on voit que la position 
de Daun n'était attaquable que par le bois et du 
côté de Neiden , entre le village et la foret , c'est- 
à-dire, vers le crochet formé par la ligne autri- 
chienne : en s'établissant donc en niasse sur ce 
point, on gagnait le champ de bataille: mais ce 
n'était pas une chose facile à exécuter (i). 

1° On ne pouvait y arriver que par des défilés , 
et sous le feu de batteries formidables. 

2° En formant une seule attaque, la tête de la 
colonne eût été écrasée avant que le reste des 
troupes eût été à même de prendre part à l'action. 
3° En opérant sur deux ou plusieurs points , on 
risquait de ne pas agir simultanément, et l'on 
s'exposait à tous les inconvéniens des attaques 
doubles. 

Il est permis de douter que Frédéric ait fait 
tout ce qu'il fallait pour établir sa ligne sur le 



(i) Le point stratégique le plus avantageux était bien celui entre 
Zinna et le grand étang; la réussite d'une attaque, sur ce point , 
aurait peut-être fait tomber Torgau et les ponts de l'Elbe au pouvoir 
des Prussiens , qui se trouvaient déjà avant la bataille sur les com- 
munications de Daun : l'armée autrichienne aurait couru risque d'une 
ruine complète ; mais cette attaque aurait placé l'armée de Frédéric 
entre celle de Daun et le grand étang qui eût empêché les colonnes, 
prussiennes de se mouvoir, et ne leur aurait laissé , en cas d'échec» 
qu'un gouffre où elles seraient venues se précipiter. 



l36 TRAITÉ DEC GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

point mentionné; le sort le favorisa beaucoup, 
nous allons rlémontrer cette vérité. 

Pour bien jnger ses coinijinaisons, il faudrait 
connaître les inslructiojis réelles qu'il donna à 
Zielben ; mais si les premiers mouvemensde celui- 
ci ont été faits en exécution des ordres du roi, il 
n'est pas vraiseml>lable que le monarque ait voulu 
réunir ses troupes sur les bauteurs de Siptitz , 
comme cela eut lieu dans le fait; carZietbeun en 
prenait guère la route en allant se déployer vers 
le grand étang. 11 est bien plus naturel de penser 
que Frédéric , ayant avec lui autant de forces 
qu il le jugeait nécessaire pour décider labataille, 
avait posté Zietben sur ce point, pourtenlerun 
coup de main sur Torgau , et ruiner entièrement 
l'armée ennemie , en la faisant cbarger dans sa 
retraite par 52 escadrons , dans le terrain uni qui 
sépare la ville du Rborgraben : car dans une sup- 
position contraire, la position de Zietben n'avait 
aucun but raisonnable. Aussi long-temps que les 
Autiicbieus tenaient les bauteurs en forces, le 
corps de ce général, contraint à rester derrière 
le ravin, doit être considéré comme ime masse 
non agissante, et c'eût été dans tous les cas, 
une grande faute que de lui faire jouer ce rôle. 

Si Zietben devait attaquer à gaucbede Siptitz, 
il fit une parade maladroite en venant se déployer 
vers le grand étang, parce que le mouvement 
qu'il exécuta ensuite par sa gauclie , fut fait en 



CHAPITRE XXVI. l"^"] 

vue (le reDuemi , qui lui en opposa un semblable, 
et qui porta ses plus grandes forces entre Zinna 
etSiplitz; d'ailleurs, il en résulta que son attaque 
fut retardée de trois heures. 

Pour bien atteindre le but qu'on se proposait, 
il aurait lidlu porter quelques escadrons avec du 
canon dans la position, aiîn de faire prendre le 
change au corps de Lascy , et de le teair un peu 
en échec, entre Tétaug et Torgau ; le reste de 
laile de Zietlien devait alors fder entre Groswig 
et Siptitz, pour opérer, le long delà foret, le 
même effort que Frédéric y faisait du côté de 
Neiden : c'était le seul moyen d'établir unité dac- 
tion ou d'effet entre les deux attaques, et je suis 
persuadé que l'affaire n'eût pas été long-temps 
douteuse. 

Il n'exista, au contraire, aucun concert dans 
les attaques, comme on le voit facilement par la 
relation : la précipitation de la première tenta- 
tive des grenadiers en fut une des principales cau- 
ses. Dans fétat où se trouvaient les affaires , il n y 
avait aucun inconvénient à ce qiie Ziethen canon- 
nât et commençât faction une demi-heure avant 
le roi; il lui fallait au moins ce temps pour être 
pleinement engagé. Frédéric devait donc attendre 
l'arrivée de ses colonnes dinfanterie , plutôt que 
de faire écraser ses grenadiers seuls; car s'il ueiit 
pas débouché aussi inconsidérément, il se lût 
bientôt convaincu que cette première canonnade 



lôS TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

de Ziethen ne durerait pas long-temps, et ne pou- 
vait être qu'une affaire de poste. Cette résolu- 
lion, d'attendre au moins un instant, aurait pu 
clianger la face des affaires ; car ]e roi alors ne se 
serait pas engagé partiellement et successive- 
vement, comme il le fit pour réparer sa première 
faute. 

D'après ce qu'on vient de lire , et même d'après 
les termes de la relation de Tempelhof , il parait 
que Zietlien n'avait pas ordre de se lier au roi; 
ca/^ il pj'it sur lui d'en faire l'essai lorsqu'il enten- 
dit le feu s'éloigner ; alors les combinaisons de 
Frédéric étaient dangereuses : Ziethen, par ce 
seul mouvement, sauva l'armée prussienne, et 
lui donna la victoire. 

Enfin, si le roi ne fut pas dans son plan de ba- 
taille le tacticien inimitable qu'on nous a dépeint, 
il faut néanmoins lui rendre justice, il déploya 
un courage admirable , et sa grande ame ne parut 
jamais avec plus d'éclat; le sang-froid et la per- 
sévérance avec lesquels il sut maintenir les débris 
de son armée jusqu'à l'arrivée de Ziethen , sont 
d'un héros. Il courut de grands dangers person- 
nellement, et l'on assure que dans cette occasion, 
il eut la poitrine effleurée d'une balle. 

Nous terminerons ces réflexions par un rap- 
prochement entre la bataille de ïorgau et celle 
de Preiissich-Eylau, qui offre assez de ressem- 
blance dans ses résidtats , quoiqu'il y ait une 



CHAPITRE XXVI. iBg 

grande clifTérence clans les clisposilions antérieu- 
res et rorclonnauce du combat. 

A Eylau comme à Torgau, une division fut en- 
gagée seule et accablée. Dans Tune et Fautre de 
ces batailles , une grande charge de cavalerie ré- 
tablit un peu l'équilibre ; le concert des attaques 
se remit vers la fin , et les parties des deux armées 
victorieuses se lièrent sur le champ de carnage. 
A Eylau, l'arrivée de Davoust fit le même effet 
que l'arrivée de la colonne du duc de Holstein , 
et la marche du maréchal Ney sur Schlodilten fit 
l'effet de celle de Ziethen; l'une et l'autre eurent 
lieu au déclin du jour, et furent décisives. Dans 
les deux journées , la lutte fut sanglante , le car- 
nage terrible , et l'artillerie joua un grand rôle ; 
enfin les armées victorieuses restèrent maîtresses 
du champ de bataille sans le savoir; caries Paisses 
à Eylau, comme les Autrichiens à Torgau, ne le 
quittèrent que fort avant dans la nuit. 

Mais ces batailles diffèrent en bien d'autres 
points; celle d'EyIau était amenée par un grand 
mouvement nécessité par celui des Russes sur la 
Basse-Vistule. Beningsen , en prenant une ligne 
d'opérations resserrée entre la mer et l'armée 
française , risquait par une manoeuvre de celle-ci 
contre sa gauche, d'être jeté sur Elbing, et se 
mit dans l'alternative de se faire jour ou de capi- 
tuler. 11 s'en tira avec courage et honneur , mais 



l4o TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

par la prise fortuile du plan de son adversaire 
adressé au prince de Ponte-Gorvo. 

Frédéric ne cherchait pas un aussi grand ré- 
sultat; il voulait déloger Daun avec le moins de 
risque possible. Le roi fut la partie assaillante, 
et le général français , au contraire , fut surpris 
dans un mouvement. Frédéric pouvait éviter ren- 
gagement successif et partiel de ses forces , tandis 
qu il l'ordonna lui-même. Napoléon , attaqué 
pendant que les corps de Ney et de Davoust 
étaient en marche, prit toutes les mesures pour 
rétablir l'unité d'action; il avait, dès le matin, 
renvoyé un aide-de-camp du maréchal Ney, pour 
lui donner l'ordre de se rabattre sur sa droite, 
afin de venir se lier à la gauche de 1 armée. Lors- 
que le corps d'Augereau eut été accablé par des 
forces supérieures , Napoléon réussit, parle sang- 
froid et le courage qu'il déploya , ainsi que par 
ses bonnes dispositions, à soutenir le combat 
avec très-peu de forces agissantes. Il passa ainsi 
le moment critique , et gagna le temps d attendre 
l'engagement du maréchal Davoust. Frédéric , au 
contraire , après la destruction de ses grenadiers , 
persista dans ses engagemens partiels; il ne prit 
aucune mesure efficace pour réunir ses efforts , 
et le hasard seul amena Ziethen à son secours. 

Enfin, si le maréchal Ney n'arriva pas plutôt 
;que Ziethen, il n"y eut aucune faute de la part de 
Napoléon : laide-de-camp qui avait été envoyé 



CHAPITRE XXVI. l4l 



s'était égaré, et arriva fort tard , lorsque le maré- 
chal , voyant la lueur des coups de cauou, et ne 
les entendant pas, marchait déjà de lui-même 
pour se lier aux forces agissantes , après avoir été 
malheureusement forcé dat tendre une hri^ade 

o 

qui se trouvait engagée sur la première direc- 
tion de Creuzbourg. Si l'officier envoyé avait 
remis Tordre à temps, le maréchal serait arrivé 
sur le champ de bataille à deux heures, simulta- 
nément avec l'enijaiiement de Davoust : mais il en 
serait résulté un autre avantage , c'est que le ma- 
réchal Ney aurait traversé la dû-ection du corps 
de Lestocq , qui ne serait point fAnivé au sou- 
tien ; ainsi, 1 ennemi aurait eu i5 mille hommes 
de moins, lorsque 4o mille hommes frais, des 
deux corps susdits , seraient entrés en action. 
Au reste ces deux sanglantes journées prou- 
vent également combien le succès d'une attaque 
est douteux , lorsqu'elle est dirigée sur le front 
et le centre d Un ennemi bien concentré; en sup- 
posant même qu'on remporte la victoire , on l'a- 
chète toujours trop cher pour en profiter. Autant 
il convient d'adopter le système de forcer le cen- 
tre d'une armée divisée , autant il faut l'éviter 
quand ses forces sont rassemblées : car si len- 
nemi n'est pas réuni, le centre devient alors la 
partie faible; en l'occupant on sépare et accable 
isolément les divisions qui ne peuvent ni se re- 
joindre ni concerter un effort. Dans une armée 



l42 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

en ligne serrée le centre est, au contraire, le 
point où se trouvent ordinairement les plus gran- 
des forces , puisqu'on y place le plus souvent les 
réserves , et qu'il peut en outre être secouru 
très-proraptementdes deux ailes, non-seulement 
par un envoi de leurs forces inutiles , mais encore 
par un mouvement qu'elles feraient pour se ra- 
battre de droite et de gauche sur l'assaillant. 

Aucune bataille ne peut mieux donner une 
idée de ces vérités que celle de Cannes : Annibal 
engageant d'abord son centre le replia par une 
fuite simulée , jusqu'à ce que les Romains eurent 
dépassé ses ailes, alors celles-ci se rabattant sur 
eux, taudis que le centre faisait volte-face , les 
prirent de tous côtés ; ils furent accablés de 
traits , chargés par la cavalerie dans leur déroute, 
et entièrement détruits. Si les ailes de l'armée 
d'Annibal se fussent trouvées hors de portée d'at- 
taquer simultanément, on pense bien que l'af- 
faire aurait pris une tournure toute différente. 
11 faut donc tirer de là les maximes suivantes : 
1° Lovsqu on 'veut suppléer à V infériorité du 
nombre en mettant toutes ses forces en action sur 
un seul point de la ligne ennemie , il faut , si cette 
ligne est contiguë , que ce point soit aussi éloigné 
du centre que cela pourra se faire. En effet le cen- 
tre d'une ligjie contiguë peut être immédiatement 
soutenu par les deux ailes , qui donneraient simul- 
tanément avec lui; tandis qu un point choisi sur 



CHAPITRE XXVI. l43 

une des extrémités de la ligne ^ ne peut être soutenu 
que très-lentement et successivement par les seules 
divisions du corps le plus 'voisin. 

2° Une attaque sur le centre ne peut convenir 
que dans le cas oîi la ligne de l'ennemi serait trop 
étendue et occupée par des divisions isolées ; alors 
elle doit réussir par le même principe. Les résultats 
en sont même beaucoup plus hrillans , parce que 
les corps dé V ennemi se trouvent séparés à une 
grande distance ^ et souvent hors d'état de se réu- 
nir ^ tandis que le succès d'une attaque sur les ex- 
trémités ne peut procurer un avantage aussi grand 
que dans quelques circonstances seulement. 



Observations sur les opérations des armées com- 
binées. 

Je ne m'étendrai pas autant sur les opérations 
de Daun et de Soltikof; il suffit d'en iire ia rela- 
tion pour y découvrir la mésintelligence, le défaut 
d'ensemble, l'irrésolution et tout ce qu'il faut 
eniin pour mal faire la guerre. Le Fabius autri- 
chien qui , au lieu d'attaquer le roi lorsqu'il était 
devant Dresde, se perchait sur des montagnes, 
et s'y enterrait sous des retranchemens devant 
une armée battue depuis vingt mois , et inférieure 
en nombre, n'est sans doute pas un modèle à 
proposer à ceux qui veulent apprendre à bien 
concerter le choix d'une ligne d'opérations , à 



i44 TRAITÉ DES GIVANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

remlîrasser de la manière la plus avanlagense , et 
à porter des masses , par des moiivemeiis hardis 
et rapides , sur les points les plus importans de 
cette ligne. 

Quelques parties du plan primitif des alliés 
étaient bonnes ; l'exécution fut pitoyable, comme 
les projets qui résultèrent ensuite de ces premiè- 
res dispositions. 

Laudon et les Russes devaient réunir 90 mille 
hommes sur l'Oder : c'était fort bien. Us ne se 
réunirent pas, à cause d'un simple mouvement du 
prince Henri vers Breslau; et rien ne les eut em- 
pêchés de le faire en prenant une marche con- 
centrique par la rive gauche, ou , au pis aller, 
par la rive droite du fleuve. Laudon montra beau- 
coup de faiblesse en prenant une direction abso- 
lument divergente : on ne reconnaît pus là le 
vainqueur de Landshut, de Belgrade, Ihomme 
que Frédéric craignait tant d'avoir en face. 

Le général autrichien vint se réunir avec Daun; 
cela serait dans le fond revenu au même, si les 
alliés avaient su tirer parti de leurs avantages et 
agir de concert. Nous avons dit que les premiers 
raouvemens du roi auraient dû être de réunir sa 
masse par une ligne intérieure, et qu'il ne le fît 
pas. Daun devait profiler de cette faute , et l'at- 
taquer, soit devant Dresde , soit dans sa marche 
pour la Silésie. Frédéric, isolé, et de [)1 us, éloi- 
gné alors de ses deux bases d'opérations , aurait 



CHAPITRE XXVI. l45 

pu perdre une bataille décisive : je laisse au lec- 
teur à prononcer quelles en eussent été les suites 
nécessaires. 

Dès que Laudon l'eut Joint , le maréchal aurait 
dû sur-le-champ attaquer le roi; il avait deux fois 
plus de forces qu'il n'en fallait; il tâtonna pen- 
dant sept à huit jours , et finit par laisser engager 
Laudon tout seul à une demi-marche de lui. 

Si les alliés avaient voulu concerter un plan 
hardi et vigoureux , ils auraient dû faire passer 
l'Oder par l'armée russe à Stadtleubus, du loau 
12 août; la diriger vivement vers Lignitzpour s'y 
joindre à Daun, établir ainsi la masse de leurs 
forces au centre, isoler le roi du prince Henri, 
et livrer sur-le-champ bataille à l'un d'eux , en 
l'accablant par une supériorité irrésistible. Le roi 
surtout pouvait être attaqué avec succès; il n'a- 
vait aucun refuge , et peu de munitions. Dresde 
était au pouvoir de l'ennemi , le chemin de la 
Silésie lui était fermé; il ne lui serait resté d'asile 
que Berlin , où on eût encore pu le prévenir en 
exécutant, dans la bataille même, un mouve- 
ment prolongé par la droite. Les alliés avaient un 
avantage immense pour faire des entreprises 
grandes et hardies; c'est que leur ligne d'opéra- 
tions étant divergente, l'une des deux armées pou- 
vait mettre ses communications à découvert pour 
opérer des mouvemens décisifs; elle aurait tou- 
3. lo 



l/\6 TRAITÉ DKS GRANDES OPtUATIONS MILITAIRES. 

jours trouvé au besoin un point de retraite sur 
les frontières de son alliée. 

Ouantà la bataille de Lienitz, Daun avait conçu 
un assez bon plan , mais il s'y piit mal pour l'exé- 
cution ; il changea en accessoire la principale 
attaque, et de l'accessoire fit le principal. Laudon 
était chargé de prévenir Frédéric et de lui couper 
la roule de Parchewitz : comme le projet du roi 
était de gagner cette route pour se lier avec sou 
frère , il était clair qu'il ne resterait pas dans son 
camp de Lignitz, mais qu'il attaquerait Laudon ;^ 
on devait donc soutenir ce général en se liant 
avec lui; il était inutile que toute la grande ar- 
mée demeurât sur le front des Prussiens. Au 
reste, le général autrichien commit une faute 
lorsqu'il arriva sur le terrain , et qu'il s'aperçut 
que Laudon était repoussé , de ne pas marcher 
sur-le-champ vers Uoynsur la Leisebach, pour y 
prévenir l'armée prussienne; la victoire n'aurait 
eu aucun résultat, et le roi eut été hors d'état de 
communiquer avec le prince Henri, car Daun 
aurait tenu la position centrale , qui lui assurait 
en même temps les deux routes de Parchewitz, 
à droite, et de Neumarck, à gauche (i). 



(i) Depuis que ce chapitre est écrit, j'ai vu la position de Royn , 
que j'avais indiquée pour son importance stratégique. Cette position 
est extrêmement forte ; Daun n'aurait pu trouver en Silésie de 
champ de bataille plus avantageux. 



CHAPITRE XXVI. 1^'J 

Frédéric étant parvenu, parla bataille de Li- 
gnitz , à rétablir une ligne intérieure avec l'armée 
de son frère , les généraux alliés devaient adopter 
un tout autre plan d'opérations, et porter un 
coup terrible à ce prince en transportant le théâ- 
tre de la guerre générale au coeur de ses états. La 
possession de Dresde assurait à Daun celle des 
deux rives de l'Elbe, et une retraite certaine sur 
la Bohême. Les alliés pouvaient donc opérer , de 
concert, un de ces mouvemens dont Napoléon 
nous a donné de si nombreux exemples : les ar- 
mées combinées auraient dû. marcher vivement 
et concentriquement , celle des Russes vers 
Peitz ou Guben, celle de Daun à Lubeu, tandis 
qu'une petite division russe, en descendant la 
rive droite de lOder, se serait portée sur Franc- 
fort, simplement pour assurer une communica- 
tion directe. Cent trente mille hommes , ainsi 
établis au cœur des états du roi, maîtres dans le 
fait de Potsdam et de Berlin , eussent bien forcé 
Frédéric à venir combattre sur ce point désavan- 
tageux , et à y jouer son tout, presque sans espoir 
de succès. En effet, si ce prince avait combattu 
entre l'Oder et l'armée ennemie, il était perdu 
sans ressource et jeté sur le fleuve ou sur la Po- 
logne, tandis qu'au besoin, l'ennemi pouvait se 
retirer sur l'Elbe vers Dresde. Si le roi prenait le 
parti opposé, et qu'il s'engageât avec larmée 
combinée, de manière à la placer entre lui et 

10* 



j4S TllAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

roder; elle aurait eu alors sa retraite par Cros- 
sen , sur la rive droite de ce lleiive , et une défaite 
pouvait au contraire accomplir la ruine de Fré- 
déric , car les armées russes et autrichiennes au- 
raient été en possession de tous ses états ; il ne lui 
serait resté aucune retraite que celle sur lElbe , 
et aucune ressource pour lever des hommes et 
de l'argent. Il n'aurait pas même fallu jusqu'à 
l'hiver pour parcourir ses états dans toutes les 
directions , et pour achever la défaite d'une ar- 
mée sans alliés, sans soutien, sans autre refuge 
que Magdebourg ou Stettin. 

Pour entreprendre des opérations semblables, 
je sais bien qu'il ne faut pas, comme Tempelhof, 
compter la quantité de boisseaux de farine et 
d'avoine nécessaires à une armée aussi nom- 
breuse pendant deux mois, et conclure, coiBme 
lui, à l'impossibilité de l'affaire, parce que l'on 
n'aurait pas tous ces boisseaux à l'avance. Il y 
avait six ou sept marches à exécuter pour ce 
mouvement, et le pays pouvait amplement four- 
nir à la subsistance des troupes; l'expédition de- 
vait réussir dans huit à dix jours ; en cas con- 
traire, on revenait sur Dresde sans aucun danger. 

Nous avons vu, dans le cours de la relation, 
que Tempelhof avait reproché à Daun de s'être 
laissé tourner au Zoptenberg, au lieu détendre 
sa position un peu plus à droite; il me paraît, 
comme je l'ai déjà dit, que ce reproche est mal 



CHAPITRE XXVI. l49 

fonde. Si Frédéric voulait tirer parti de la direc- 
tion divergente qu'il venait de donner aux opéra- 
tions de l'ennemi , il fallait qu'il profitât de leur 
isolement et de la réunion de ses forces, pour as- 
saillir les Autrichiens seuls. Nous avons observé 
plus haut qu'il aurait eu une belle occasion dat- 
taquer leur centre vers Domanze , si le maréchal 
avait étendu sa droite vers Langenpeile et Rei- 
chenbach, et sa gauche vers Strigau , comme le 
dit Tempelhof , plus il aurait porté de forces vers 
ces deux points, moins il en aurait eu au point 
décisif. Il importait fort peu à Daun que le roi lui 
gagnât une de ses communications avec la Bohême 
par Glatz , il en eût conservé deux autres; d'ail- 
leurs il lui serait resté, outre cela , deux lignes 
secondaires importantes, desquelles on ne pou- 
vait pas le couper aisément; la première était 
celle de Dresde et de l'armée des Cercles, la 
deuxième était celle de l'armée russe par Par- 
chewitz , avec laquelle il eût pu se lier si le roi se 
fût jeté absolument dans les montagnes, sur l'ex- 
trême droite de ses ennemis. Ce que le maréchal 
avait de mieux à faire, n était pas de s étendre , 
mais bien de se réunir et d'attaquer; il pouvait 
surtout le faire avec avantage de son camp d A- 
delsdorf, lorsque le roi entreprit son mouvement 
dangereux sur Reichenau. Au lieu de trem»)ler 
pour une communication dont il n avait pas be- 



l5o TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

soin, et de manoeuvrer comme avec des pions, 
Daun aurait pu marcher vivement aux Prussiens , 
tandis qu'ils venaient s'engager dans une position 
aussi hasardée. En manœuvrant un peu par sa 
droite dans l'action, il pouvait, en cas de succès, 
jeter Frédéric dans les défilés de la Bohême; l'ar- 
Tciée russe , poussant le petit corps de Goltz , et 
revenant alors sur Breslau pour se lier à Daun, 
aurait achevé le succès de cette entreprise , à la- 
quelle ou ne risquait rien, puisqu'on communia 
quait avec Friedland et Glatz , d'un côté , et avec 
Dresde , de l'autre. 

En général, la conduite de Daun , dans toutes 
les opérations de cette campagne , fut la même 
que celle de la campagne de 1759; on y trouve 
l'inconcevable lenteur, l'irrésolution, cette fai- 
blesse de caractère que le courage personnel ne 
remplace jamais. Sa marche, pour suivre Frédéric 
en Saxe et campera Torgau, est le mouvement 
le plus sage qu'il entreprit; mais encore ne fut-il 
lié à aucunes vues générales , à aucune combinai- 
son avec les armées de ses alliés; il laissa même 
Laudon en Silésie , avec un corps nombreux , 
s'occuper d'accessoires inutiles, tandis que son 
entreprise, si elle eût été soutenue simultané- 
ment par Laiidon et par les Russes, pouvait déci- 
der sur l'Elbe du sort de la monarchie prussienne. 
Qu'on se rappelle à quoi tint la bataille de Torgau, 



CHAPITRE XXVr. l5l 

et on verra ce qu'il en serait résulté , si Lauclon, 
l'armée des Cercles et les Russes , avaient opéré 
sur ce point. 

L'expédition sur Berlin , que M. de Montalem- 
bert présenta comme un chef-d'oeuvre , était un 
pauvre accessoire, surtout dans le moment où 
les armées prenaient une direction divergente. 
Les accessoires, ou les diversions, sont surtout 
des sottises , lorsqu'on a afiaire à un grand homme 
qui ne peut en être dupe, et qui sait en profiter 
pour décider les grandes questions. Cetfe expédi- 
tion eût été fort bonne si , comme nous l'avons 
déjà dit, on l'avait exécutée par une concentra- 
tion des armées sur la Sprée; on en eût iiiil alors 
l'opération principale, et une opération dirigée 
sur les points importans. Au reste, la m.^uière 
dont elle tourna prouve, qu'entreprise plus eu 
grand, elle pouvait parfaitement réussir et pro- 
curer d'immenses résultats. 

La relation que Tempelhof nous donne de la 
bataille de Torgau, permet difficilement déjuger 
la conduite de Daun dans l'action; il paraît seule- 
ment que l'artillerie fit beaucoup pkisd'elFet que 
le bon emploi des troupes. On peut adresser, à 
cette occasion, au maréchal , le même reproche 
que l'on a fait au roi, c'est-à-dire qu'il avait de 
bien plus belles occasions de livrer bataille. Pour 
en convaincre mes lecteurs, je ferai simplement 



l52 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

le rapprochement de la position respective à 
différentes époques. 

Si Daun avait attaqué le roi à Reiclienau, comme 
nous l'avons dit , il aurait eu bien plus d'avan- 
tages. 

1° Celui de l'initiative, au moyen duquel il 
pouvait mettre toutes ses troupes en action, au 
lieu d'attendre , comme à Torgau , que l'ennemi 
attaquât sa droite. 

2° 11 avait de plus , à cette époque, le corps de 
Laudon , qui resta en Silésie ; tandis que le roi 
avait de moins , les corps de Huiseu et du prince 
de Wurtemberg, qui ne le joignirent que sur 
l'Elbe. 

3" Frédéric était, à Reiclienau, dans une po- 
sition hasardée , où une bataille perdue l'eût 
anéanti ; c'était alors qu'il fallait profiter des 
grandes chances. A Torgau,en attendant surtout 
l'attaque , on ne pouvait que le repousser. 

4° Cette opération , exécutée vers Adelsbach , 
pouvait être plus facilement combinée avec un 
mouvement des Russes, qui, dans quelques mar- 
ches, eussent été à même de se lier avec l'armée 
victorieuse, en poussant ou laissant même de 
côté le petit corps de 12 mille hommes, qui 
se trouvait devant eux. 

Au lieu de combiner ainsi l'emploi actif et vi- 
goureux de la plus grande force possible , Daun , 



CHAPITRE XXVI. l53 

pouvant se lier, vers Eiilenbourg, avec l'armée 
des Cercles, négligea même de le faire, et laissa 
cette armée se retirer sans motif: 3o mille hom- 
mes furent ainsi inutiles en cantonnant à trois 
journées de Torgau , tandis qu'ils auraient pu 
contribuer à décider la bataille. Ou n'a pas 
d'exemple de dispositions plus fautives , plus in- 
concevables. 

Quant à la bataille même , Daun s'y conduisit 
avec un grand courage; il fit à propos deux char- 
ges heureuses ; mais , satisfait de garder ses hau- 
teurs, il ne manœuvra point, ne prit aucune de 
ces dispositions qui font donner à un général le 
titre de grand capitaine; et s'il avait gagué la ba- 
taille, on aurait pu dire que c'était par hasard. 

Il me semble également que le maréchal con- 
naissant l'état de l'armée prussienne, aurait pu 
se dispenser de repasser l'Elbe, venir camper 
vers Schilda ou Oschatz, attirer à lui l'armée des 
Cercles , et livrer un nouveau combat. Cette ré- 
solution eût été d'autant plus sage, que les Autri- 
chiens avaient une retraite assurée sur Dresde, 
et que le roi n'était pas disposé à les suivre de 
près avec une armée abîmée. Dans le cas où ils 
eussent remporté ici une victoire, il est vraisem- 
blable que Laudon et les Russes auraient eu le 
temps de marcher concentriquement sur Sprem- 
berg, pour venir achever l'établissement d'une 
masse redoutable au coeur des états prussiens. 



l54 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

Si la bataille presque indécise de Torgau, eut 
des suites si funestes pour les armées combi- 
nées, c'est qu'elles le voulurent bien. Loin de se 
sauver chacune de leur côté, elles eussent dû 
perdre deux batailles semblables , et l'armée 
prussienne eût été détruite. Il semblerait que 
leurs ij[énéraux aient pris plaisir à cette guerre 
smgulière , car ils préférèrent bénévolement don- 
ner au roi le temps de bien se refaire pendant 
l'hiver, afin d'avoir, au printemps , une nouvelle 
armée à combattre ; du moins, il serait difficile 
d'expliquer cette étonnante manie de prendre 
tous les ans, pendant six mois, une ligne diver- 
gente de cent cinquante lieues, et de passer les 
six autres mois à tenter une réunion. 

En voilà assez sur cette campagne. Je ne re- 
viendrai plus sur les opérations ,de l'armée fran- 
çaise, sur le Weser et le Rhin, dont j'ai observé 
les fautes principales , dans la relation succincte 
que j'en ai présentée au chapitre XXI. 



CHAPITRE XXVII. l55 



CAMPAGNE DE l'jGï. 



CHA.PITRE XXVII. 

Plan général de campagne ; opérations des Fran- 
çais et de leurs alliés en Westphalie ; observa^ 
lions, 

JLiES puissances belligérantes, fatiguées d'une 
guerre ruineuse, dont les résultats semblaient 
problématiques, avaientouvert un congrès; mais 
les négociations furent contrariées par la diver- 
gence des intérêts, et, pendant qu'elles se traî- 
naient, les préparatifs d'entrée en campagne se 
continuèrent avec vigueur. 

La France redoubla ses efforts ; espérant met- 
tre un terme à ses désastres maritimes par une 
alliance avec l'Espagne , elle employait les argu- 
mens que les principes dune sage politique lui dic- 
taient, pour décider cette puissance à faire cause 
commune avec elle , se repentant sans doute 
d'en avoir reconnu trop tard futilité. En même 
temps qu'elle donnait une nouvelle activité à ses 
chantiers , ses forces de terre furent mises sur uu 
pied formidable : une armée de 80 mille hom- 



l56 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

mes, se rassembla sur le Bas-Rliiu, sous les or- 
dres du prince de Soubise,pour assiéger Munster, 
Li})stadt et d'autres places , tandis que le duc de 
Broglie , avec 5o ou 60 mille hommes, partant 
de la ligne du Mein , pénétrerait par Goeltingen 
dans le pays de Hanovre , et menacerait les com- 
munications des alliés. 

L'armée des Cercles, devait de la Franconie , 
venir opérer sur la Saale , afin de lier la droite 
des Français à la gauche des Autrichiens , qui , 
sous les ordres de Daun, voulaient conquérir la 
Saxe. 

Laudon commandait en Silésie un corps de 60 
mille hommes , qui devait se réunir à la grande 
armée russe, commandée par Butturlin, et as- 
siégei' de concert avec elle les places fortes de 
cette province, du salut de laquelle dépendait 
le sort de Frédéric. Un autre corps russe, sous 
les ordres du comte de Romanzof, devait agir en 
Poméranie avec les Suédois et assiéger Colberg , 
pour avoir une base d'opérations plus avanta- 
geuse et plus rapprochée. 

Psous verrons, par le narré des événemens, 
jusqu'à quel point ces projets , plus ou moins mal 
conçus, reçurent leur exécution. 

Leduc de Broglie avait mis ses troupes en quar- 
tiers dhiver, entre laFukle et la Werra, se liant 
par Gotha avec l'armée des Cercles, qui canton- 
nait entre Erfurt et les frontières de la Bohême. 



CHAPITRE XX VII. 157 

Le but de toutes ses combinaisons était de con- 
server Gœttingen, base des moovemens oiFensifs 
en Westpbalie pendant la campagne. 

Le mois de janvier se passa en affaires de pos- 
tes; ces escarmouches n'ayant d'autre objet que 
l'approvisionnement de Goettingen, je ne crois 
pas devoir les rapporter. 

Enfin, cette place ayant été ravitaillée, les 
troupes reprirent des cantonnemensdans les pre- 
miers jours de février. Ils furent mal établis, car 
la masse des forces , qui aurait dû être à la droite 
en cas d'offensive, se trouvait éparpillée sans but 
sur tout le front; et la gauche et le centre, oppo- 
sés à la majeure partie des forces ennemies, se 
trouvaient dégarnis sans que le point décisif en 
fût mieux renforcé. Le duc Ferdinand ne laissa 
pas échapper cette occasion; il demanda au roi 
de le faire soutenir vers sa gauche parla Thu- 
ringe , rassembla ses troupes en peu de jours, et 
les divisa en trois corps pour tomber sur le cen- 
tre des Français, et couper leur gauche en la for- 
çant à repasser le Mein. 

Le premier de ces corps , commandé par le 
prince héréditaire, rasseaiblé sur la droite entre 
Rhuden et F^ipstadt, prit la direction de Fritzlar. 
Le général Sporken, avec l'aile gauche, se réunit 
à Duderstedt avec le corps détaché sur la Thu- 
ringe par le roi, pour attaquer la droite des cau- 
tounemeus français , commandés par le comte de 



l58 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

Stainville. Le gros de Tarmée , sous les ordres du 
duc, se rassembla sur la Dimel, passa cette ri- 
vière et se dirigea sur Cassel. Le prince hérédi- 
taire se mit en marche , le 9 février, sur deux co- 
lonnes : la première , sous les ordi^es du général 
Breitenbach , dans la direction de Marbourg ; le 
prince avec l'autre , sur Fritzlar. Cette double en- 
treprise échoua; Breitenbach fut tué le i5, dans 
l'attaque de Marbourg ; le prince héréditaire fut 
repoussé le 12, parle vicomte de Narbonne à 
Fritzlar. Le duc , avec le gros de l'armée , passa la 
Dimel le 1 1 , et cantonna aux environs de Weslu- 
feln. 

Le maréchal de Broglie , persuadé qxie ces 
mouvemens n'avaient d'autre but que de l'inquié- 
ter, ne prit d'abord que des demi-mesures pour 
s'y opposer ; mais lorsqu'il reçut la nouvelle des 
succès remportés par ses troupes devant Mar- 
bourg et Fritzlar, il crut pouvoir conserver sa 
position , et se borna à la resserrer vers Meldun- 
gen.Le comte de Stainville eut ordre de passer la 
Werra et de venir le joindre , ainsi que lesSaxous 
qui étaient dans le mauvais camp de Langeusalza. 
Cet ordre arriva le i5, au moment où Sporken 
allait les attaquer ; Stainville l'exécuta , sans 
s'inquiéter de ce que deviendraient ses alliés; le 
comte deSolms, qui les commandait, n'en ayant 
au contraire aucune connaissance, s'engagea et 
fut ainsi forcé à la retraite; elle s'opéra difîicile- 



CHAPITRE XXVII. l5g 

ment, la cavalerie du général Sybonrg et des alliés 
entama les Saxons qui perdirent i mille hommes , 
et eurent de la peine à rejoindre Stainville à Eise- 
naclî. Le duc de Broglie apprit cet événement, 
le 16 , en même temps que la nouvelle d'une se- 
conde attaque sur Fritzlar, où M. de INarbonne 
avait accepté, le 1 5, une capitulation honorable; 
il crut alors qu il était temps de dégager ses 
flancs , et se porta de suite à Hirschfeld , dans 
l'espoir d y prévenir le prince héréditaire. Lar- 
mée française resta dans cette position, jusquà 
ce que les corps isolés sur la 1^ erra eussent achevé 
leur mouvement rétrograde. 

Ferdinand de son côté, quitta les environs de 
Zierenberg, le 17 , et cantonna ses troupes, entre 
Fritzlai" et Gudensberg ; le prince héréditaire 
marcha jusqu auprès de Hombourg, oui armée 
arriva ,1e 18 , l'avant-gardeàZiegenhain ;leprince 
héréditaire près de Hirschfeld. Le 19, larmée 
cantonna aux environs de Schwartzenborn , la- 
vaut-garde à iSeukirch , le prince héréditaire à 
Obergeisa; Sporkeu entre Eisenach et Berka ; sou 
avant-garde à Yach , doùle comte deStainviJJe se 
retii-a. 

Ces mouvemens donnant aux Français des ja- 
lousies sur la communication de Fulde, le maré- 
chal concentra ses corps de dj oite à Huuefeld , et 
s'y rendit avec l'armée, le 20, après avoir détruit 
ses beaux magasins de Hirschfeld. De nouvelles 



l6o TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

inquiétudes leu tirèrent bientôt, et Tamenèrent 
successivement, le 21 àFulde, et le 26 à Ber- 
gen; abandonnant ou détruisant des approvi- 
sionnemens immenses , amassés avec des peines 
înouies , et indispensables aux opérations ulté- 
rieures. Stainville occupa Budingen et Salmuns- 
ter ; les Saxons s'établirent à Gelnhausen. Lelieu- 
tenant-général Bougé , craignant d'être coupé , 
laissa garnison à Marbourg et se retira par Gies- 
sen sur Butzbacli. 

L'armée alliée marcha , le 2 1 , à Hausen ; le 23 , 
à Grabenau; le 26, à Alsfeld, et prit des canton- 
nemens serrés sur lOlim, aux environs de Scli- 
weinsberg. Le prince héréditaire couvrant la gau- 
che à Lauterbach, lord Granbj avec l'avant- 
garde, entre l'Ohm et la Lahn; Luckner sur le 
Kintzingerbach , Kielmansegg à Laubach. Ferdi- 
nand lit assiéger Cassel , le 1" mars, et investir 
les autres places de la Hesse; le comte de Broglie 
défendit la première avec vigueur, et dans une 
sortie , détruisit presque toutes les batteries des 
assiégeans. 

Les 8 et 9 mars, les Français reçurent un ren- 
fort de 1 5 mille hommes de Tarmée du Bas-Rhin , 
qui mit le duc de Broglie en état d'agir otieusive- 
meut pour sauver Cassel. Le i5 , il s ébranla avec 
toutes ses forces, et après plusieurs marches, il 
arriva en présence des alliés, le 18. Ceux-ci oc- 
cupaient des cantonnemens serrés sur l'Ohm, 



CHAPÎ TRE XXVII. l6l 

depuis Wetter jusqu'à Hombourg ; ils avaient 
levé les sièges de Marbourg et de Ziegenhain; le 
corps de Grauby chargé de les couvrir entre 
l'Ohm et la Lahn s'était réuni à l'armée. Le prince 
héréditaire flanquant la gauche vers Budingen, 
s'était relire à Laubach et Gruneberg ; Stain- 
ville le canonna, le 16, etleforçaà se retirer sur 
Hombourg. 

L armée française cantonna la droite versHun- 
gen , la gaucbe entre Giessen et Wetzlar; Ro- 
chambeau couvrant le front à Faurbach et Ils- 
hausen; Fischer avec son avant-garde à Hach- 
born et Erbeuhausen ; le marquis de Povanne à 
Treys et AUertshausen; la brigade suisse de Boc- 
card en échelon à Altenbuseck; le duc de Stain- 
ville à Gruneberg; son avant-garde sous Closeu à 
Londorf et Udenhausen. Enfin , le lieutenant- 
général Dumuy après avoir passé la Lahn, canton- 
nait sur la Salzbott, et poussait des détachemens 
sur Seelbach et Hohensolms. 

Ferdinand crut pouvoir attaquer le flanc droit 
des Français qui lui paraissait être en lair , et 
reporta le prince héréditaire, le 19, à Grune- 
berg. De son côté Broglie renforça, le 20 mars , 
le corps de Stainville de 3 brigades de cavalerie 
et des grenadiers de France , ailn d'obliger le 
prince à repasser l'Ohm. Pour parvenir à cei)ut, 
l'armée française fit des démonstrations et in- 
quiéta le centre et la droite du duc dans la vue de 
X 11 



iGl TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIOiNS MILITAIRES. 

Fempêcher de soutenir le prince par llombourg. 
A cet effet , la brigade Cursay eut ordre de s'a- 
vancer sur la Lalin jusqu'à Gosfèld , d'où elle 
devait porter les partisans d'Origny sur la Wetter, 
pour attaquer le corps de Scheiler. Rosières prit 
position avec un détachement sur les hauteurs de 
Panenberg; Rochambeau se forma vers Ebsdorf 
et poussa de forts partis sur Schweinsberg. Le 
baron de Closen se dirigea à Stangerode , et il 
lui fut recommandé de prendre ses mesures de 
manière à soutenir l'attaque principale , dirigée 
par le duc de Stainville sur Gruneberg , de conte- 
nir les troupes que l'ennemi ferait déboucher par 
Hombourg, et de prendre à revers la position que 
le prince héréditaire occuperait sans doute près de 
Gruneberg. Le corps de Closen avait pour sou- 
tien le marquis de Poyanne , qui s'avança à Lon- 
dorf avec les carabiniers et la brigade d'Auvergne, 
lesquels étaient eux-mêmes appuyés par la bri- 
gade suisse de Boccard. ur/TJ;?, 
Stainville forma deux colonnes, et conduisit 
lui-même l'attaque de Gi^uneberg; le brigadier 
Diesbach commanda celle de Laubach. Le maré- 
chal de Broglie suivit la première et reconnut la 
position ennemie d'une hauteur en-deçà de la 
ville; quelques coups de fusil et de canon qui 
s'approchaient à la droite , lui firent croire que 
Diesbach avait débusqué Luckner de Laubach. 
Stainville fit alors avancer le régiment deSehom- 
berg sur les hauteurs , entre Gruneberg et Lan- 



CHAPITRE XXVII. l63 

Laclî, pour couper la retraite aux alliés, porta 
la brigade de Royal- Allemand à son soutien, 
fît marcher le comte de Scey-Montbeillard avec 
Jes dragons du Roi et de laFerronaye, sur les hau- 
teurs deStangerode, et dirigea enfin son infante- 
rie droit sur Gruneberg. 

Lorsque le comte de Scey arriva près de 
Staugerode, il aperçut déjà à gauche la divi- 
sion Closen. On découvrit en même temps le 
corps du prince héréditaire, dans le village 
d'Alzenheim , entouré d'un étang et de plu- 
sieurs ravins. La tranquillité qui régnait dans ses 
postes avancés, prouvait qu'il ne s'attendait 
pas à une attaque; et si Ton avait profité de la 
surprise pour jeter vivement toute la cavalerie 
dans le village et en arrière, il est probable que 
le prince héréditaire aurait sauvé fort peu des 
siens. Mais comme s'il eût été convenable d'an- 
noncer leur arrivée , les Français commencèrent 
une canonnade inutile. Les alliés se jetèrent hors 
du village, et se formèrent rapidement sur les 
hauteurs en arrière. Le baron de Closen , pour 
déborder leur flanc droit , détacha les volontaires 
à pied par sa gauche sur les bois de Bernsfeld , 
et se jeta avec sa cavalerie à droite du village 
contre leur flanc gauche. Arrivé près de l'étang , 
et s' apercevant que l'infanterie alliée n'était ni 
formée, ni soutenue par beaucoup de troupes à 
cheval , il se mit à la tétcdes régimens d'Auti- 



l64 TRAITK DES GRANDES OPÉRITIO.VS MILITAIRES. 

champ, dOrleaDS, et des volontaires de Saint- 
Victor, tomba sur les escadrons ennemis et les 
culbuta dans un taillis peu épais, qui se trouvait 
près de là. Changeant alors de direction à gauche, 
il se jeta sur 1 infanterie , qu'il sabra à plaisir. 
Enfin les dragons du roi , du corps du comte de 
Scej, étant aussi arrivés, 1 infanterie alliée fut 
poursuivie au travers du taillis, jusque sur sa ca- 
valerie. Celle-ci voyant que les Français pour- 
suivaient avec peu d'ordre, les chargea à son 
tour et ramena les plus avancés sur le second es- 
cadron de la Ferronnaye ; mais ce régiment tint 
ferme, et les volontaires de Saint-Victor l'ayant 
soutenu à propos, la cavalerie alliée fut repous- 
sée. Cette charge donna néanmoins au prince le 
temps de se retirer sur Burgmunden , et de repas- 
ser l'Ohm, il perdit 2 mille hommes, 19 dra- 
peaux et 10 pièces de canon. Cet échec eût été 
bien plus considérable, si la brigade de Royal- 
Allemand, qui devait traverser le bois le long de 
rOhm , et se former dans la plaine , eût exécuté 
cet ordre; mais elle rencontra Luckner, qui se 
retirait de Laubach par Nieder-Ohm avec lequel 
elle échangea fort inutilement quelques boulets , 
et resta cachée derrière une hauteur. 

Après cette aftaire, Ferdinand se rendit, le 22 
mars au soir , dans les environs de Ziegenhain , 
dont il leva le siège le lendemain. Il repassa lE- 
der le 24 > pi'it des cantonuemeus aux environ^ , 



CHAPITRE XXVII. IDi) 

et fît lever celui de Cassel , le 28 , pour se retirer 
derrière la Dimel le 3i. Toutes les afi'aires d'ar- 
rière-garde furent à l'avantage des Français , qui 
firent encore près de 1 ,800 prisonniers. 

Le duc de Broglie se trouva ainsi en possession 
de la liesse , mais comme il avait perdu tous ses 
magasins dans sa retraite, et que le pays était 
entièrement fourragé depuis un an, il se crut 
hors d'état de poursuivre ses opérations avant 
d'avoir rassemblé de nouveaux approvisionne- 
mens ; cette opération le relint long-temps dans 
l'inaction : l'armée alliée rentra, le i^"^ avril, en 
cantonnemens derrière la Dimel; le duc de Bro- 
glie reprit les siens entre la Werra et la Fulde. 

Les Français perdirent deux mois à se renfor- 
cer près de Wesel, et à fortifier les places de la 
Hesse. Leurs généraux écrivirent des in-folio 
pour mettre de l'ensemble dans leurs opérations 
sans pouvoir j-amais y parvenir. Les alliés, de leur 
côté, augmentèrent les ouvrages de Hameln , 
Munster et Lipstadt , et les mirent dans un état 
respectable de défense. Jamais campagne ne pré- 
senta, d'une manière plus frappante , les fuijestes 
résultats d'un double commandement, et de 
l'emploi fautif des forces; jamais l'on ne dressa 
autant de projets, que les deux maréchaux et le 
ministre de la guerre français n'en rédigèrent. 
Les deux généraux en chef, mirent tout leur ta- 
lent à discuter ce que l'ennemi pouvait faire pour 



l66 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES.' 

s'opposer à leurs mouveraens réciprofjues, et - 
finirent par laisser écouler la saison propre aux 
opérations, pour avoir voulu calculer jusqu'à 
trente marches, ce que l'ennemi eutreprendrait 
contre chacune délies. Si bien qu'une armée de 
120 mille hommes, parfaitement organisée et de 
troupes aguerries, presque suftisante pour con- 
quérir l'Allemagne, eut de la peine à se main- 
tenir contre un ramassis de 60 mille combaltans 
de toutes les nations, qui navait, pour ainsi dire, 
aucun moyen de recrutement assuré. 

Enfin , l'armée du Bas-Rhin se réunit dans les 
premiers jours de juin , aux environs de Wesel 
et de Dusseldorf; c^lle de Broglie versCassel. Les 
alliés se rassemblèrent à Neuhauss , le prince 
héréditaire vers Munster, Sporken près de War- 
bourg. 

Le prince de Soubise passa le Rhin, et campa, 
le 18 juin, à Matlen, près de Dortninnd. Ferdi- 
nand, instruit de ce mouvement, jugea qu'il 
était temps de se placer entre les deux armées 
françaises; il fit porter, le 20, le prince hérédi- 
taire à Ham, et vint camper lui-même, le 28 , 
dans l'excellente position de Soest. Soubise mar- 
cha le même jour à Unna , et voulut se porter , 
le 28, à Werle, mais il j fut prévenu par le duc, 
qui vint ensuite se placer , le 29 , à une demi- 
lieue de l'armée française. Son projet était de 
l'attaquer , mais il la trouva si bien postée , qu'il 



CHAP ITRE XXVII. 16-7 

résolut de la tourner. 11 partit à cet efifet, le i'^'^ 
juillet , à dix heures du soir , sur quatre colonnes , 
et après trente-six heures consécutives de mar- 
che , il arriva, le 3 au matin, dans la plaine de 
Dortmund, sur les communications du prince 
français, qui étonné de cette manœuvre, leva 
sur-le-champ son camp pour se retirer à Rem- 
merle. Les alliés, trop fatigués, ne purent le sui- 
vre et se portèrent néanmoins dans la nuit du 3 
au 4 sur Unna. Les armées manoeuvrèrent en pré- 
sence jusqu'au 7 , où Soubise campa à Soest , et 
le duc Ferdinand près de Werle; l'armée alliée 
était organisée ainsi qu'il suit : 

uéile droite. 
Aux ordres du prince héréditaire t 

de Brunswick et du général 
Kilmansegg 37 Bat. 24esc. 



Î division Conway. 8 yj 
Howard. 6 10/'- 
prince Anhalt 10 6-' 



Centre /"division Conway. 8 

Aux ordres du duc en ( Howard. 6 10}^ '^4 *5 

personne : 



.Aile gauche 

Aux ordres de lord f 

. -, , .il Wutecnau. 

Granbv,et ensuite du i „ ; , ~ 

, •' < Granby. 12 i4 ^^6 27 

duc en personne , en- 1 -^ ' 

tre l'Asse et la Lippe. [^ 




Total général. ... 77 74 

SOS COMPRIS : 

Le reste du coi^s deSporken, campé à Hertzfele, et les autres 
dttachcinens. 



l68 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

Tandis que ces choses se passaient , le maré- 
chal de Broglie, à la tête de 5o mille hommes, 
avait commencé sou opération le 26 juin, et 
replié successivement le corps de Sporken, sur 
Lipstadt, où il arriva le 8 juillet, conformément 
aux instructions du duc. L'avant-garde de Broglie 
joignit l'armée de Souhise à Soest le 7, et le len- 
demain ils se trouvèrent réunis et en ligne. Fer- 
dinand se borna à rapprocher son camp du vil- 
lage dlllingen , où se trouvait son centre, cou- 
vert par le ruisseau de Salzbach; la gauche était 
entre la Lippe et TAsse , vers le village de Yilling- 
hausen (1). 

Les généraux français perdirent huit jours en 
conseils de guerre; ils se lisaient, il est vrai, de 
beaux mémoires dans lesquels on discutait 1 in- 
convénient d attaquer Teunemi dans sa position 
avantageuse. Ces mémoires , qui sont bien moins 
des preuves de savoir que de manque de génie, 
discutaient toutes les hypothèses, et prouvaient 
clairement toutes les ressources qui restaient à 



(i) Je n'ai donné qu'un croquis de cette bataille, et des suivan- 
tes sur cette ligne d'opérations, parce que je n'avais déj.i que trop 
de gravures. Les amateurs pourront suivre toutes les campagnes du 
duc Ferdinand et de l'armée française, sur l'atlas du colonel Bawr 
chef d'état-major du duc, ou sur les cartes de la Hesse et de la 
Westphalie , par Julien , suffisantes pour ceux qui n'auront pas les 
belles cartes de Lecocq. 



CHAPITRE XXVII. l6g 

reunemi pour s'opposer aux entreprises des ar- 
mées françaises; auosi, loin de raffermir leurs 
généraux dans une résolution énergique, ils 
augmentaient leur incerlilude. 

Enfin , on convint d'un projet d'attacpie pour 
le 16 juillet. Broglie se mit en mouvement le i5 
pour venir, par Oslingsliausen , prendre position 
vers Hultrup, où le corps du prince de Coudé 
avait ordre de le rejoindre : son avant-garde de- 
vait faire attaquer, par deux brigades , les postes 
de Nordel et Willingliausen; Soubise se porta 
d'Ervitte sur la Saltzbach. Cette marclie de deux 
lieues, exécutée dans la matinée du i5, avait 
pour but de se rapprocber de l'ennemi , afin 
d'être mieux en mesure pour l'attaque du lende- 
main , et de retrancber les hauteurs en arrière de 
Saltzbach pour protéger la retraite de l'armée en 
cas d'échec; mais elle dévoilait naturellement le 
projet que l'on avait formé, et devait le faire 
échouer. 

Le 1 5 , au point du jour , Broglie quitta le camp 
d'Ervitte , et fit camper son armée à Oslingshau- 
sen {pi. XXI ^ 71° 3), doù il partit à cinq heures 
après-midi, sur. trois colonnes. Celle de droite 
composée de l 'avant-garde, commandée par le 
lieutenant-général Closeu, devait attaquer Wil- 
linghausen; celle de gauche formée de la division 
Belzunce , avait ordre d'attaquer le château de 
Nordel; le centre, qui resta en arrière, était 



170 TRAITÉ DES GRANDE3 OPÉRATIONS MILITAIRES. 

composé du gros de larraée, lequel devait seu- 
lement soutenir, au besoin, les deux premières 
colonnes. 

A six heures du soir, le duc fut averti de ces 
mouvemens , qui menaçaient la route de Hamm; 
il ordonna sur-le-champ à lord Granby de garder 
son poste jusqu'à la dernière extrémité , et au 
général Wutgenau de le soutenir; la ligne se pro- 
longea vers la gauche pour mieux appuyer l'aile 
qui allait être engagée; et la brigade dAnhalt 
passa TAsse pour remplacer Wutgenau et se lier 
à sa droite. Enfin, le général Sporken, qui cam- 
pait à Herzfeld sur la rive di^oite de la Lippe , eut 
ordre d'envoyer à Granby un corps de 8 batail- 
lons et "j escadi'ons, commandé par le général 
■W^olff. 

Sur ces entrefaites , Closen attaquait le bois 
de Willinghausen avec les volontaires à pied de 
Saint- Victor, soutenus des régimens de Nassau , 
de Deux-Ponts, et des bataillons d'élite d'Au- 
vergne et de Poitou. Les Anglais , aux ordres du 
général Granby, se défendirent d'abord avec vi- 
gueur; mais furent repoussés dans le village, et 
chargés avec une nouvelle impétuosité. Dans cet 
instant, le corps de "VVutgenau arriva, et les 
Français furent contraints à rentrer dans le bois. 
Closen demanda alors des renforts au général en 
chef, qui détacha la brigade de Guerchy, et mar- 
cha lui-même avec le régiment du roi à son se- 



CHAPITRE XXVII. 171 

cours. L'attaque devint plus vive; Willinghau- 
sen fut pris et repris; et ce ne fut que la nuit 
qui mit fin au combat. Les Français restèrent 
maîtres de ce village, qui fut occupé par les bri- 
gades d'Aquitaine et de Rougé. 

Tandis que ceci se passait, le marécbal reçut 
lavis du prince de Soubise, qui lui annonçait sa 
marche sur Eimbecke , et lui mandait que , l'en- 
nemi paraissant tirer toutes ses forces sur sa 
droite, il croyait devoir rappeler à4ui le prince 
de Condé. Broglie avait de trop bonnes preuves 
du contraire pour y croire, il invita donc le 
prince de Condé à le joindre, et son collègue à 
le faire remplacer dans sa position intei^médiaire. 

Ferdinand , au premier avis du mouvement de 
ses ennemis, avait ordonné , comme nous l'avons 
dit , un piT>longement général vers la gauche pour 
soutenir Faile engagée; non content d'y diriger 
pendant la nuit, les brigades anglaises deCaven- 
dish et dePembrock , il s'y porta lui-même, tandis 
que le prince héréditaire , commandant l'aile 
droite, vint s'appuyer vers lllingen, dans la po- 
sition où avait été le centre , et continua à tenir 
en respect l'armée de Soubise. Le 16, au point 
du jour, l'attaque de Willinghausen recommença 
par une forte canonnade. Broglie , ne se croyant 
pas assez fort pour se soutenir , manda au prince 
quil allait reprendre son ancienne position à Os • 
lingshausen; mais, comme il se trouva engagé. 



l'^y. TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES.' 

il n'eut pas le temps d'exécuter sa retraite, et, 
les renforts arrivant de toutes parts aux alliés , 
Ferdinand fit emporter le village de Willinghau- 
sen , après une résistance opiniâtre ; le régiment 
de Ilougé fut fait prisonnier : Broglie se décida 
alors à la retraite , et la fît protéger par les gre- 
nadiers de France, qui n'avaient point encore 
donné; elle s'exécuta en bon ordre, à la faveur 
d'un terrain très-coupé , qui empêcha la cavale- 
rie d'agir. 

Le message par lequel le maréchal annonçait 
quil voulait se retirer, arriva vers 7 heures du 
matin au prince, au moment où il entrait en ac- 
tion pour forcer le passage de la Saltzbach , vers 
Scheidengen : craignant de s'engager seul , il fit 
revenir ses colonnes au camp de Closter-Para- 
dies qu elles venaient de quitter, sans considérer 
que sa grande supériorité , et la présence du corps 
du lieutenant-général Dumesnil , près de Werl , 
lui auraient donné les moyens d'accabler le prince 
héréditaire par Sundern. 

Cette retraite termina l'afTaire de Willinghau- 
sen, où les Français perdirent 5 à 6 mille hom- 
mes , et les alliés au-delà de 2 mille. Jamais combat 
ne montra, d'une manière plus évidente, les fu- 
nestes suites de l'irrésolution, du défaut d'unité 
dans les mouvcmens, et surtout du partage de 
commandement : on y vit une armée , composée 
de vieilles troupes , se retirer devant un ennemi 



CHAPITRE XXVII. l'jZ 

coupé de ses commiinicalions qui ne pouvait en 
mettre eu action moitié autant, et dans une posi- 
tion hasardée. La postérité y recueillit aussi uu 
exemple frappant de l'influence, que l'art de 
conduire les hommes exerce sur les événemens. 
En comparant les opérations de l'armée de Sou- 
bise et les moyens de ses ennemis avec ce qu'on 
a vu de nos jours , on est obligé de convenir que 
cet art constitue réellement la force des armées 
et celle des empires. L'état militaire , présentant 
une pompeuse énumération de régimens, n'é- 
tablit point le degré réel de force de l'armée, il 
vaudrait tout autant renoncer à en avoir un, 
quand le gouvernement ne met pas à sa tête 
un homme capable de le commander dans toutes 
les circonstances. 

Quoique la perte essuyée par les Français dût 
leur être très-peu sensible, à cause de leur supé- 
riorité , le combat de Willinghausen changea 
totalement la face des affaires. Les généraux com- 
mencèrent de nouveau à se disputer : Soubise 
voulait que les armées restassent réunies; Broglie 
insista, au contraire, pour quon les divisât, afin 
de faire une forte diversion , dans le pays de 
Hanovre , par la rive droite du Weser. Le prince 
adopta enfin cet avis, renforça de 3o mille hom- 
mes l'armée de son collègue, et campa avec le 
reste àHerdringen, le ^5 juillet, afin de couvrir 
la Hesse. Broglie se mit aussitôt en marche, et 



1^4 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

arriva le 27 devant Paderborn, à 1 inslant où le 
gouvernement , qui improuvail toute séparation, 
venait d'adresser l'ordre d'attaquer de nouveau 
Ferdinand. Il nétait plus temps, car ce prince 
était en marche dès le 27 au matin , et vint cam- 
per le 3o à Buren, entre les deux armées fran- 
çaises, laissant le prince héréditaire à Rhudeu 
pour observer le corps de Soubise. 

Le maréchal de Brogliepril position, le 28 , à 
Dribourg et Dringenljerg; il n'attendait qu'un 
nouveau renfort de 10 mille hommes , parti le 9 
août du corps de Soubise, pour menacer Hameln, 
tandis que ce dernier ferait une démonstration 
contre Munster. Le duc résolut alors de prendre 
une position centrale qui empêchât en même 
temps ces deux entreprises, et interceptât les 
communications entre les deux armées françai- 
ses. Il partit, le 10 août, et marcha par Detmold 
sur les hauteurs de Moltmorbergen, où il campa, 
le i3 , la droite à Reilkirchen, la gauche à Siegliof. 

Sur ces entrefaites, le ministère approuva le 
projet de la diversion; pourvu qu'au lieu de la 
porter au-delà du Weser , l'on tournât le duc Fer- 
dinand parla Haute-Lippe. Ce projet eut le même 
sort que tous les précédens, et, loin de l'exécu- 
ter, Broglie, après plusieurs raouvemens Insigni- 
fians, passa le Weser à Hoxter, la 18 août, mena- 
çant Hameln et Brunswick. Ferdinand , sans s in- 
quiéter, resta sur la rive gauche du fleuve aux 



CHAPITRE XXVII. 1']^ 

environs cle Hoxter , pour couvrir les places qui 
lui donnaient un bon appui , el menacer en même 
temps les communications des Français avec la 
Hesse. 

Le prince de Soubise , de sou côté , avait mar- 
ché dans les premiers jours d'août sur la Lippe, 
pour menacer Munster; mais le duc, s'inquiétant 
fort peu pour l'instant des succès de ce corps se- 
condaire, retira même le prince héréditaire qui 
lui était opposé, et le porta en trois marches ra- 
pides, le i4 août, à Lichtenau, sur les derrières 
de Broglie, qui se trouvait alors vers Drybourg. 
Aussitôt que la grande armée française eut passé 
le VVeser, le duc jugea qu'il ferait avorter ses 
projets en menaçant Cassel , tandis que le prince 
héréditaire déjouerait de son côté, ceux de Sou- 
bise. Le duc porta donc le corps de Granby , le 
24 août, sur laDimel, pour attaquer le duc de 
Slainville , et se porta lui-même avec l'armée, le 
27, à Imraenhausen. Cette entreprise lui réussit, 
car le général français accourut au secours delà 
Hesse avec une partie de son armée , et le duc , 
satisfait de l'avoir induit dans un faux mouve- 
ment, revint à Buhnau, le i^'^ septembre. 

Broglie reprenant ses projets sur la Westphalie, 
retourna le 5, à Sulbeck et poussa sa réserve sur 
Gandersheim pour marcher sur Wolfenbuttel. 
Mais le duc lui opposa la manœuvre qui lui avait 
déjà si bien réussi; il passa la Dimel , le 18 sep- 



l'jÔ TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

tembre, poussa jusqu'à Willieimsllinl , et se fit 
rejoindre par ]e piiure héréditaire. Le iiénéral 
français reprit à son tour une position intermé- 
d'aire vers Munden , renforça StainvilJe , el forma 
une espèce de cordon de Luternberg à Einiîjecke. 

Nous ne donnerons pas les délails de ces peti- 
tes opérations, dont le duc Ferdinand eut tout 
l'honneur par les combinaisons étroites de ses 
ennemis, auxquels la moindre démonstration 
faisait craindre de mourir de faim dans un pays 
riche et fertile, et qui, tremblans pour leurs 
nombreux détachemens, en faisaient sans cesse 
de nouveaux pour les soutenir. 

Enfin , Broglie se croyant en sûreté revint , le 
3 octobre, à Uslar pour pousser des détache- 
mens sur Wolfeubuttel et Brunswick; le comte 
de Lusace y marcha avec la réserve. La première 
de ces places fut occupée le lo , la seconde qui 
n'avait qu'une faible garnison fut investie le ii ; 
mais le prince Auguste de Brunswick, se trouvant 
avec quelques bataillons à Hanovre , surprit dans 
la nuit du i3 au i/\ le poste de Selper , et s'intro- 
duisit dans la place , à la vue des Français. 

Le comte de Lusace , qui n'avait point d'autres 
ennemis dans les environs, crut néanmoins voir 
toute l'armée des alliés, leva le blocus, évacua 
jnême Wolfeubuttel , et se retira sur l'armée de 
Broche. 

o 

Ferdinand, résolu d'arrêter ces incursions. 



CHAPITRE XXVII. I77 

laissa derechef un faible parti pour observer Sou- 
bise, et se fit joindre parle prince héréditaire , 
qui était retourné à Lipstadt dans le même objet; 
mais le duc étant tombé malade , toutes les opé- 
rations forent suspendues jusqu'au commence- 
ment de novembre. Dès qu'il fut rétabli, il fit 
passer le Weser à son armée , le 4 ? et combina 
les mouvemens de plusieurs colonnes pour cou- 
per la division Poyanne qui gardait les défilés d Es- 
cherhausen; le retard d'une seule fit, comme à 
l'ordinaire , échouer ce projet. Le prince héré- 
ditaire canonna Broglie vers Eimbecke, le 5 , et 
le força à concentrer ses divisions , qui passaient 
tous les mois , de l'état le plus menaçant, au rôle 
défensif le plus honteux. Les armées étaient en 
présence; mais chacune d'elles croyant n'avoir 
pas d'intérêt à livrer bataille dans une saison aussi 
avancée , attendait que l'autre , de guerre lasse , 
lui cédât sa position. Voyant enfin que son ad- 
versaire avait autant de constance que lui , le duc 
menaça son flanc gauche et ses communications 
avec Goettingen. Ce moyen réussit ; Broglie , re- 
gardant la campagne comme terminée, ne jugea 
pas à propos de rester dans sa position , et se rap- 
procha par Morungen de Goettingen, où il vint 
le 16. Peu de jours après, ses troupes prirent, 
derrière la Werra , les quartiers d'hiver qu'elles 
occupaient l'année précédente. 

3. .1:2 



l^S TnAITÉ DES GRA>DES OPERATIONS MILITAIRES. 

Le prince de Soubise l'avait devancé; après 
avoir menacé nn instant Munster, et poi'té le 
prince de Condé sur Ilamm , il se retira d'Appel- 
husen sur Westerholz , parce que le prince héré- 
ditaire avait emporté d'assaut la ville de Dorsten, 
où se trouvait la boulangerie française , et qu'il 
menaçait les caissons de vivres venans de We- 
sel. Aussitôt que le prince fut parti pour l'ar- 
mée du duc , Soubise en revint au projet d'une 
incursion sur l'Eras ; et n'osant l'exécuter lui- 
même , de peur de perdre ses convois de pain, il 
poussa ses troupes légères sur Embdeu , se bor- 
nant à prendre position à Kosfeid, le 20 septem- 
bre. Cette guerre insignifiante ne vaut pas même 
la peine dètre rapportée par un tableau. 

Ferdinand , voyant que le Weser séparait son 
armée de celle de Brogîie, et que celle-ci était 
réduite à défendre momentanément la Hesse, 
renvoya le prince héréditaire surLîpstadt , le 10 
octobre, pour arrêter Soubise; mais ce dernier 
l'ayant déjà prévenu et jugeant n'avoir plus rien 
à faire à Rosfeld ni sur TEms , estimant d'ailleurs 
qu'une entreprise sur Munster serait trop sca- 
breuse , se dirigea sur Borken près du Rhin. Le 
duc rappela alors le prince héréditaire, le i5 oc- 
tobre, et Soubise resta tranquille dans ses cau- 
tonnemens jusqu'au 10 novembre, où ses troupes 
commencèrent à passer ce fleuve pour entrer 



CHAPITRE XXVII. l^g 

dans leurs quartiers d'hiver sur sa rive gauche. 

Tel fut le résultat d'uue campagne pour laquelle 
les Français avaient fait des préparatifs immenses. 
N'eût-il pas mieux valu renoncera cette guerre im- 
politique , que de mettre de nombreuses armées 
en campagne , et de perdre chaque année 3o 
mille braves, pour défendre des sacs de farine? 

Je ne m'étendrai pas sur les fautes de cette 
campagne ; c'était la même ligne d'opérations 
que dans celles qui l'ont précédée. Le seul moyen 
de réussir était donc de marcher en m.asse par la 
droite vers les sources de la Lippe, de contrain- 
dre Ferdinand à recevoir une bataille sur ses 
communications, et de le rejeter sur le Rhin. Le 
duc , par son mouvement imprudent sur Dort- 
mund et Unna , vint lui-même se placer dans 
cette situation difficile , et les Français ne surent 
pas en profiter. L'affaire de Willinghausen, comme 
je l'ai déjà observé , a été aussi mal combinée 
qu'elle pouvait l'être. Un simple coup-d'oeil sur 
une carte détaillée, convaincra que, quelle que 
fût la position du duc sur le terrain, la partie 
faible était l'aile gauche; placée dans un cul-de- 
sac entre l'Asse et la Lippe (i) , où passait juste- 



(i) M. de Broglie a pensé de même. Ce général a fait, sur 
Ips opérations de cette année , plusieurs mémoires basés sur d'ex- 
cellens principes ; mais, soit qu'il ne fût pas le maître, soit qu'il fût 
^rop irrésolu, l'exécution ne répondait jamais à ses vues : il fallait 

12* 



l80 TllAITl': DES. GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

meDt la roule importante de Hamm. Le duc, 
dont le dessein était de tourner les Français , n'a- 
vait pris aucune de ces positions savantes d'où 
Ton pût atteindre ce but, sans risque; et, dans 
le fait , il était plus tourné que larmée fran- 
çaise , dont les communications avec laHesse et 
le Mein étaient entièrement couvertes. Si, au 
lieu de tâtonner devant toute la ligne des al- 
liés , on eût laissé une division avec des troupes 
légères sur les hauteurs de Meyerke, devant leur 
droite et leur centre, et que les deux corps fran- 
çais, forts de 80 mille hommes , fussent venus en 
deux colonnes , la première en longeant les rives 
de 1 Asse par Kirchdinken , et l'autre en suivant la 
rive gauche de la Lippe par Ultrup etUntrop, 
taudis qu'une division eût marché par la rive 
droite sur Hamm, pour s'emparer des ponts de 
bateaux; il est incontestable que l'aile gauche 
des i^lliés eût été enlevée le i5, et que le reste , 
coupé de Munster , de Lipstadt et de toute com- 
munication, eût été anéanti dans les journées 
suivantes. Mais, pour cela, il eût fallu marcher 
vigoureusement , ne pas déployer ses masses sans 
objet, ni les mettre en parade, et s'amuser à 
canonner. Soit qu'il n'y eût qu'une aile des alliés 



agirplus vivement et moins écrire. Au reste , on ne petit disconvenir 
que lui et le maréchal d'Estrées soient les seuls généraux en chef 
(les armées françaises qui aient passablement fait cette guerre. 



CHAPITRE XXVI I. l8l 

Sur ce terrain, soit que toutes leurs forces, au 
nombre de 60 mille hommes , y fussent réunies , 
c'était l'unique manœuvre à tenter, la seule capa- 
ble de causer la ruine totale de leur armée , sans 
risquer autre chose que quelques milliers d'hom- 
mes, puisqu'on avait une retraite assurée de Soest 
sur Cassel,et même sur Siegen. Les positions géné- 
rales des armées à cette affaire , étaient les mêmes 
que celles où Napoléon sut placer ses ennemis à 
Bassano, Marengo, Ulm et Jéna : on peut juger 
par-là ce que serait devenu l'armée alliée, s'il avait 
eu seulement moitié des forces de Soubise et de 
Broglie. 

Non-seulement les dispositions générales adop- 
tées , n'étaient pas exemptes de blâme , mais leur 
exécution fut encore plus fautive. Lorsque Broglie 
s'aperçut qu'il avait devant lui des forces presque 
égales aux siennes, il était naturel de conclure 
que Soubise en avait beaucoup moins devant lui 
entre l'Asse et la Saltzbach : ce dernier, loin de 
se retirer avec «yo mille combaltans devant 25 
mille , n'aurait-il pas dû brusquer le passage de 
la Saltzbach, s'emparer des villages d'IIlingen et 
Sud-Dinker , et couper ainsi la droite du duc du 
reste de sa ligne , qui en était séparée par une ri- 
vière? il se fût emparé de cette manière des hau- 
teurs de Rindern, et aurait poussé vivement les 
débris du prince héréditaire dans la direction 
d'Unna. Toute cette aile, rejetée sur le Rhin, eût 



l8a TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRE^» 

été perdue ; car le duc Ferdinand sans communi- 
cations avec elle, eût été hors d'état de manœu- 
vrer pour la sauver, ayant devant son aile gauche 
un corps deux fois plus nomhreux que le sien, et 
Tarwée entière de Soubise entre lui et le prince 
héréditaire. 

Le reste de la campagne fut dirigé sur de meil- 
leurs principes ; mais 1 exécution en fut pitoya- 
ble. Une circonstance remarquable , c'est que 
Broglie eut des succès lorsqu'il combattit et ma- 
noeuvra seul au mois de mars , pour reconquérir 
la Hesse, et n'essuya plus que des revers après 
avoir été rejoint par une armée de 80 mille hom- 
mes , supérieure elle seule à toutes les forces de 
Vennemi. Ses opérations sur la rive di oite du We- 
ser sont inconcevables. En jetant les yeux sur la 
carte , on est tout étonné de voir un général , com- 
mandant 90 raille hommes contre 45 mille, s'é- 
pouvanter à chaque démonstration d# son ad- 
versaire, et faire j4 ou i5 détacliemens défen- 
sifs, au Jieu de se précipiter sur lui. C'était bien 
sur le \Yeser qu il fallait se porter par la droite, 
comme l'avait proposé lirogiie; mais ce n'était 
pas pour y jouer ce rôle passif Z/Wi de la guerre 
ne consiste pas àj'ai?^ des courses sur les commu' 
nications de ses enneîJiis, niais bien à s'en em- 
parer et à marcher à lui pour le combatti'e. 

Depuis que Soubise se sépara du maréchal de 
Broglie, il joua un triste rôle. Quoiqu'il eut en- 



CHAPITRE XXVII. l83 

core au moins ^o mille hommes, il n'osa rien 
entreprendre tant, que le prince héréditaire resta 
vis-à-vis de lui avec i5 mille. Ferdinand le re- 
garda même comme assez peu dangereux pour 
rappeler trois fois ce prince sur leWeser, et ne 
laissa souvent devant lui que 3 à 4 mille hom- 
mes. Cependant , Soubise n'osa même s'écarter à 
plus de quatre marches du Rhin, de peur de 
manquer de pain et de compromettre ses con- 
vois. La position, l'emploi et les opérations de- 
celte armée n'ont rien qui i^essemhle à une com- 
binaison militaire. En effet , la course de ses par- 
tisans dans rOost-Frise , n'avait rien de commun 
avec le but de la guerre. Après s'être promenée 
pendant trois mois sans but et sans résultat entre 
Munster et Wesel , elle repassa le Rhin au com- 
mencement de novembre, et prit des quartiers 
d'hiver au moment où Broglie était sérieuse- 
ment engagé au-delà du Weser. Comment quali- 
fier de pareilles manoeuvres? 

Si, au lieu d'employer des forces aussi consi- 
dérables à de misérables accessoires, le prince 
eût pris une position centrale à Stadtbergen sur 
la Dimel , pour tenir les routes de PaderLoin , de 
Lipstaut et iMunsler, il aurait rempli deux buts 
importans.Le premier en couvrant les communi- 
cations du maréchal , de l'empécherde décamper 
à chaque démonstration du duc, et de lui [)er- 
metlre d'attirer à lui le corps de Staiuviile, qui 



. l84 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

n'eût plus été nécessaire à Cassel, et avec lequel 
Broglie aurait pu marcher en masse à des opéra- 
tions décisives; le second de compléter les com- 
binaisons offensives tendant à s'emparer de toutes 
les communications du duc , en le rejetant sur le 
Rhin ou la mer du Nord. 

Ferdinand ne fit rien d'extraordinaire dans 
cette campagne. Il commit moins de fautes que ses 
ennemis, voilà tout. Le coup de main qu'il tenta 
au mois de février, contre les quartiers de Broglie, 
avait un but d'utilité ; mais il fut mal exécuté : 
on le fit par petits corps divergens, au lieu de 
pousser en masse vers la gauche et le centre des 
Français. Le duc était alors beaucoup plus fort , 
et il avait intérêt à profiter de ce moment pour 
frapper un coup décisif sur cette partie isolée , 
avant que l'armée de Soubise fût en état d'entrer 
en campagne. En cas de revers , il ne risquait 
rien; s'il réussissait, il décidait la campagne en sa 
faveur. Négliger de tirer parti d'une situation 
semblable est un oubli inexcusable. 11 n'avait de 
raisons pour ne pas diriger ce mouvement en 
masse par la droite contre le centre et la gauche 
des Français, que la crainte de compromettre 
ses communications avec le Weser; mais était- 
elle bien fondée, lorsqu'avec 60 mille hommes, 
il pouvait en accabler 3o à 35 mille morcelés et 
percés par leur centre? Les détachemeus des 
iieutenans- généraux Saint -Pern et Stainville 



CHAPITRE XXVII. l85 

n'auraient jamais compromis les communications 
d'une armée victorieuse; quand bien même l'en- 
treprise du duc n'aurait obtenu qu un demi-suc- 
cès, parce qu'une telle entreprise, obligeant l'en- 
nemi à concentrer ses cantonnemens en ar- 
rière , équivaut à une victoire. D'ailleurs, il 
eût mieux valu risquer ses commiuii cations avec 
toutes chances de succès, que de les compro- 
mettre trois mois après contre des forces triples , 
comme cela arriva dans la marche surDortmund 
et Unna , si vantée par Tempelhof , et qui , n'en 
déplaise à cet historien, n'était qu'une saillie d'au- 
dace déplacée. En effet le duc perdit toutes ses 
communications pour gagner une des trois lignes 
de retraite de l'ennemi. Une telle manoeuvre, 
exécutée avec une armée inférieure de moitié, 
ne saurait être justifiée. Le neveu de Ferdinand, 
qui commandait les Prussiens, en 1806, fit à 
l'imitation de son oncle un mouvement pareil, 
en marchant sur Gotha, tandis que Napoléon se 
dirigeait sur la Saale ; mais quel en fut le terrible 
résultat; ne perdit-il pas l'armée et la monarchie 
prussienne ? 

J'ai déjà observé, dans le chapitre XV, que le 
duc, en persistant à rester aux environs de Lip- 
stadt , s exposait à perdre ses communications , et 
se mettait dans la position où les Prussiens se 
sont trouvés à Jéna; cependant son mouvement 
surDortmund fut bien plus téméraire. Renonçant 



l86 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

à l'appui (les places de Lipsladt oucleMunster, et 
à toute retraite, il vint se placer entre le Rhin et 
une armée supérieure en nombre à la sienne , 
qui conservait deux communications. Enfin, cette 
marche du duc Ferdinand me paraît d'autant plus 
extraordinaire, que tout son système devait ctre 
dempêcher avec une masse centrale la réunion 
des parties isolées de l'ennemi : en allant camper 
entre le Rhin et le corps de Souhise, il lui lais- 
sait, au contraire , le champ libre pour se réunir 
à celui de Broglie, et doublait ainsi sa force; au 
surplus un peu d'attention fera apercevoir à mes 
lecteurs que la jonction de ces deux généraux fut 
le fruit de sa manoeuvre. Est-ce pour de tels ré- 
sultats que Tempelhof lui prodigue des éloges? 



CHAPITRE XXVIII. l8y 



CHAPITRE XXVIII. 

Dispositions générales pour la campagne, Frédéric 
marche en Silésie. 

-LS ous avons vn , clans le chapitre précédent, les 
préparatifs immenses et les vastes projets des en- 
nemis de Frédéric. C'était en Silésie que les grands 
coups devaient se porter après la jonction de 
l'armée russe avec Laudon, dont le corps allait 
être porté à 80 mille hommes , par les renforts 
tirés de l'armée deDaun. Le roi n'avait à opposer 
aux alliés qu'une armée fatiguée , et une nation 
dont la population épuisée ne suffisait plus au 
recrutement. Pour comble d'embarras, ils avaient 
refusé d'échanger les prisonniers, depuis 1760, 
et ils occupaient une partie des provinces où l'on 
aurait pu lever des hommes. 

On se rappelle que le roi, en partant poiu' la 
Saxe, avait laissé le général Goltz en Silésie, pour 
observer les Russes et Laudon, avec environ 20 
mille hommes. A la fin de la campagne , les deux 
partis prirent des quartiers d'hiver à la faveur 
d une convention, qui fut prolongés jusqu'au 26 
mai. 



l88 TRAITÉ DES CRA.XDES OPERATIONS MILITAIRES. 

Les Autrichiens , ayant été renforcés jusqu'à 
64 bataillons et 85 escadrons, Laudon dénonça 
l'armistice dans l'espoir d'enlever le corps de 
Gollz, pendant que le roi était encore en Saxe. 
11 pénétra en eflét en Silésie , le 23 avril , sur 3 co- 
lonnes, et s'établit à Waldenbourg ; mais Gollz 
rassembla ses troupes sous Schweidnitz, dans les 
fortes positions de Holienfriedberg et Hohenkun- 
zendorf , pour garder les défilés. Laudon pré- 
venu et ayant ordre de ne rien compromettre 
jusquà l'arrivée des Russes et des renforts que 
Daun lui avait promis , renonça à son projet , et 
resta aux environs de Saltzbrunn. 

Avant d'être informé de cet événement, le roi 
n'avait différé de marcher en Silésie , cjue dans 
l'intention de profiter des derniers jours de l'ar- 
mistice , pour chasser l'armée des Cercles de la 
Thuringe et du Yoigtland , en Franconie. Dès 
cju'il eut avis de sa rupture , il rassembla , le 3 mai, 
33 bataillons, 63 escadrons et 8 batteries de gros 
canon , passa l'Elbe à Strehlen , chargea le prince 
Henri de la défense de ce fleuve, et se porta en 
neuf marches à Holienfriedberg, où il campa le 
i3. Son projet était de manoeuvrer entre far- 
inée du maréchal Butturlin et celle de Laudon, 
afin de retarder leur réunion, et d'attaquer la 
dernière avant l'arrivée des Autrichiens , si l'oc- 
casion s'en présentait. 

Daun , instruit de la marche du roi , fit partir 



Tableau de l'organisation et emplacement de l'armée du roi , au 
mois de mai i 7 i . 



PREMIERE LIGNE. 



MARGRAVE CHARLES. 



GENERAL ZIETHK.N 



Lieutenans- généraux. 
Généraux- majors 



Schnietlaii, Fl.ins, Gablenz . Braun, Zeunerr, KnnWorli , Lfnnilin, .Scl.wfriii. 



I \ l I I ! Il III I I I r M I ^ 



CanlonnésàWilkau, Aucaïup g» Au caiiiii sur les Au ciuip Canlonucs aux enviions 

Gersdorf.PuIscn.Gra- Ae Kun- "S hauteurs de Kunîcu- sur le Zi— deWurbru, Bruulieiwiu 

ditz et cnvirous. lendurf. c. dorf. kenlu-rj;. ei Jauerultk. 



Généraux-majors . 



DEUXIEME LIGNE. 

Prince BernbourR, 'Wansenlielm , Rnmin , Pomeiske , Za 



M III I 

1:^ y ^ 3 O S" 



>0 ON 



A Scimnhviu, III 
dnrf , Tbôniasvvalile 
Halbendoif, 



Généraux-majors Salde; 



RESERVE. 

Mf.llendorf, Sobenkendnif. 



1 I S 

nri r" a. 



1 I I 



S' Q. 



A RunzeiicJuif. 



Total, sans compter ie corps de Gollz. . . . 5i bat. 27 eicjd. 



Tome III. p.ipc i8j. 



C UAPITRE XXVI 1 I. 189 

pour ZiLtaii, le 9 mai, ^5 à 3o mille hommes, 
sous les ordres des généraux Sincère et Odouell, 
afin de préserver la Bohême d'invasion, et de se 
réunir ensuite à l'armée de Silésie , d'éjà renfor- 
cée des divisions d'Argenteau et de Gourcy. Lau- 
don , de son côté , rentra , le 12, dans le comté 
deGlatz, où il prit position à Braunau et Ditters- 
bach. Son corps principal, fort de 4o mille com- 
batlans, occupa le camp retranché deHartmans- 
dorf; legéuéralEllrichshausen en flanqua la droite 
à Giersdorf; le général Wolfersdorf la gauche à 
Bolich , près de Trautenau ; un corps de 1 3 mille 
hommes sous Draskowitz couvrait le comté de 
Glatz aux environs de Silberherg et de M'artha; 
enfin le général Bethlem, avec 4 mille Croates, 
observait les Prussiens vers Runzendorf. Odonell 
tenait Zitlau enLusaceavec 20 mille hommes. 

Frédéric attira alors à lui une partie du corps 
de Goltz, et son armée, forte de 48 mille com- 
battans, occupa le 16, les positions et cantonne- 
mens indiqués au tableau ci-contre. Le général 
Goltz, avec le reste de ses troupes montant à 10 
mille hommes , occupa le camp retranché de Glo- 
gau pour observer les Russes. On envoya un ren- 
fort de 2 mille grenadiers au prince de Wurtem- 
berg, qui, avec 12 mille hommes, tint le camp 
retranché de Colberg pour couvrir laPoméranie : 
enfin le prince Henri, avec 82 mille , s'établit le 4 
mai sur les hauteurs de Schlettau et Katzenhau- 



IgO TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

sern, derrière la Triebsclie , entre Militz et Nos- 
sen: cette position, déjà formidable par la nature, 
avait été fortifiée pendant l'hiver, et mise dans 
un état redoutable de défense. 

L'armée de Daun, opposée au. prince Henri, 
forte de 54 bataillons et de plus de 100 escadrons , 
restait tranquille aux environs de Dresde. Le ma- 
réchal pouvait cependant attirer à lui Lascy qui 
commandait un corps séparé à Reicheuberg et 
Boxdorf, la division Guasco qui couvrait Egra, 
]e général Haddick détaché à Dippodiswalde; 
enfin l'année des Cercles , forte d'environ 20 
mille hommes, qui gardait le Voigtland. Toutes 
ces forces , après le départ du corps envoyé à 
Laudon, s'élevaient encore à plus de 70 raille 
combattaus; malgré cette immense supériorité, 
Daun ne bougea pas de toute la campagne , et le 
prince Henri se garda bien de le troubler. 

Opérations en Silésic. 

Les armées conservèrent leurs positions res- 
pectives jusqu'à la fin de juin. 

Le 22, le général Goltz manda au roi que le 
maréchal Bu Iturlin, arrivé, le i3, àPosen, se 
porterait en Silésie les 24 , 25 et 26 avec 4 divi- 
sions, évaluées à 60 mille combattaus, et pro- 
posa de les attaquer avant leur réunion , pourvu 



CHAPITRE XXVIII. IQl 

qu'on lui envoyât quelque renfort. Frédéric y 
consentit, et détacha 8 mille hommes; mais le 
28 juin, au moment où Goltz allait se mettre en 
marche, il fut saisi dune fièvre violente dont il 
mourut deux jours après. 

Le roi envoya Ziethen pour le remplacer; ce 
général arriva le 29, et se mit en mouvement le 
lendemain; mais il était déjà trop tard, larmée 
russe s'élant réunie le 29, vint s'établir le 3o à 
Czempin, à la tète des défilés de Zartsch. Le gé- 
néral prussien prit une bonne position le i^'^ juil- 
let à Kasten. Sur lavis que les Pvusses devaient 
marcher à Dolsk, il alla camper le 3 près de 
Kopkow^a. Malgré tous ses eftorts, il ne se procu- 
rait que difficilement des nouvelles de l'ennemi, 
dont les Cosaques inondaient le pays et mas- 
quaient tous les mouvemens. Ayant appris , le 9, 
aue le maréchal Butturlin devait être arrivé à 
Borke, il partit sur-le-champ pour Boyanowa, 
et se dirigea , par Trachenberg , sur Praus- 
nitz, d'où il couvrit en même temps Glogau et 
Breslau. 

Frédéric avait de grands motifs pour éviter 
d'agir offensivement contre les Russes, et dans le 
fait, il n'avait rien à y gaguer : il ordonna donc à 
Ziethen de partager son corps eu deux divisions, 
et de les faire camper séparément à peu de dis- 
tance de Breslau, sur la rive gauche de lOder, 
dans la vue de jeter un des corps sous Breslau si 



192 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

les Russes venaient à le menacer, et découvrir 
Brieg avec l'autre. 

Le 1 5 , rarmée russe entra en Silésie , et campa 
à Tscliechen. 

Pendant que ces mouvemens s'exécutaient , le 
roi et Laudon étaient restés dans les montagnes ; 
mais , lorsque les Russes commencèrent à se 
rapprocher de Breslau , ce dernier forma des 
magasins dans la Haute - Silésie , où se trou- 
vait le corps de Belhlem, et porta, le 3 juil- 
let, les troupes légères de Brentano à Micliels- 
dori. Frédéric présumant d'abord que l'ennemi 
voulait s'avancer sur Reiclienbacli et INimptscli , 
pour le couper de INeiss , résolut aussitôt de 
quitter les montagnes , pour se rendre le 6 à Pul- 
zen , près de Scliweidnitz. Les divisions légères 
des Autrichiens vinrent bien en elTet jusqu'à Hei- 
delberg et Reusendorf; mais la grande armée 
resta immobile dans son camp, où elle fut jointe , 
le 1 5 et le 16 juillet , par le corps d'Odonell , qui 
venait de l'armée de Daun. Laudon eut alors sous 
la main plus de ^5 mille hommes, et reçut de 
Marie-Thérèse l'autorisation pleine et entière de 
diriger ses opérations suivant qu'il le jugerait 
utile à la gloire de ses armes. Cette marque toute 
particulière de confiance de l'impératrice , le dé- 
cida à sortir des défilés pour fixer l'attention du 
roi , lui donner le change , et protéger les mouve- 
mens des Russes. Il vint à Frânkenstein , camper 



CHAPITRE XXVII I. igS 

Je 20 à Baumgarten. Une chaîne de petits corps 
garda les montagnes vers Habensdorf et Koliens- 
giersdorf; le général Betlilem menaça Neiss. 

Ces mouvemeus, quoique bien masqués né- 
chappèrent point au roi ; il s'aperçut que les 
Autrichiens voulaient opérer leur jonction avec 
les Russes vers Oppeln. Bien qu'il pût y pré- 
venir ses ennemis par Grottkau , il lui importait 
encore plus de gagner Gros-Nossen avant eux , 
afin de conserver en même temps ses communi- 
cations avec Neiss ; il se mit donc en marche le 
21 , avant le jour, pour venir prendre position à 
Siegenroth , près de Nimptsch. 

L'arrivée inattendue du roi à Siegenroth dé- 
rangea un peu le plan de Laudon, qui avait campé 
à Stolz , près de Munclienberg, dans Tintention 
de s'approcher d'Oppeln; il résolut de prendre, 
le 22 au matin, le camp de Gros-Nossen. Frédé- 
ric , dé son côté , craignant par-dessus tout d'être 
coupé de Neiss , pivot de ses mouvemens pour 
s'opposer à Ja réunion des armées ennemies , et 
où il avait des dépôts considérables , prit le 
parti de venir à Karlowitz, et d'attaquer Lau- 
don , s'il se présentait dans cette direction ; il mit 
en mouvement son armée avant le jour sur 3 co- 
lonnes; le général autrichien s'était également 
mis en marche, mais gagné sur son flanc droit 
par les Prussiens , ses campemens furent enle- 
vés à Gros-Nossen. Le ruisseau d'Ohlau seul sépa- 
3. i3 



IqI traité des grandes OPÉRATIOINS MILITAIRES. 

rait les armées , et cette apparition subite causa 
dans celle des Autrichiens un désordre dont le 
roi ne sut pas profiter; il poussa, néanmoins, 
jusqu'à Gros-Carlowitz , où il s'établit. 

Cette marche hardie et rapide, exécutée en 
face de l'ennemi et sons le feu de ses postes, eut 
d'ailleurs un plein succès; Laudon, renonça à 
l'espoir de se joindre aux Paisses en llaate-Silésie, 
et prit un camp à Pomsdorf, le 22 juillet , d'où il 
proposa à Butlurlin ,.qui s'était avancé sur les en- 
trefaites à JNamslau , d'elTecluer leur jonction par 
la Basse-Silésie. 

Frédéric, de son côté, vint s'établir, le 28, sur 
les hauteurs de Woitz et d'UlIersdorf; un pont de 
bateaux fut jeté sur la Neiss, près de Gumpiglau. 
Le général Ziethen quitta Breslau avec ses deux 
corps; le sien le porta d'abord à Zidtz, puis se 
réunit à l'armée : celui de Rnobloch marcha à 
Steinau. Le roi , après quelques mouvemens con- 
tre les corps détachés de leunemi, informé que 
Laudon s'était retiré à Weidenau , rassembla son 
armée le i"août à Opersdorf. 

Nous ne donnerons pas le détail des marches 
et contre-marches qui eurent lieu , d'un côté 
pour réunir les deux armées , et de l'autre pour 
s'y opposer. 

Cette jonction paraissait impossible à effectuer 
sans bataille , et le roi les donnait trop bien pour 



CHAPITRE XXVIII. IqS 

que les Autrichiens, maigre' leur supériorité, 
voulussent rien hasarder. Dans le fait, il conve- 
nait aux alliés de ne comhattre quaprès leur réu- 
nion , et par la même raison , il importait au roi 
d'engager une affaire décisive avec une des armées 
séparées. Laudon prit très-bien ses mesures pour 
faire réussir son projet, et fut secondé à merveille 
par ses alliés. Le comte Czernischef, après avoir 
fait une démonstration sur Breslau , devait venir 
jeter des ponts sur l'Oder et le passer à Leu- 
bus; l'armée russe l'aurait suivi sur Lignitz et 
Jauer, où L.iudon se serait rendu de son côté. 
Le plan était bon, mais pour l'exécuter il fallait 
ou combattre le roi, ou lui donner le chanije; 
ce dernier parti parut le plus sage. Afin d attein- 
dre son but, le général autrichien employa toutes 
les ruses possibles ; il continua à soutenir ses dé- 
tachemens vers Oppeln par des corps plus consi- 
dérables; tantôt il faisait des démonstrations » 
comme s il eût eu le dessein de prendre la même 
direction, tantôt il faisait mine d'aller au-devant 
du roi pour l'attaquer. 

Frédéric donna dans le piège, et se porta 
d'abord à Strehlen, tandis que le général Kuo- 
bloch débouchait de Breslau , pour observer les 
Russes. Mais Laudon s'étant rabattu vivement sur 
Sclîweldnitz , et posté surle:» hauteurs de Hohen- 
friedberg, en même temps que le corps de Beck, 
resté jusques-là à Zittau , se dirigeait sur Lignitz , 

i3^ 



t 

19G TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIOIS'S MILITAIRES. 

le roi fut oblige de prendre la position centrale 
de Kanllî , le 10 août. Pendant ce temps, l'ar- 
mée russe s'était avancée , le 5 , de Bei nstadt à 
Hnnefeld ; le 6, à lïoclikirch; le g, à Trebnitz ; 
le corps de Czernischef à Auras. Le 10 , ce der- 
nier campa à Wolilau, et fit jeter trois ponts sur 
roder, au couvent de Leubus. Le 1 1 , tandis que 
l'armée marche à Rreidel , Czernischef passe 
roder , et campe à Damm. Le 12, l'armée passe 
roder , et campe près de Parchwitz. 

La grande quantité de Cosaques répandue dans 
le pays fut cause que le roi n'eut aucune connais- 
sance de tous ces mouvemens (i). Cependant il 
ne lui restait plus de doute que les Russes ne 
cherchassent à passer l'Oder vers Breslau, etix se 
réunir à leurs alliés par la Basse-Silésie. Il lui 
parut évident que , pour favoriser leur marche , 
Laudon sortirait enfin de ses positions de Iloheu- 
friedberg, ce qui amènerait l'occasion d'attaquer 
avec avantage, et de décider ainsi la campagne. 
A cet etFet , il chercha à tromper le général 
autrichien sur la force du corps qui se trouvait à 
Ranth : la troisième ligne marcha sur les hau- 
teurs, la droite à Schimelwitz ; la gauche à Pols- 



(i) Le journal de Tliielke assure que le canon de Breslau apprit 
au roi , le i a , que l'armée russe avait passé l'Oder , et que ce fut Ik 
ce qui le décida à marcher de Kanth à Louig. 



CHAPITRE XXV IH. I97 

nitz; les cuirassiers en réserve derrière elle: le 
reste de l'armée prit enlre Schimelvvitz et le fau- 
bourg de Kauth, un camp masqué par les buis- 
sons qui bordent les rives de la Strigauer-Wasser. 
L'armée séjourna, le 1 1 , dans cette position: 
une foule de faux rapports contribua à confirmer 
le roi dans son erreur. Il se porta , le 1 2 , àLonig , 
croyant pouvoir tomber sur Laudon qu'on disait 
en marcbe sur Strigau. 

Le général Scbmettau, qui avait été poussé 
sur la route de Neumaik à Breslau , annonça qu'il 
n'avait rencontré que des partis de Cosaques , et 
que , suivant ce qu'il avait appris , l'armée russe 
n'avait pas encore francbi l'Oder. Cependant , 
comme nous l'avons dit, Czernischef était déjà 
sur la rive gauclie depuis la veille, et l'armée pas- 
sait à 1 instant même où Sclimettau faisait son rap- 
port. Le roi persuadé que ce général se trompait, 
détacha de suite le général Mollendorf sur Dom- 
britsch, avec ordre de pousser des patrouilles 
sur la Katzbacb. Cette mesure eut plus de succès , 
car elles découvrirent un corps russe de 10 à 12 
mille hommes , vers Polschildern. Mollendorf en 
rendant compte au roi, le i3 à midi, ajouta que 
tous les rapports confirmaient le passage de 10- 
der par l'armée russe ; mais Scbmettau , par un 
nouveau rapport annonçant le contraire , pro- 
longea ce malheureux état d'incertitude. Enfin , 
à cinq heures du soir , un second message de Mol- 



igS TRAITÉ DES GRANDES OPÊRÀTIOIVS MILITAIRES. 

lendorf prévint qu'efrectivement Butliirlin était 
sur la rive gauche de l'Oder, et se dirigeait sur 
Panten. L'armée leva sur-le-champ son camp, se 
remit en marche sur quatre colonnes , et se di- 
rigea par Lonig, non pour attaquer les Rnsses, 
mais pour en donner la crainte à Laudon , et 
l'attirer dans la plaine. Pendant cette marche, 
Frédéric reçut encore l'avis que Laudon était 
aussi en mouvement sur Jauer : cet avis était faux, 
mais probable : l'on croit facilement ce que l'on 
désire, et le roi n'avait aucun motif de penser 
que son adversaire restât dans une pareille inac- 
tion. En conséquence il fit faire halte à 1 infante- 
rie de l'avant-garde aux environs de Jenkau; les 
hussards poussèrent une reconnaissance sur 
Belirsdorf ; l'armée , qui devait d'abord camper à 
Lonig, alla plus loin, prendre position, la pre- 
mière colonne vers Mertzdorf, la seconde à Droms- 
dorf, la troisième à Tschinwitz , la quatrième à 
Plomnilz , où Frédéric attendit le retour des hus- 
sards. Son intention était de passer au point du 
jour le ruisseau deWeidebach par brigades, et de 
se former inopinément sur les hauteurs de Jauer 
pour recevoir les têtes des colonnes autrichiennes, 
qui auraient ainsi donné sur le centre d'une armée 
déployée , et eussent été culbutées comme celles 
de Soubise à Rosbach. Les hussards rentrèrent , 
le 1 1 à trois heures du matin, annonçant qu'ils 
n'avaient point rencontré l'ennemi, mais quils 



CHAPITRE XXVIII. 19g 

avaient distincteraeiit vu les feux de la «rande ar- 
mée autrichienne dans son camp de Hohenfried- 
berg, et ceux de Brentano à Strigau. En efifet, le 
ge'ne'ral autrichien était resté immobile dans sa 
position , sans qu'aucune sollicitude pour ses al- 
liés pût l'en arracher. 

. Alors l'armée prussienne fit demi-tour à droite , 
et revint àLonig; quelques détachemens furent 
portés à Kanth pour communiquer avec Breslau, 
et à Merschutz pour éclairer du côté de Jauer. 
Le général Platten, se porta, le i5, sur les hau- 
teurs de Walstadt pour reconnaître l'armée russe. 
Il découvrit quelques milliers de Cosaques atta- 
quant les hussards deZiethen, vers Jenkau, sans 
pouvoir les entamer, et aperçut sur les hauteurs 
de Wandris une division de cavalerie régulière 
qui venait à leur soutien; il engagea aussitôt une 
canonnade avec ces escadrons , mais le roi ayant 
fait marcher le général Ziethen sur Kicolstadt 
pour les tourner, ils se retirèrent. 

Pendant cette escarmouche , les avant-postes 
annoncèrent qu'il s'élevait de noirs tourbillons 
de poussière sur la route de Jauer. Le roi détacha 
sur-le-champ Mollendorf à Dromsdorf , et le gé- 
néral Piamin sur les hauteurs de Mertzdorf : on 
vit bientôt paraître i5 escadrons déployés entre 
Dromsdorf et Rudern , et derrière eux une co- 
lonne de cavalerie qui traversait au trot le village 
de Bartzdorf, se dirigeant sur Profen. C'était le 



200 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

général Laiidon qui, jugeant au bruit du canon,' 
que les Russes s'approcliaient , s'était mis à la tête 
de 4o escadrons pour les soutenir, et établir avec 
eux la communication désirée depuis si long- 
temps. Le roi ignorant ce que cela signifiait, se 
mit lui-même à la tête d'une brigade d'infanterie 
et d'une division de cuirassiers , et s'avança par 
Skule sur Rîein-Pohlwitz pour soutenir Zietben, 
qui , après avoir évacué Nicolstadt , se trouvait 
entre cette colonne de cavalerie autrichienne et 
celle des Russes. 

Laudon prit alors à gauche par Walstadt, et 
joignit la cavalerie de ses alliés près de Strachwitz. 
D'un autre côté, Platten se dirigea sur Wandris, 
et le ixDi, après s'être réuni à Zielheu, forma sa 
cavalerie et se porta d'abord à Nicolstadt , puis 
dans la direction de Walstadt; il en résulta une 
canonnade et un petit combat. La cavalerie prus- 
sienne , qui avait la tête de colonne vers Strach- 
witz , culbuta quelques régimens autrichiens , 
s'engagea un peu trop , fut prise en flanc par des 
cuirassiers, et entourée d'une foule de Cosaques , 
au travers desquels elle se fit jour. Le roi , l'ayant 
soutenue, obligea celle des ennemis à se retirer 
sur Tarmée russe, qui était en pleine marche 
pour Parchwitz et Rlemervvitz. Butlurlin campa 
dans cette dernière position avec sa cavalerie et 
environ lo mille fantassins, qui avaient pris les 
devants; le reste de son armée n'arriva que le 



CHAPITRE XXVIII. 201 

lendemain. Le roi se fit renforcer par la bri- 
gade d'infanterie de Mollendorf et celle de ca- 
valeiie du colonel Lotlum, restées à Mertzdorf , 
et retrancha pendant la nuit les hauteurs de Wals- 
tadt, avec 24 bataillons et 58 escadrons, igno- 
rant que l'armée russe fut encore en arrière , et 
perdant l'occasiond'accablerle corps de Butturlin. 
Ce général avait compté avec raison que 
Laudon s'avancerait, le i5, et le soutiendrait 
dans sa marche sur Klemerwilz , s'il était attaqué ; 
mais les Autrichiens voulant que la réunion s'o- 
pérât au couvent de Walstadt, les Paisses ne trou- 
vèrent pas la moindre trace de leurs alliés , et si 
le roi les avait attaqués avec toutes ses forces , ils 
auraient été fortement compromis sur la gauche. 
Enfin, Bntturlin insista et décida les Autrichiens 
à s'avancer vers Jauer. Laudon marcha, le 17 
août, à Gerlachsdorf , Luzinsky sur leStreitberg, 
près de Strigau , Beck à Lignitz , Brentano près de 
Jauer; Jauus garda les hauteurs de Kuntzendorf. 
L'armée russe ne bougea point de Klemerwitz. 
Le roi rectifia sa position dans la nuit du 16 : il 
plaça la droite à Gros-Wandris , la gauche vers 
Strachwitz; le quartier-général à Nicolstadt. 

Frédéric ayant ainsi les Fiusses devant son 
front, et les Autrichiens derrière lui, n'avait 
plus d'autre point de retraite que Schweidnitz; 
il se fit joindre par l'autre partie de l'armée res- 



202 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

tée à Lonig,sous les ordres du ranrgrave Char- 
les, et lui assigna une position, la droite sur les 
hauteurs de Granowitz, la gauche à Dromsdor£ 
Les deux partis restèrent eu présence jus- 
<ju au 19; les alliés perdii-ent ainsi sans retour, 
Toccasion la plus favorable d'accabler Frédéric. 
Au lieu de profiter du temps qui s'écoula du i5 
au 18, ils tinrent des conseils de guerre, dans 
lesquels il fut résolu que l'armée russe se rap- 
procherait encore un peu le 19, et porterait 
sa droite à Eicliholz, et sa gauche vers Lignitz. 
Dans cette situation embarrassante, il restait 
néanmoins au roi la possibilité de dérober une 
marche , de gagner les hauteurs de Kuntzen- 
dorf avant Laudon , et de le couper de tous ses 
magasins. 11 la saisit avec empressement, le 19 
août, au point du jour; mais le vigilant Laudon 
devina ce projet, et partit sur-le-champ lui-même 
pour Kuntzendorf, de manière que le roi le 
trouva, le 20 au matin, maître de ces hauteurs 
et de tous les défilés. 

Frédéric jetant alors ses regards sur un poste 
d'où il pût à la fois empêcher le siège de Schweid- 
nitz, couvrir Breslau, être à portée de ses ma- 
gasins, vint s'établir, le 20 août, entre Buntzel- 
witz et Tscheschen, la droite sur les hauteurs 
de Zedlitz, la gauche à Jauernick. L'approche 
des Russes le décida à rectifier cette position. 



CHAPITRE XXVIII. 2o3 

Le cnrap de Buntzehvilz était formé par une 
cli.'.îne de monticules séparés par plusieurs ruis- 
seaux , dont les principaux étaient la Freyburger- 
Wasseretla Slrigauer-Wasser, qui couvraient le 
frout et ne hnssaient que peu de points d'attaque. 
La li^>ne s'étendait dans une espèce de carré long, 
dont le côté droit étr,it vers Tscbeschen et Zed- 
lilz, le front depuis Zediitz jusqu'en arrière de 
Jauernick, le côté gauche depuis Jauernick jus- 
qu'en arrière de\'\"urben, d'où cette ligne allait 
rejoindre le côté droit vers Tschescben ÇP^ojez 
pi. XXI V.^ Il y avait six angles sailîans formant 
de vrais bastions qui battaient tous les environs 
et flanquaient les retrancbemens intérieurs. Tous 
ces mamelons furent fortement retranchés, sur- 
tout ceux de Wurben , qui dominaient le camp 
et pouvaient en être considérés comme la cita- 
delle ; 180 pièces de canon, sans compter l'artil- 
lerie des bataillons, en défendirent les avenues. 
Le camp était entouré d'abattis , de trous-de-loup 
et de fougasses ; l'armée y travailla pendant dix 
jours et dix nuits avec une activité extraordinaire. 
On profita de tous les avantages du terrain , soit 
pour y combiner l'emploi des dilFérentes armes , 
^oit pour y placer des ouvrages. En un mot , ce 
camp qui fit époque dans les annales de l'art, fut 
considéré lon^-tenins comme un chef-d'œuvre de 
fortiUcalions de campagne. Les deux fronts atta> 



2o4 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

quables se trouvaient entre Janernick et Bunt- 
zelwitz, entre Peterwitz et Neudorf. 

Les généraux alliés ayant enfin réglé, le 21 
août, l'afFaire importante de leurs approvision- 
nemens, le maréchal Butturlin se porta, le 24 , 
à Jauer; Laudon fit occuper les hauteurs de Stri- 
gnuparles corps de Beck et de Brentano. Le 25, 
les Russes marchèrent à Hohenfriedberg: Lau- 
don sortit enfin de ses montagnes , et campa, le 
26, la droite à Bogendorf, la gauche à Zirlau. Le 
corps de Luzinsky s'empara des hauteurs d'A- 
rensdorf, et s'y maintint malgré les efforts des 
Prussiens pour Fen déloger. 

Cette apparition des Autrichiens fit enfin crain- 
dre au roi qu'ils ne tentassent une attaque géné- 
rale; il ordonna que le soir les tentes fussent 
abattues , que l'armée passât la nuit sous les ar- 
mes, et que les pièces fussent attelées. Cet état 
pénible dura plusieurs jours sans que l'ennemi se 
présentât; mais attendu qu il pouvait venir le jour 
même où l'on aurait négligé ces précautions , il 
fallut se résoudre à les continuer. 

Le 28 le général russe , cédant aux instances de 
Laudon , serra de plus près les Prussiens , en por- 
tant sa droite à Oelse, sa gauche à Strigau. Le 
corps du général Czernischef remplaça Brentano 
au Streitberg, et ce dernier prit poste a ]>^iclas- 
dorf. Le lendemain , Czernischef campa la droite 



CHAPITRE XXVIII. .'2o5 

àMuIirau, la gauche vers Jericliau ; il cle'tacha ses 
troupes légères aux ordres du général Berg, sur 
les hauteurs de Laasen , d'où elles chassèrent les 
postes prussiens de Conradswalde. 

Laudon , s'aperce va nt que les travaux des 
Prussiens augmentaient chaque joar, pensa, un 
peu tard, quil fallait enfin les attaquer; il em-' 
ploya toute son éloquence pour déterminer But- 
turlinà coopérera cette attaque le i^"^ septembre; 
mais ses eiForts furent inutiles, le général russe 
déclara nettement qu'il n'y prendrait aucune 
part, et le conseil de guerre qu'il convoqua en- 
chérissant sur sa sagesse , déclara qu'il était im- 
prudent d'attaquer une position aussi redoutable , 
dont le roi serait bientôt forcé de sortir faute de 
vivres. Toutes les instances du général r;utrichieu , 
le tableau des avantages incalculables qu'assu- 
raifent aux assaillans la supériorité et l'initiative , 
enfin Ihonneur qu'ils recueilleraient de cette 
opération , ne purent rien sur l'esprit du générai 
russe , qui crut faire beaucoup d'offrir un corps 
de 20 mille hommes, dans le cas où les Autrichiens 
seraient attaqués. 

Laudon ne se laissant pas rebuter rédigea un 
projet d'attaque pour le 3 septembre , et se ren- 
dit , le 2 , au quartier-général russe pour le dis- 
cuter. Ce projet parfaitement combiné, établis- 
sait un effort général sur le centre par échelons. 
{F^ojezpl. XXIV.') Le centre qui formait la tête 



206 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

d'atlaqiie, était composé de troupes clioisies et 
de volontaires formés en colonne qui auraient 
emporté le village de Jauernick. Les divisions de 
laile droite, disposées en échelons' à la même 
distance, devaient pénétrer par ce point et se 
former en ligne au fur et à mesure , de manière à 
donner une direction divergente aux ailes de l'en- 
nemi qui auraient été ainsi battues et isolées. Ces 
dispositions faisaient vraiment honneur au coup- 
d'oeil de Laudon; elles furent communiquées à 
tous les lieutenans-généraux , et les troupes au- 
trichiennes se rendirent même dans la nuit du 2 
au 3, aux places de rassemblement indiquées; 
mais Butturlin inébranlable, s'en tint à sa première 
résolution. Laudon , vivement affecté de ce pro- 
cédé, en tomba malade, et les troupes rentrèrent 
dans leur camp. Dans le fait, cet événement u est 
pas diflicile à expliquer; il faut en attribuer la 
cause au peu de ménagemens gardé par Laudon. 
11 apporta à Butturlin un plan rédigé par le géné- 
ral Giaunini, sou chef d état- major , dans lequel 
le rôle que ses alliés devaient jouer était déjà fixé 
d'une manière aussi peu honorable que contraire 
à la décision prise peu de jours auparavant par le 
conseil de guerre. II parut en effet étrange au 
général russe, qu'après la délibération de ce con- 
seil, auquel Laudon assista lui-même, on juit , 
sans l'avoir consulté dès-lors, a[>porter un projet 
d'attaque tout préparé, dans lequel ou délermi- 



CHAPITRE XXVIII. 2O7 

liait ce qu'il aurait à faire, soit avec son armée, 
soit avec le corps de Czernischef. 

Frédéric ignorait toutes ces circonstances heu- 
reuses pour lui; mais il pensa néanmoins que ses 
ennemis ne se croyaient pas en mesure de l'at- 
taquer , et ordonna qu'à l'avenir moitié seule- 
ment de chaque régiment prendrait les armes 
pendant la nuit. Le 4 septemhre , il fit occuper les 
hauteurs de Sabischdorf par la division Gablenz; 
un poste et une batterie furent établis au retran- 
chement des Suédois que l'on avait remis en état. 

Le 9 septembre , à l'entrée de la nuit , les 
Prussiens aperçurent le camp de Butturlin en 
flammes , et Brentano descendant les hauteurs 
vers Grunau. En elFet, l'armée russe se portait à 
Jauer , d'où elle repassa l'Oder , laissant le géné- 
ral Czernischef à l'armée autrichienne avec un 
corps auxiliaire de 20 mille hommes. Laudon 
renonça alors à l'espoir d'attaquer le roi avec 
succès, et reprit, le 10 septembre au matin, le 
camp de Kuntzendorf. Frédéric échappa ainsi 
fort heureusement au plus grand danger qu'il eût 
jamais couru. On voit au surplus que la mésintel- 
ligence de ses adversaires y contribua autant que 



son eenie. 



6 



Positions en Saxe et en Poméranie. 



Tandis que ces choses se passaient, l'armée de 
Saxe était toujours dans la plus grande inaction , 



208 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

à quelques chicanes de postes près , qui ne valent 
point la peine d être rapportées. Daun campait 
avec une partie de ses troupes au Val de Plaueu 
sous Dresde; le reste cantonnait vers Dippodis- 
walde; Lascy à Dobritsch. L'armée des Cercles 
ne sortit du Voigtland que vers la fin de juillet, 
sous prétexte du manque de vivres. C'est la pre- 
mière fois qu'on ait entendu dire qu'il fallait res- 
ter en place , parce quon manquait de subsis- 
tances; jusqu'alors , le besoin de vivres avait forcé 
d'abandonner un pays , et il appartenait au géné- 
ral Serbelloni de prouver le contraire. Enfin 
cette armée vint camper, le 21 juillet, vers Ronne- 
bourg, poussant des postes à Géra et Naumbourg. 
Le prince de Wurtemberg défendait son camp re- 
tranché de Coîberg, comme nous le verrous en- 
suite , et les Suédois , qui s'étaient mis en mouve- 
ment au mois d'août^ pénétrèrent dans la Marche- 
Ukeraine, jusqu'à ce que les petits renforts arri- 
vés au colonel Belling, qui les observait, les en- 
gagèrent à rentrer dans la ligne de démarcation. 

Suite des opérations du roi. Laudoji emporte 
Schweidnitz d'assaut. 

Il est vraisemblable que Frédéric ignora la 
cause et le but de la marche des Russes vers 10- 
der. 11 présuma qu'ayant trouvé sa position inatta- 
quable, ils avaient le projet de faire , comme dans 



CHAPITRE XXVIII. 200 

la camiDague précédente , une diversion sur Ber- 
lin, afin de faciliter les opérations de Laudon en 
SiJésie. Pour déjouer ce dessein, et mettre les 
Russes hors de cause pour le reste de la cam- 
pagne , le roi résolut de détruire les magasins éta- 
blis sur la ligne de Posen. 11 chargea de cette ex- 
pédition le général Platten , auquel il donna i4 
bataillons et 25 escadrons avec ordre de se diriger 
ensuite sur Francfort ou Glogau, et , dans le cas 
où il rencontrerait des obstacles , de se porter à 
Landsberg sur la Wartha. Ce général , devant opé- 
rer sur les derrières d'une grande armée ennemie, 
reçut carte blanche , et n'eut d'autre instruction 
que de faire tout le mal possible. Il passa lOder 
à Breslau , dans la nuit du 1 1 , campa à Sabisch 
le i4 , et détruisit un magasin à Robielin. Informé 
qu'un grand convoi parquait au couvent de Gos- 
tein, il prit les devants avec la cavalerie, et or- 
donna au général Knobloch de le suivre. Arrivé 
au couvent , le 1 5 , il trouva en effet le parc bar- 
ricadé et défendu par 5 mille hommes d'infante- 
rie, ce qui le força d'attendre la sienne; alors il 
ordonna à 4 bataillons de grenadiers d emporter 
le couvent et la barricade, tandis que le reste se 
formerait pour les soutenir. La barricade fut en- 
levée , le couvent pris ; on tua 6oo hommes , i ,5oo 
demeurèrent prisonniers , le reste se dispersa 
dans les bois. Plus de 5oo chariots furent détruits. 
Le corps campa, le i6, à Czempiu, le 17 , à 
3. " 14 



UIO TRAITÉ DES GRANDES OPKKATIONS MILITAIRES. 

Stenzewa , d'où il poussa un détachement sur 
Posen; dont le général Dalk s'était retiré après 
avoir fait évacuer les magasins. Platteii continua 
sa marche pour INeustadt, où il resta quelques 
jours; il se porta, par Birnhaum et Golmitz, à 
Landsberg, où trouvant le 22, le pont de la Warlha 
coupé, il en fit jeter un avec des pontor.s et des 
radeaux qu'il trouva heureusement sur la rivière. 
Cependant répuisement des magasins de Sch- 
weidnitz forçanî; le roi qui était jusqualors resté 
au camp de Buutzelwitz, à se rapprocher de 
Neiss, il porta son armée en trois colonnes , le 26 , 
à Pulzen, le 28, àSiegroth, le 2g, (; Gross-Nos- 
sen. Le colonel Dalwig flanqua sa marche à gau- 
che avec 1,200 chevaux et un bataillon de trou- 
pes légères pour éclairer les mouvemens de Lau- 
don du côté des montagnes. Le roi pensait que le 
général autrichien le suivrait pour couvrir la 
route importante de Glatz, et fut fort surpris 
qu'aucun rapport ne lui annonçât ce mouvement. 
Tous les détachemens, envoyés dans le même but, 
n'ayant rien découvert, le roi fît partir, le 2 oc- 
tobre , le général Lentulus , pour reconnaître 
aussi près que possible Schweidnitz et l'ancien 
camp des Autrichiens. Ce général ne fut pas plus 
heureux, mais annonça que, suivant le bruit 
répandu dans le pays , Lautlon avait emporté 
Schweidnitz d'assaut. 

En effet, ce dernier n'eut pas plutôt avis du 



CHAPITRE XXVIII. 211 

mouvement des Prussiens , qu'il résolut de tenter 
l'escalade, tandis queBrentano , posté à Ludvs^igs- 
dorf, et Di askowitz à Wartha , garderaient les 
communications avec les montagnes de Glatz : 
dans ce but, il fît resserrer, le 3o septembre, la 
chaîne de postes placée autour des ouvrages , en 
établit une seconde, et rassembla les échelles et 
les planches dans tous les environs. 

L'attaque fut exécutée sur quatre colonnes di- 
rigées contre chacun des forts. (^Koj.pl. XXI V^ : 
ces colonnes avaient à leur tète des canonniers , 
des sapeurs , des ouvriers munis de pelles , de 
haches, de pioches, et des hommes portant des 
échelles avec leurs fusils en bandouillère. Des 
officiels du génie, qui connaissaient la place, 
servaient de guides à chacune d'elles. Enfin on 
appela au quartier-général les commandans de 
ces attaques , et on leur donna des instructions 
dont voici le l'ésumé : 

1° L'attaque se fera à la baïonnette, sans tirer 
un coup de fusil; 2° aussitôt que les bataillons de 
la tête seront arrivés sur le glacis, ils s'élanceront 
dans le chemin coiiveit et dans le fossé, plante- 
ront les échelles, et pénétreront viv^ement dans 
l'intérieur des ouvrages pour s'emparer des ponts- 
levis; 3" les troupes conserveront avec soin les 
échelles , afin qu après la prise des forts ou puisse 
s'en servir pour escalader la ville; 4° le bataillon 
de grenadiers attaché à chaque colonne, fera 

i/r 



212 TIVAITlî DRS CRA.NDES OPÉRATIOS MILITAIRES. 

seul l'attaque; il sera suivi duu bataillon de fusi- 
liers : celui-ci emportera la courliue qui lie les 
forts avec les lunettes; les deux autres bataillons 
resteront en arrière avec les pièces d'artillerie, 
jusqu'à ce qu'ils soient appelés ; 5° aussitôt que 
les forts extérieurs seront enlevés , les bataillons 
de réserve, à chaque colonne , viendront en pren- 
dre possession : ceux qui auront exécuté Tallaque 
se remettront de suite en ordre pour emporter le 
corps de place. 

Le commandant fut informé de ce projet , et, 
quoiqu il n'y ajoutât pas foi , il fît prendre les ar- 
mes à sa faible garnison , et lui assigna ses postes : 
douze cents hommes gardèrent 1 enceinte inté- 
rieure delà ville; raille furent disposés dans les 
quatre forts et dans les courtines; 8o dans les 
fossés pour culbuter les échelles; enfin le reste, 
consistant en 1,400 hommes, fut placé en réserve 
entre la première enceinte des forts et celle de 
la ville; mais cette réserve n'eut point d iustruc- 
iion sur ce que les divers détacbemens qui la 
composaient auraient à faire dans le cas où 1 en- 
nemi parviendrait à réussir sur 1 un ou l'autre 
point, ni siu' aucun des incideus probaliles dans 
une entreprise de cette nature. 11 en résulta 
qu'au moment de lescalade, une partie de la ré- 
serve se retira dans la ville, et que le reste courut 
de coté et d'autre , sans savoir ce qu elle faisait. 

Les colonnes attaquèrent avec vivacité , et , 



CHAPITRE XXVIII. 2l3 

après nn combat de quatre heures , plus ou moins 
bien soutenu par les différens forts, la place fut 
au pouvoir des Autrichiens, qui eurent i,4oo 
hommes hors de combat, mais firent 3,4oo pri- 
sonniers. Laudon mit alors dans la place une gar- 
nison de lo bataillons , en fit réparer les ouvra- 
ges, et resta campé sur les hauteurs de Kunzen- 
dorf. La nouvelle de cet événement imprévu et 
désagréable , força le roi à renoncer à ses manoeu- 
vres en Haule-Silésie, et à venir, le 6 octobre, 
à Strehlen, couvrir Breslau. 

Le général autrichien n'osa rien entreprendre 
sans avoir reçu des ordres de sa cour(i). Les 
membres du conseil aullque, qui faisaient la 
guerre au coin du feu, lui ordonnèrent , malgré 
la supériorité de ses forces , qui étaient doubles 
de celles des Prussiens , de rester sur la défensive 
dans les montagnes, et d'envoyer au maréchal 
Daun les troupes qu'il en avait reçues au commen- 
cement de la campagne, si le roi se dirigeait 
contre lui. Le 1 1 novembre, les Autrichiens pri- 
rent des quartiers d'hiver , ainsi que Czernischef, 
qui cette fois resta avec eux dans le comté de 



(i) Tlîielke, dit positivement que Marie-Thérèse avait donné 
plein pouvoir à Laudon de diriger ses opérations. Au fond il im- 
porte peu au lecteur , de savoir que ce soit au conseil de guerre ou 
au général en chef qu'il faille attribuer l'honneur ou la faute; il ne 
doit chercher ici que des principes. 



2l4 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

Glatz. L'armée prussienne en fit autant dans les 
premiers jours de décembre , et termina ainsi fort 
heureusement sans combat et sans bataille, une 
campagne où les alliés auraient dû dix fois l'é- 
craser. 

Tandis que tout se terminait en Silésie d'une 
manière si pacifique et si inespérée , Frédéric 
courut un danger dune autre espèce. Un gentil- 
homme silésien , nommé Warkotsch , quil com- 
blait de ses boutés, résolut de l'enlever, con- 
jointement avec le capitaine Wallis , et de le li- 
vrer aux Autrichiens. Ce projet fut révélé par un 
domestique de Warkotsch , au moment où les 
postes de Croates s'avançaient déjà pour recevoir 
le roi. 

Fin de la campagne en Saxe. 

L'armée des Cercles était venue se poster, 
comme ou Ta déjà dit, vers Ronnenbourg , à la 
fin de juillet. Daun et le prince Henri gardaient 
toujours leurs positions, et sans les petits tours 
que se jouaient les partisans des deux côtés , on 
eût pris leurs camps pour des camps d instruc- 
tion. Le prince Henri fut forcé d'envoyer quel- 
ques bataillons à Berlin, que les Suédois mena- 
çaient , et vers les frontières d'Halberstadt , pour 
les protéger contre les incursions des troupes 
légères françaises , dont l'armée passa le "Weser 



CH A P ITRE XXVII r. 2l5 

le 19 août. Malgré cela , le général autrichien 
n'en devint pas plus hardi. 11 soulïHt même que le 
prince Henri portât Seidlifz avec 8 hataillons 
et 24 escadrons, le 2 septembre , contre les corps 
détachés de l'armée des Cercles. Seidlitz s'avança 
sur Ronnenbourg, et, après avoir repoussé dif- 
férens partis , allait attaquer la droite de cette 
armée appuyée au Rensterberg , lorsqu'elle 
changea de position. Il prit alors position à Al- 
tenkirch, où il menaçait la gauche. Le lieute- 
nant-général Serbelloni, considérant qu'il était 
inutile de fatiguer les troupes par une surveil- 
lance continuelle , jugea plus commode de les 
conduire au camp de Weida. Seidlitz rejoignit 
alors l'armée le i5, par Altenbourg et Borne. 

Le prince Henri détacha une seconde fois ce 
général , le 12 octobre , dans les environs de Mag- 
debourg, afin de balayer les petits partis ennemis 
qui y rôdaient. Daun n'en resta pas moins tran- 
quille dans son camp , et séparé de l'armée des 
Cercles. 

Le i^'^ novembre, arriva le renfort de 24 ba- 
taillons et 42 escadrons , détaché par Laudon , 
après la prise de Schweidnitz ; les forces de Daun 
s'élevaient alors à -76 bataillons et i4o escadrons : 
c'était plus qu'il n'en fallait pour écraser le prince 
Henri, et marcher à Berlin. Le 5 novembre , le 
maréchal se mit en effet en mouvement, et atta- 
qua toute la ligne des avaut-postes; mais la mon- 



2l6 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

tagne accouclia d'une souris; Daun prit quelques 
villages sur la rive gauche de la Mulde, où les 
Prussiens gênaient les cantonnemens qu il avait 
marqués, et où il s'établit le 19 novembre. L'ar- 
mée des Cercles en fit autant le même jour, et 
toutes les deux se reposèrent de bonne heure des 
fatigues quelles n'avaient point essuyées. 



CHAPITRE XXIX. 317 

CHAPITRE XXIX. 

Affaires de Poméranie. Siège de Colherg. 

iMous avons vu que les Russes, croyant se pro- 
curer une base d'opérations qui leur permît d'é- 
tablir leurs dépôts près de la mer, se décidèrent 
à tenter le siège de Colberg. Le lieutenant-général 
RomanzofF fut chargé de cette opération, avec 
un corps de 18 mille hommes, que devait proté- 
ger la Hotte combinée des Russes et des Suédois. 
Le prince de Wurtemberg, chargé de couvrir la 
Poméranie, poussa le général Werner aux envi- 
rons de Koslin etBelgard, et campa, le 4 juin, sous 
Colberg; la gauche à la ferme de Bolleu^vinckel, 
la droite à la Persaute : en avant de son front, 
couvert par un ravin très-profond , était le village 
de Neckin ; des marais impraticables s'éten- 
daient sur sa gauche; cette position avantageuse 
fut couverte encore par trente-huit redoutes 
y compris celles des hauteurs de Pretmin; l'es- 
pace entre la gauche et la mer, quoique peu 
praticable à cause des marais , fut encore lié à la 
colline par trois redoutes et un ouvrage avancé. 
Lorsque le prince de Wurtemberg sut que Ro- 



2l8 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

manzow ne s'avançait d'abord qu'avec lo mille 
hommes , il proposa au roi de l'attaquer pour s'en 
débarrasser pen<}ant toute la campagne; mais 
Frédéric , qui donnait alors tous ses soins au pro- 
jet du général Goltz contre Butturlin, crut que 
cela suflirait pour délivrer la Poméranie. 11 refusa 
donc d'accepter la proposition du prince. Nous 
avons vu comment ce dernier projet échoua par 
la mort subite de son auteur. Frédéi^ic se repentit 
trop tard d'avoir refusé une proposition utile 
dans tous les cas , et fondée sur les principes de 
l'art. 

Le général russe fut renforcé le 5 juillet , et 
prit poste auprès de Koslin , en attendant la flotte , 
qui mouilla le 3o , et débarqua des troupes et de 
l'artillerie. Son corps fut alors porté à 24 mille 
hommes. Le 32 août, il s'établit, la droite à 
Quetzin, la gauche à Dejow; la Hotte arriva devant 
Colberg deux jours après , et commença de suite 
le bombardement qui dura près de quinze jours. 
Le 4 septembre , larmée russe resserra le camp 
prussien; mais Romanzow le trouvant sans doute 
trop fort pour l'attaquer de vive force, résolut 
d'en faire le siège en règle. 

Le prince de Wurtemberg , de son côté , prit 
les meilleures dispositions pour la défense de ses 
ouvrages, et rédigea une instruction qui peut 
servir de modèle en ce ^enre. Voulant utiliser sa 
cavalerie , il la détacha dans la nuit du 1 1 sep- 



CHAPITRE XXIX. 219 

tembre , avec un bataillon franc , sous les ordres 
du général Werner , vers Belgard , afin de dëlruire 
les de'pôts des Rosses, et menacer leurs commu- 
nications. Malheureusement Werner cantonna 
le 12 septembre soD corps dansles villages voisins 
de Treptow, où il fut surpris parle colonel Bibi- 
kow qui Tenleva au sortir de cette ville avec son 
infanterie et une centaine de dragons. Le reste 
de la cavalerie s'étant replié sur les autres esca- 
drons, eut le temps de se retirer, après avoir 
culbuté vers Kletkow une partie des ennemis 
dans la Rega, et leur avoir fait une centaine de 
prisonniers. 

Romanzow continuait, pendant ce temps, ses 
approches contre leBollenwinckel , clef du camp 
ennemi. Il fit attaquer, dans la nuit du 17 au 18 
septembre , le retranchement élevé sur la plage , 
et la redoute verte (griine Schantze); le premier 
fut emporté , la seconde résista. La nuit suivante 
1 attaque fut renouvelée sans succès et ce point 
devint depuis ce moment le point de mire des 
assiégeans. Le prince de Wurtemberg fît cons- 
truire une redoute sur la plus haute sommité 
du Bollenwinckel; espérant que le général Plat- 
ten ne tarderait pas à lui amener des subsistances 
et des renforts. 

En eifet, ce général, que nous avons laissé à 
Landsberg après son expédition contre les dépôts 
de Poseu, en partit, le 25 septembre, se réunit 



220 TRAITK DE§ GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

le 27 à Freyenwalfle à la cavalerie surprise à 
Treptow , et vint prendre position , le 2 octobre, 
à Prettrain, sur la rive i^aiiche de la Persante , 
ce qui porta les forces du prince à 16 mille hom- 
mes; mais l'embarras des vivres n'en fut que plus 
grand, car il fallait les faire venir de Stettin par 
Golnow, à travers mille obstacles. On attendait 
un grand convoi de cette ville; mais Romanzow 
faisait tous ses efforts pour empêcher son arrivée. 
D'un autre côté, la grande armée russe, après 
son départ de la Silésie, étant venue successive- 
ment camper àDriesen et à Drambourg , détacha 
les généraux Berg et Fermor sur Greifenberg, 
avec ordre de pousser , jusqu'à Treptow. 

Cependant le colonel Rleist fut envoyé à la 
rencontre du convoi , et le joignit à Golnow. Le 
général Platten fut détaché avec 6 bataillons , 
pour attirera lui tous les petits corps qui se trou- 
vaient vers Greifenberg, et se porter ensuite sur 
Golnow, afin de faciliter la marche de Kleist et 
de son convoi. En même temps Knobloch devait 
se poster en arrière de Treptow, et y envoyer un 
détachement pour en retirer un bataillon et les 
vivres qui s"y trouvaient. L'oflicier qui lui porta 
cet ordre, le rendit mal ou ne fut pas compris; 
le général se porta avec son détachement, le 
20 , jusqu'à Treptow, où il fut coupé et entouré , 
le lendemain , par un corps russe que Romanzow 
y conduisit lui-même par Garriu. 



CHAPITRE XXIX. 221 

Plalten campa, le ig, à Schwantesliagen , et 
envoya, le 30, le lieutenant-colonel Courbières, 
avec deux bataillons et un régiment de hussards , 
pour faire un fourrage vers Baumgarten et Zarn- 
glaf. Ce détachement ftit enlevé par le général 
Dolgorouky, à très-peu de distance du camp , sans 
qu il fût possible de lui donner secours. Dans le 
même instant , la grande armée de Butturlin s'é- 
tait portée aux environs de Regenwalde , et avait 
détaché le général Fermorç pour attaquer, de 
concert avec les troupes légères de Berg , le corps 
dePlatten, et lui couper la retraite sur Stettiu. 
Mais il décampa dans la nuit du 21 octobre , tra- 
versa la forêt de Kautreck, au milieu des tirail- 
leurs ennemis ; et comme Fermor avait commis 
la faute de s'arrêter à Glewilz , les Prussiens re- 
joignirent à Golnow le convoi dont ils devaient 
protéger 1 arrivée. 

Le 22, Fermor attaqua Golnow, ce qui força 
le train à revenir sur Stettin , et Platten à se reti- 
rer sur Damm le 23. Cet événement eut les plus 
fim estes résultats : Rnobloch, investi à Treptow, 
depuis le 21 , fut forcé de capituler le 25, avec 
1,800 hommes; la communication entre le camp 
de Colberg et le général Platten , fut interceptée ; 
il fallut renoncer au convoi de vivres. 

D'un autre côté, les Russes enlevèrent, le 22 , 
la redoute de Spie, et on fut obligé de faire ren- 
trer au camp les troupes qui occupaient les hau- 



222 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

leurs de Prettmin , sur la rive gauche de la Per- 
saiite. Ce cou Ire-temps ne découragea pas le 
prince; il résoUiL d'attendre la dernière extré- 
mité , avant de chercher à se faire joiu' , espérant 
que la rigueur de la saison forcerait les Pvusses à 
se retirer ; et lit retrancher le passage de Golber- 
ger-Deep (i), point unique par lequel il pût opé- 
rer sa retraite. Un bâtiment chargé de grains, 
qui mouilla par hasard près du port, fut remor- 
qué par des chaloupes, et procura du pain pour 
quinze jours. 

Le 2 novembre, la grande armée russe se mit 
en route pour la Pologne, laissant à Romanzow 
un renfort nombreux sous les ordres du général 

ï^erg. 

Le corps de Platten, que le roi avait d'abord 
destiné à couvrir Berlin contre linvasiou dont il 
îe croyait menacé parles Autrichiens, se réunit 
ensuite , le 9 , à Beriinchen au général Scheuken- 
dorf, qui amenait, dans le même but, 8 faibles 
bataillons de l'armée de Silésie. Ces deux divisions 
marchèrent à Naugarteii, où elles arrivèrent le 
i4, poussant devant elles le corps (ie Berg , qui se 
retira sur Freyenwalde. Par un hasard fort heu- 



(1) Colbeiger-Deep est un village situé près de la mer et du lac 
de Kaniper ; on chemine entre la mer et ce lac , jusqu'au goulet qui 
le ferme, de manière que ce passrge forme un défilé étroit, dans 
lequel se trouve encore l'obstacle clu goulet , qui exige un long pont. 



CHAPITRE XXIX. 22^ 

reux , le prince de Wurtemberg faisait , dans le 
même instant, ses préparatifs pour quitter le 
camp retranché, par le Golberger-Deep. Après 
avoir rassemblé, dans la nuit du i3au i4, tous 
les canots nécessaires pour jeter un pont sur la 
Rega, et les avoir transportés de Colberg en ar- 
rière des dunes de l'étang de Kamper , le prince 
se mit en marche le i4 à sept heures du soir , 
laissant seulement les gardes des retranchemens 
les plus avancés à leurs postes pour cacher sa re- 
traite. Le corps arriva à une heure du matin à 
Colberger-Deep, et, comme le pont de chevalets 
sur lequel on devait passer le lac , n'était pas prêt , 
l'avant-garde le passa en canots. Le corps suivit , 
lorsque le pont fut achevé, traversa le marais sur 
une vieille digue négligée par les Russes , et se 
rendit, le i5, à Treptow. 

Le général Platten , parti le même jour de Nau- 
garten, s était dirigé à Koldemanz, où il apprit 
l'heureuse retraite du prince , et son projet de 
marcher, le 16 , à Greifenberg. En effet, le prince 
ordonna à ce général de se porter à Plathe , pour 
y réparer le pont; et le 17, les deux corps se réu- 
nirent à Greifenberg. Le prince de Wurtemberg 
résolut alors d'opérer encore une fois sur les der- 
rières de Komanzow, et se porta, le 18, à Fal- 
kenberg, poussant devant lui les troupes de Berg. 
Mais le général russe ne prit point le change; il 
resserra la place de Colberg , et sa posta lui-même 



224 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

avec un corps nombreux à Gostin, pour eu cou- 
vrir le siège. 

Dans cet état de choses , il ne resta d'autre parti 
aux Prussiens, que de se rapprocher de leur 
grand convoi de Stettin; ils marchèrent donc 
par Naugarten, etSchvvusen , àTreptow, où le 
convoi arriva le lo. Après avoir pourvu à la sub- 
sistance de ses troupes, le prince retourna le 12 
sur Colberg et trouva le corps de Ronianzow en 
bataille entre Prettmin et Rehmer, sur la gauche 
de la Persante. La canonnade s'engagea aussitôt. 
Les Prussiens enlevèrent d'abord le passage re- 
tranché de Spie; mais il leur fut impossible de 
rien obtenir de plus; et, la saison élant trop ri- 
goureuse pour continuer les opérations , le prince 
fut forcé d'abandonner la place à son sort. Le i5 , 
une partie de ses troupes se porta en Saxe et en 
Lusace, et lui-même dans le Meklenbourg. Le 
brave colonel lieiden rendit la place, le 16 dé- 
cembre , faute de munitions et de vivres. Le corps 
de Romanzow qui en avait fait la conquête, prit 
ses quartiers d'hiver en Poméranie. 



CHAPITRE XXX. 22$ 



CHAPITRE XXX. 

Ob s eî'vations générales su?' la campagne de 1^61. 
Opérations de Daun, comparées à celles de 1 809. 

xYpRÈs avoir analysé les opérations de quatre ou 
cinq campagnes actives , il est difficile de dire 
quelque chose de neuf sur une campagne qui a 
eu lieu sur le même théâtre , sans combats. Les 
fautes ont toujours été les mêmes ; les coalisés 
ont embrassé la ligne d'opérations, de la manière 
la plus contraire à leurs intérêts- Frédéric , dont 
les moyens diminuaient chaque jour, ne savait 
à quel syslème il devait recourir : la guerre d in- 
vasion ne lui convenait plus; il n'était plus dans 
ses intérêts de courir alternativement sur les Au- 
trichiens et les Russes , parce que celte guerre 
de vigueur lui eût enlevé ses derniers soldats, 
échappés aux scènes sanglantes deZorndorf, de 
Kunersdorf et de Torgau. La prudence lui con- 
seillait de les laisser tranquilles , jusqu'à ce que 
l'occasion se présentât d'attaquer avec succès une 
seule de leurs armées; c'était en elFet un moyen 
3. i5 



326 TRAITÉ DES GRANDES OPKRATIOAS MILITAIRES. 

sur de faire rentrer l'autre daus ses frontières. 
Peut-être lui reprochera-t-on avec quelque jus- 
tice de ne pas avoir profTtë des mois de mars et 
d'avril , pour livrer une bataille à Daun , avant de 
quitter la Saxe et de marcher en Silésie. 

Il me paraît au moins que Frédéric ayant une 
masse en Saxe, et voulant en porter une grande 
partie en Silésie , devait attaquer le maréchal 
avant de partir, pour lui ôter Tenvie de profiter 
de l'énorme supériorité qu'on lui laissait sur le 
prince Henri. S'il avait prévu que Daun resterait 
dans l'inaction, sans doute il valait mieux l'y 
laisser; mais, à moins d'un traité entre lui et ce 
maréchal , il ne devait ni ne pouvait le supposer. 
Daun avait jusqu'alors montré une sorte de pusil- 
lanimité qui tenait à la supériorité de génie qu'il 
reconnaissait au roi ; cependant il l'avait attaqué 
deux fois avec succès; jamais il n'avait été opposé 
à un autre général, et il était naturel de penser 
qu'il ne craindrait pas autant le prince Henri que 
Frédéric , et ne perdrait pas l'occasion de battre 
3o mille hommes avec 60 mille. 

Une fois arrivé en Silésie , iî semblait inutile 
de laisser le corps de Goltz à Glogau , car les Rus- 
ses étaient encore entre Posen et la Vistule; si on 
l'avait réuni à l'armée, elle aurait été forte de 60 
mille hommes , et , sans contredit , Frédéric eût 
bien pu attaquer Laudon , qui n'en avait pas 5o 



CHAP ITRE XXX. 22'] 

mille. Les positioixs des Autrichiens étaient bon- 
nes ; mais pas inaccessibles , et il ne coûtait rien de 
chercher à les déloger , au moins par des manœu- 
vres. Si le roi fût parvenu à les rejeter au mois de 
mai , par Glatz , en Bohême, leur réunion avec But- 
turlin n'aurait pas eu lieu, et ou aurait gagné les 
défilés qui assurent de grands avantages dans la 
défensive. Frédéric, loin d'empêcher cette jonc- 
tion , fit au contraire tout ce qui dépendait de lui 
pour la faciliter, en prenant le change sur les 
mouvemens de l'ennemi. On lui a reproché avec 
fondement de n'avoir pas attaqué Laudon , le 22 
juillet àBeerwalde, près de Munstcrberg ; car il 
eût mieux valu livrer bataille à cette époque , que 
de venir deux mois après s'enfermer dans un 
camjx, entouré d'armées supérieures. 

Aussitôt que le coup médité par le général Goltz 
fut manqué, et que les Russes s'avancèrent sur 
roder, il fallait attaquer leur armée ou celle de 
Laudon. On avait tout intérêt à le faire, parce 
qu'une victoire renversait le plan de campagne, 
et l'on avait plus d'espoir d'en remporter une sur 
un corps séparé par un fleuve de celui qui devait 
le secourir, que de battre deux armées réunies, 
ou pouvant donner simultanément. Aucune consi- 
dération militaire ne justifiera le roi d'avoir laissé 
écouler depuis le 1" jusqu'au i5 août, sans acca- 
bler les Russes ou les Autrichiens ; il ne devait ni 

i5* 



223 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

lie pouvait calculer que des forces aussi reclou- 
tahles ne se joignissent que pour une parade. 

Sans doute, l'idée du camp de Buntzelwitz est 
d'une noble audé-ice; mais il me semble qu il va- 
lait bien autant employer la moitié de cette au- 
dace, à livrer une bataille, dans la marche sur 
Munsterberg, le 22 juillet. En eiTet, un échec 
n'eût rien fait perdre au roi, tandis que, força à 
Buntzelwitz, tout était perdu. Il paraît au moins 
certain que, si le projet d'attaque conçu par 
Laudon eut été exécuté le 3 septembre, l'armée 
prussienne eût été totalement anéantie , pour peu 
que ce générai eût su profiter de sa victoire. 

En un mot , s'il est reconnu qu'une année oc- 
cupant une double ligne d'opérations intérieure ^ 
contre deux armées isolées à une grande distance , 
ne doit point les aller chercher trop loin pour 
n'avoir pas un mouvement trop long à exécu- 
ter ; il est indispensable aussi quelle se porte 
ojivement sur celle qu'il importe le plus d'acca- 
bler ^ pour les tenir à une distance convenable 
et les empêcher de manœuvrer simultanément. 
Frédéric agit tout- à- fait contre ce principe: 
peut-être avait-il quelques motifs secrets de croire 
que, d«ins le cas même où ces armées se réuni- 
raient, non-seulement elles n'agiraient pas simul- 
tanément, mais qu'elles n'opéreraient pas même 
de concert. Ce serait la seule raison qui justifie- 
rait cet oubli. 



CHAP ITRE XXX. 220 

Enfin , il me semble que Frédéiic cora^mit une 
faute qui lui coûta fort cher , en n'autorisant pas 
le prince de Wurtemberi^ à attaquer Roniiiuzow 
en Poméranie , tandis qu'il était supérieur à ce 
général. Le prétexte d'attendre le résultat de l'at- 
taque projetée par Goltz, n'est pas supportable. 
Goltz n'avait pas assez de forces pour frapper des 
coups décisifs sur une armée trois fois [)lus nom- 
breuse. J avoue que l'emploi du corps deAVuiiem- 
berg eût été beaucoup plus convenable, s il eût 
été placé d'abord à Landsberg pour concourir 
ensuite à l'expédition, tandis que Romanzow au- 
rait attendu dans ses cantonneraens les approvi7 
sionnemens de siège; mais si le roi préférait le 
laisser en Poméranie , il y avait tout à gagner à 
lui faire attaquer Romanzow avant que celui-ci 
eût reçu ses renforts. 

Le roi perdit par ces délais une place qui deve- 
nait très-dangereuse entre les mains de ses enne- 
mis , et dont la conquête aurait peut-être donné 
une tournure décisive à la campai;ne suivante , si 
des événemens d'une autre nature n'avaient 
changé totalement la face des affaires. 

Ce que les Autrichiens firent de mal dans cette 
campagne , provient du mauvais choix de la ligne 
d'opérations et du système compassé de Daun. 

La conduite de Laudon , sans être marquée au 
coin du génie, fut souvent digue déloges; et, 



23o TRAITÉ DES GRANDES OPÈRATION'S MILITAIRES. 

dans cette guerre, c'était beaucoup. D'après le 
. plan adopté, il avait intérêt à ne rien entrepren- 
dre avant l'arrivée des Russes , et il manoeuvra 
très-bien pour se réunir à eux. Comme je l'oidéjà 
observé, le projet conçu pour attaquer le camp 
de Buntzelwitz, était basé sur l'emploi des masses 
au point décisif; la direction que Laudon voulait 
leur donner, aurait sûrement produit de très- 
grands résultais s'il eût réussi , comme tout por- 
tait à le croire. Enfin, il mit le sceau à ses opéra- 
tions par lescalade de Schweidnitz , entreprise 
bien conçue, encore mieux conduite, et dont le 
résultat donnait les moyens d'ouvrir Tannée sui- 
vante une belle campagne. Celle-ci fiit la seule 
où Laudon commanda en cbef; et s'il ne fit 
pas mieux, on peut l'attribuer à ses instructions 
primitives, et au peu de secours qu'il reçut de 
l'armée russe , sur laquelle reposaient toutes les 
combinaisons du cabinet de Vienne. 

Mais s'il eut un beau côté dans ses opérations, 
bn lui adresse néanmoins quelques reproches. 
Le premier, est de n'avoir point profité de sa su- 
périorité pour attaquer Goltz au mois d'avril, et 
de s'être borné à des démonstrations. Il de\"ait le 
tenter puisqu'il ne risquait que la perte de quel- 
ques hommes, ce qui dans les proportions numé- 
riques des deux partis n'était pas un grand mal. 
S'il avait réussi , le corps eût été anéanti ou rejeté 



CHAPITRE XXX., 23l 

dans quelque place, où peut-être il n'aurait pu 
tenir; dans tous les cas , c'était un résultat à cher- 
cher. Le second , plus grave , est de ne point avoir 
profité de ses énormes avantages pour attaquer 
le roi à Nicolstadt, du 1 5 au 18 août. 11 est in- 
concevable que deux armées , éloignées de 200 
lieues, qui passent la moitié de la campagne à 
lier leurs opérations , et qui parviennent à pla- 
cer entre elles un ennemi sans appui, sans re- 
traite, divisé en deux corps pour faire face à 
leurs masses , et que rien n'empêchait de donner 
au même instant, aient passé quatre jours sans rien 
tenter , et laissé sortir le roi de cet embarras. 
Comment Laudon qui projeta l'attaque de l'armée 
prussienne , lorsqu'elle occupait un camp re- 
doutable, appuyé à Schweidnitz , se justifiera-t-il 
de l'avoir laissée tranquille , dans une position 
commandée de toutes parts et sans retranche- 
mens , où elle n'aurait eu aucune retraite en cas 
de revers? 

S'il faut en croire Thielke, Laudon ne peut re- 
jeter ses fautes siu' le conseil aulique ; car il avait 
reçu, au commencement de la campagne, une 
lettre de la main de Marie-Thérèse, qui lui accor- 
dait carte blanche, et l'avait affranchi de la tutelle 
de ce fameux conseil , à qui l'Autriche doit tous 
ses revers depuis le prince Eugène de Savoie. Si 
le fait est constant, on peut aussi demander à 



2.32 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

Laudon pourquoi , après avoir escaladé Schweid- 
nitz, il n'a pas réuni ses go mille hommes (en y 
comptant le corps de Czernischef) , et n'a pas 
alors attaqué le roi, et marché sur Breslnu; le 
maréchal aurait facilement accahlé Frédéric , qui 
n'avait pas plus de 45 mille combattans divisés , 
et doiit la défaite eût assuré la conquête de la 
Sîlésie. Au lieu de frapper ces coups importans, 
on renforça Daun, qui avait déjà deux fois plus 
de forces que son adversaire , et n'en fit aucun 
usage. 

Ceux qui conçurent le plan général de la cam- 
pagne, et Daun lui-même, sont bien plus répré- 
hensibles que Laudon. En portant le théâtre des 
grandes opérations en Silésie, on engageait le roi 
à s'y rendre : or c'était , suivant un ancien pro- 
verbe, prendre le taureau par les cornes. Cette 
province lui présentait en effet la ligne de l'Oder; 
où depuis Stettin jusqu'à IN eiss , huit places fortes 
lui offraient des appuis inappréciables en cas de 
défaite; des dépôts, des magasins, et surtout 
la facilité de manoeuvrer sur les deux rives de ce 
fleuve. En Saxe et sur TElbe, au contraire, les 
Autrichiens avaient Dresde en première ligne, et 
Prague en seconde, tandis que le roi ne tenait 
que le poste de Wittemberg.Ou était à cinq ou six 
marches du centre de sa puissance; et, une ou 
deux victoires terminaient la lutte, en lui cou- 
pant les communications de TOder. 



CHAPITRE XXX. 233 

MilJe motifs devaient décider les TSnliHchiens à 
frapper les giauds coups eu Saxe, parce qii iiu 
seul y aurait écrasé leur ennemi ; en Silésie , il 
n'eût été blessé que légèrement. Ils avaient de 
plus en opérant dans cette première province , 
l'avantage dune frontière saillante formée par les 
montagnes de la Bohême , au centre de leurs opé- 
rations, vers Bautzen et Zittau, entre Dresde et 
le comté de Glatz. Daun avait, au mois d'avril, 
90 à 100 mille hommes y compris Tarmée des 
Cercles; Laudon alors en comptait 4^ mille : si 
Ton eût laissé 20 mille hommes vers Glatz jusqu'à 
l'arrivée des Russes , qu'on eût remis à Butturlin 
la conduite des sièges, et (|u'eufin Laudon et 
Daun se fussent rapidement formés, le premier 
de Dresde à Bautzen , avec des troupes légères à 
Pirna, le second de Bautzen à Hoyersw^erda; et 
c]ue deux masses de 60 mille hommes , dirigées 
par un seul chef, eussent attaqué Frédéric simul- 
tanément en le jetant toujours à gauche, il eût 
été coupé de toutes ses ressources : une bataille 
perdue aurait causé sa ruine. Si , contre toute 
vraisemblance , Daun perdait une ou deux ba- 
tailles , qu'en serait-il résulté ?... N'avait-il pas 
derrière lui Dresde, les défilés de la Bohême, 
et , à la dernière extrémité , Prague ? Une seule 
marche de l'armée russe sur Breslau, n'eût-elle 
pas amplement compensé ces deux batailles 



234 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

dont les pertes eussent pu être remplacées en 
quinze jours ? 

Ce fut à peu près la même direction que Daun 
donna à ses opérations , en ij6o , lorsqu'il voulut 
empêcher le roi de se porter en Silésie, et certes 
il manoeuvra bien plus habilement que dans cette 
campagne. Sa position eût produit les plus grands 
résultats si, à cette époque, il avait attaqué Fré- 
déric en marcbe, comme nous l'avons observé 
au chapitre XXVI de la 3^ partie. Mais ce n'est 
point en tenant des positions , en séjournant sou- 
vent et craignant de marcher trop près d'une ar- 
mée inférieure en nombre, que l'on empêche 
son adversaire de rouvrir ses communications , 
et que l'on réussit. Si le maréchal avait porté dès 
le mois d'avril , ses i25 mille hommes sur l'Elbe, 
en s'emparant de Torgau et de "\yittemberg , et 
attaquant les Prussiens partout où il les aurait 
rencontrés sur l'une ou l'autre rive de ce fleuve ; 
enfin , s'il avait manoeuvré de manière à tenir la 
droite de l'armée toujours renforcée et prolongée 
sur la gauche du roi, il eût été impossible à ce 
prince de se retirer autre part que sur Magde- 
bourg, ce qui eût mis ses états à la merci de ses 
ennemis. Frédéric sentant que cette conquête 
tendait à lui ôter ses moyens de recrutement, 
aurait à la vérité cherché à livrer une bataille dès 
les premiers mouvemeus : mais qu'en serait-il 



CHAPITRE XXX. 235 

résulté, puisqu'en cas de revers, on trouvait un 
point de ralliement et d'appui sous les murs de 
Dresde , qui eût permis de recommencer , huit 
jours après, une nouvelle tentative ? Deux batailles 
gagnées par le roi , eussent détruit son armée 
sans lui acquérir un pouce de terrain siu^ celte 
ligne d'opérations. 

Il est plus naturel d'imputer ces fautes majeu- 
res dans l'emploi des forces, au conseil aulique 
qu'au maréchal, mais cela ne fait rien au fond. 
Peu importe , pour la démonstration et l'appli- 
cation des principes, que ce soit le cabinet ou 
les généraux qui aient mal combiné, je n'écris 
pour blâmer ni pour louer personne. Ce qui dé- 
pendait sans doute du maréchal, c'était de mieux 
employer les masses dont il avait le comman- 
dement exclusif: lorsque le roi partit, le 2 mai , 
pour la Silésie , il ne resta au prince Henri que 3o 
mille hommes; Daun avait 80 mille combattaus , 
l'armée des Cercles et le corps dOdonell , com- 
pris. Pourquoi ne cliercha-t-il pas à le rejeter sur 
Wiltemberg, le 6 ou le 7 mai? Quel motif 
l'engagea à faire partir Odonell pour Zittau, 
et à différer de marcher sur la capitale, afin de 
détruire les ressources du roi , ou sur Buntzlau , 
pour se lier avec les Russes et Laudon ? 11 aurait 
eu, après le départ dOdonell, encore 60 mille 
hommes pour poursuivre une arm.ée réduite 



236 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

. à 20 mille par les pertes présumables d'une 
bataille. Tempelbof , pour excuser le maréchal , 
n'a pas craint d'avancer que le roi , ne se trouvant 
qu'à quatre ou cinq journées de là , serait revenu 
sur ses pas. C'est un raisonnement faux ; à Lignitz, 
Laudon fut battu à deux lieues de Daun , sans que 
celui-ci pût le soutenir; la bataille de Prague fat 
perdue, parce que les Autrichiens laissèrent un 
intervalle de quelques centaines de toises à l'angle 
que formait leur centre? Comment Frédéric , à 
quarante lieues du prince Henri , et courant à 
Schweidnitz, aurait-il donc empêché son frère 
d'être battu vers Meissen , sur la rive gauche de 
l'Elbe ? 

Pour apprécier l'argument de Tempelbof, 
examinons les opérations de Napoléon sur Ralis- 
bonne, eni8og, etvers Mantoue, en 1796; on 
verra , dans les mémorables batailles dEckmuhl , 
d'Abensberg et de Ratisbonne , deux grandes ar- 
mées successivement battues, enfoncées et cul- 
butées à deux journées de marche l'une de l'autre. 
On trouvera, en Italie, les deux colonnes de 
Wurmser anéanties en 24 heures , non pas à 
quarante lieues, mais sur le même terrain, à 
Lonato et à Castiglione. Que l'on place un instant 
Napoléon dans la position de Daun, avec ses i25 
mille hommes, au mois d'avril , et que l'on suive 
la marche ordinaire des entreprises de ce grand 



CHAP ITRE XXX. 2^'] 

capitaine, et l'on conviendra , qu'an mois de juin, 
il n'y aurait eu en Prusse d'autres troupes que 
celles enfermées dans les places. 

Ces observations jointes à celles que noïis avons 
déjà eu occasion de faire quelquefois sur les avan- 
tages de prendre l'initiative , nous engagent à ré- 
capituler les maximes qu'elles semblent consa- 
crer : 

1° Il est incontestable qu'une armée en prejiant 
V initiative cV un mouvement , peut le cacher jusqu à 
l'instant oit il est en pleine exécution ; ainsi lorsque 
les opérations ont lieu dans l'intérieur de sa ligne, 
un général peut gagner plusieurs marches sur 
l'ennemi. 

2.° Il est de la plus haute importance , pour'^ 
juger sainement les opérations militaires , de ban- 
nir , de toutes les combinaisons , ces calculs com- 
passés qui supposent qu'un général sera informé 
d'un mouvement et s'y opposera par la meilleure 
manœuvre , à V instant même oit il com??iencera. 

3° Lo7'sque deux corps d'armée combineront 
leurs opérations de manière à mettre l'ennemi entre 
deux Jeux j à la distance de plusieurs marches y ils 
formeront une double ligne d'opérations contre 
une simple , et s'exposeront à être battus séparé- 
ment , si V ennemi profite de sa position centrale. 
Il en est de cette manœuvre comme d'un mouve- 
ment fait au loin sur les flancs , et Von doit les 



338 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

mettre l'une et Vautre clans la classe de ceux qui 
ne peuvent produire un effet simultané au moment 
de leur exécution. 

4° // est prouvé par V expérience de plusieurs 
siècles et par les maximes présentées dans le cha- 
pitre IX y qu'un général mettra toutes les chances 
en sa faveur y lorsqu'il prendra l'initiative des mou- 
vemens , soit dans ses opérations stratégiques , soit 
dans ses dispositions de combat. Je suppose , eu 
effet, qu'une armée de 40 mille hommes soit 
chargée de défendre un pays contre une de 60 
mille; si elle prévient Temiemi , elle pourra par 
ses mouvemens stratégiques , mettre en action le 
gros de ses forces sur un point où l'ennemi n'en 
aura pas autant à lui opposer et l'obligera ainsi à 
combattre avec désavantage , ou à faire des con- 
tre-manoeuvres qui retarderont ses progrès. 

Par l'application de ce système aux disposi- 
tions de combat, l'on double encore cet avan- 
tage, puisqu'on se trouve n'avoir à combattre 
qu'une partie du corps ennemi occupant le point 
désigné pour les efforts généraux. 

Le rôle que joua Daun, comparé à ce qu'il eût 
pu faire , nous prouvera combien il fut loin de 
mériter la réputation colossale dont il jouit pen- 
dant long-temps dans l'armée autrichienne. 11 ne 
suffit pas, en effet, de savoir bien faire camper 
ses troupes, et de les mettre en bataille pour 
être réputé grand capitaine. 



CHAP ITRE XXX. 289 

Supposé que Daun , comme l'a avancé Tem- 
pelliof, n'ait pas combattu le prince Henri, le 6 
ou 7 mai , parce qu'il avait peur que le roi ne 
revînt sur lui , il eût suffi pour le rassurer de re- 
mettre l'attaque jusqu'au lo, en ne faisant partir 
Odonell que le i5 , puisqu'à cette première 
date le roi était déjà entré en Silésie , et que 
l'on n'avait plus à craindre son retour : la pré- 
sence d'Odonell n'était pas urgente dans cette 
province , car il resta deux mois à Zittau, observé 
par un seul régiment de hussards. Ainsi le maré- 
chal ne saurait être excusé quand bien même les 
instructions du conseil aulique lui eussent tracé 
sa conduite : d'ailleurs puisque ses panégyristes 
s'accordent à lui donner un grand caractère , que 
ne faisait-il dans cette circonstance comme le 
prince Eugène qui battit les Turcs malgré ses or- 
dres. Un général qui a une réputation à soutenir , 
prouve qu'il manque de génie , en consentant à 
parader avec 80 mille hommes contre 3o mille, 
et à ne pas tirer un coup de fusil dans une cam- 
pagne , où l'on opère activement sur tous les au- 
tres points. 

Daun ne commit pas une faute moins grave à la 
fin de l'année , en ne frappant pas un coup décisif, 
avec le renfort de i5 à 18 mille hommes que 
Laudon lui envoya. U se borna à prendre quel- 
ques villages, afin de donner plus d'aisance à ses 



2^0 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

quartiers criiiver : est-ce là l'emploi qu'il devait 
faire d'une masse de 'j5 mille hommes , qui n'en 
avait pas 3o mille à combattre pour conquérir un, 
royaume, et termiuerla guerre? Ce n'était pas dans 
l'intention qu'il restât sur une défensive ridicule, 
qu'on l'avait renforcé, en tirant des troupes de 
la Silésie après le départ de l'armée russe. Ce der- 
nier trait mit le comble aux bévues de cette cam- 
pagne : on eût dit que les généraux autrichiens 
étaient embarrassés de leurs régimens; ils les dé- 
tachaient, les faisaient marcher et revenir : et 
tout cela sans aucun but raisonnable. 

En considérant cet emploi fautif des forces, 
les résultats qu'il obtint, et ceux qu'aurait pro- 
curés un système basé sur les principes modernes, 
appliqué avec rapidité et vigueur, on conviendra 
que les Autrichiens n'auraient rien pu imaginer 
de plus mal, et qu'ils en auraient reçu un juste 
châtiment si le roi n'eût pas été épuisé. 

Je ne parlerai pas des Russes : ils ne firent rien , 
parce que leur politique le voulut ainsi. La con- 
duite du maréchal Ëutturlin prouve seulement 
que deux armées sous des chefs diiférens , et de- 
vant agir de concert sur une même ligue d'opéra- 
tions, exécuteront dilTiciiement quelque chose 
de parfait , et qu'une seule fera toujours mieux 
qu'elles, à part même ia mésintelligence qui peut 
régner entre leurs chefs. 



CHAPITRE XXXI. 2^1 



CAMPAGNE DE 1^62. 



CHAPITRE XXXI. 

Campagne des armées françaises et alliées en 1 762. 
Bataille de Wiïhemsihal. Observations générales 
sur les lignes d'opérations en TVestphalie» 



Avant de rapporter les opérations de Tarraée de 
terre , il ne sera pas inutile de jeter un coup- 
d'oeil sur les affaires maritimes. L'année 1760, 
s'était passée sans aucun événement d'impor- 
tance. Celle de 1761 , commença de même. On 
ignorait encore en Europe que Lally pressé dans 
Pondichéry y avait capitulé le 2 1 janvier , et que 
la Martinique allait être envahie. La mort de 
Georges 11 élevant un rival dangereux à Pitt dans 
la personne de lord Bute, gouverneur du jeune 
prince de Galles qui lui succédait, commença à 
donner des espérances aux amis de la paix. 
Le duc de Choiseul avait enfin trouvé dans 
3. 16 



2.|2 TRAITÉ DES GllAINDES OPh.RATIO.XS MILITAIRES. 

l'alliance de TEspagne le seul remède aux maux 
dont l'Europe était menacée par le traité de Ver- 
sailles : cependant il était déjà bien tard ; les 
flottes et le commerce espagnol privés de l'appui 
de la marine française , alors entièrement déla- 
brée, ne firent qu'augmenter les trophées de len- 
nemi. A peine Pitt eut connaissance des négocia- 
tions entamées entre les deux cours qu'il proposa 
de tomber sur les bâtimens et les colonies de l'Es- 
pagne, comme cela s'était pratiqué en lySS, à 
l'égard de la France : contrarié dans ses projets, 
et préférant abandonner les rênes du gouverne- 
ment à les tenir dune main peu sûre , il donna sa 
démission. Lord Bute lui succéda ; toutefois l'im- 
pulsion imprimée par sou prédécesseur à la ma- 
rine anglaise, survécut à sa carrière ministérielle: 
les élémens de supériorité existaient , l'on ne pré- 
vînt pas l'ennemi, mais Ton ne tarda pas à s'enri- 
chir de ses dépouilles. La Martinique fut soumise, 
au commencement de i -62; l'Ile de Cuba envahie, 
les Philippines conquises, la Havane et Manille 
saccagées; de nombreux et riches convois espa- 
gnols enlevés; Acapulco même et la Vera-Gruz 
sur le continent américain offrirent un butiu 
immense à l'audace des croiseurs anglais. Un ou- 
trage plus sanglant fut la prise de Belle-Isle à la 
vue des côtes de France , malgré la défense hono- 
rable du chevalier de Sainte-Croix, mais qu'on 



CHAPITRE XXXI. ^43 

ne put empêcher, faute d'une escadre capable de 
tenir la mer. 

Cependant lord Bute appliquant à propos la 
maxime de Rome , consentit à signer la paix dans 
la prospérité : on a reproché au duc de Clioiseul 
d'avoir compromis gratuitement les ressources 
de lEspagne, en s'unissant trop tard à elle, ou 
d'avoir conclu trop tôt une paix onéreuse si le 
concours des deux nations rendait le rétablisse- 
nientdesaiïàirespossible. Cependant on ne saurait 
dissimuler que le pacte de famille conservant 
toute sa vigueur pendant la paix, le traité de Ver- 
sailles ne fut encore fort avantageux à la France. 
On pouvait endurer une humiliation passagère 
dans l'espoir de s'en venger aussitôt que les deux 
Etats auraient réparé leurs pertes et concerté un 
bon plan d'opérations. Sous ce point de vue, il 
serait d'autant plus injuste de le blâmer, que 
rheureuse issue de la guerre d'Amérique , éclatée 
i5 ans après, en fit recueillir les fruits les plus 
gloi ieux. Mais pour ne pas anticiper sur les temps , 
il convient de revenir aux opérations militaires. 

Les elForls extraordinaires de la France dans la 
campagne précédente, avaient abouti à la misé- 
rable atïaire de Willinghausen, dont les suites, 
plus pitoyables que le combat, avaient remis les 
choses sur le pied où elles se trouvaient au com- 
mencement de la campagne. Le projet du cabinet 
de Versailles, opposé à celui de 1761 , fut basé, 

16* 



244 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

sur la position aclnelle des troupes, et la con- 
naissance fies fautes passées; on résolut cle faire 
agir la masse principale de 80 mille hommes, par 
la droite sur la Hesse, tandis qu'un corps de 3o 
mille opérerait sur le Bas-Rhin. Ce dernier fut 
confié au prince de Coudé; le gouvernement, 
prit l'étonnante résolution de partager le com- 
mandement de l'armée principale entre les maré- 
chaux d Estrées et de Souhise , et de renvoyer les 
deux frères Broglie dans leurs foyers. 

L'armée alliée se resserra un peu dans les pre- 
miers jours de mai; le corps hanovrien deSpor- 
ken cantonna aux environs de Blumberg ; les An- 
glais sous le général Granhy, aux environs de 
Bielefeld; le reste entre HolzmindenetEimbecke. 
Ce dernier corps passa le Weser, le i5 , et campa 
entre Reilkircheu et Horn. Le quartier-général 
de Ferdinand, fut transféré, le 6 juin, de Pir- 
mont à Corvey. Le général Luckner et le prince 
Frédéric de Brunswick restèrent sur le Weser à 
Eimbecke et Hoxter, pour couvrir le Brunswick 
et le Hanovre. 

L'armée française cantonnait sur les deux rives 
de la Fulde , jusqu'aux environs de Corbach ; le 
corps saxon du prince Xavier occupait la Thu- 
ringe; les troupes légères couraient jusqu'auprès 
de lialberstadt; la place de Gœltingen , à la tête 
des quartiers , avait une forte garnison. Le lieute- 
uant-général Chevert devait la couvrir avec un 



CHAPITRE XXXI. 2^'J 

corps de 18 bataillons et 28 escadrons. Tout fut 
assez tranquille de part et d'autre jusqu'au milieu 
de juin. 

Ferdinand re'unit son armée, le 18 juin , et s'é- 
tablit successivement à Brakel , à Borckholz , et le 
2 1 entre Korbeke et les bauteurs de Teiclisel ; les 
troupes légères passèrent laDimel , occupèrent le 
bois de Rlieinbardswalde, ainsi que le cbaleau de 
Sababourg. Le prince Frédéric se porta à Tren- 
delburg, pour soutenir ce poste ; le général V/al- 
degrawe occupa les hauteurs de Libenau , et les 
brigades Walmoden et Zastrow campèrent sur 
les bauteurs dEverscbutz. Le 23, tous les avant- 
postes passèrent la Dimel , pour couvrir la cons- 
truction des ponts, qui s'effectua pendant la nuit. 

Au moment où le duc Ferdinantl prenait toutes 
ces dispositions offensives, les généraux français 
semblaient agir de concert pour le favoriser; ils 
crurent sans doute qu'en se rapprochant de la 
Dimel , le duc n'avait d'autre but que d'en défen- 
dre le passage. En conséquence , l'armée fran- 
çaise après s'être réunie , à Cassel, s'avança le 22 
vers la Dimel, et vint camper à Burgulïeln entre 
Immenhausen et Meyenbrechsen (planche XXI); 
la réserve de l'aile droite aux ordres de Castries, 
s'avança vers Carlsdorf, et pritposition, la droite 
au bois de RJieinhardswalde. Le comte de Stain- 
ville sur les hauteurs qui longent le ruisseau de 
Westufelu. 



^4^ TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

Cette position était extrêmement mal choisie; 
car elle était trop éloignée de la Dimel , pour en 
disputer le passage; on commit de plus Timpru- 
dence d'appuyer la droite à un bois, dont on ne 
fit garder ni même éclairer les débouchés , et qui , 
dans le fait, se trouva occupé par Tennemi sans 
qu'on le sût : il aurait pu en résulter les suites les 
plus fâcheuses. 

Le duc ne laissa pas échapper ces fautes , et ré- 
solut d'attaquer les Français le lendemain. A cet 
iefFet, il ordonna au général Luckner, posté à 
Sulbeck, de passer le Weser, pendant la nuit , à 
"Wambeck, et de marcher à Gottesburen. Lord 
Granbj avec son corps, dut passei^la Dimel, le 
24 , à deux heures du matin , près de Warbourg, 
et arriver, par un long détour, sur les derrières 
des Français , pour s'emparer du Durenberg. 

Le gros de l'armée reçut l'ordre suivant : 

a Demain , 24 juin , à trois heures du matin , 
î) l'armée prendra les * armes pour franchir la 
5) Dimel sur sept colonnes. 

5) La première de droite composée de la cava- 
« lerie anglaise , passera à Liebenau. 

» La deuxième , composée de l'infanterie 
2) et de l'artillerie anglaise , au-dessous de ce 
w village. 

» La troisième, composée de l'infanterie de 
» Brunswick, à Hemmern. 



CHAPITRE XXXI. Z^J 

» La quatrième , ou la grosse artillerie hano- 
» vrienne , à Ewerschutz. 

» La cinquième, cousistant dans l'infanterie 
M hessoise , entre Ewerschutz et Sieîen ; elle 
» sera suivie par 16 escadrons de la gauche. 

» La sixième, formée de l'infanterie hano- 
» vrienne , passera à Sielen. 

5) La septième, composée du reste de la cava- 
3) lerie de l'aile gauche , exécutera son passage 
» au-dessous de Sielen. 

» Les régimens combineront leur départ du 
« camp , de manière que les colonnes soient ren- 
3i dues sur le terrain indiqué , à quatre heures 
» précises. Le régiment anglais de Kinslej tra- 
j) versera la Dimel à deux heures près de Liebe- 
» nau , et prendra position sur les hauteurs , face 
» à Zwergen, afin de couvrir et protéger le pas- 
» sage des colonnes. Les chasseurs de lord Ca- 
)> vendish, ceux de Hanovre, les piquets de l'ar- 
jî mée , et le régiment de Riedesel , formeront 
» lavant-garde. 

» Aussitôt que les troupes anglaises , hessoises 
» et de Brunswick, auront atteint les hauteurs 
5) situées près de Kelse , en-deçà des étangs , elles 
)) se formeront de manière à ce qu'elles appuyent 
î) leur droite au bois et au ravin de Niedermeis- 
)> sen , et la gauche près de la rivière d' Asse , dans 
î) la direction de Garladoi-rf. Le village de Kelse» 



2^S TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

î) les étangs et le rideau des hauteurs de Langen- 
}) berg resteront devant le front; la cavalerie de 
î) la cinquième colonne se formera en échelons, 
j> à gauche , un peu en arrière de l'infanterie 
3> hessoise. 

» Les chasseurs de Cavendish et ceux de Ha- 
» novre chercheront à s'emparer du rideau des 
5) hauteurs nommé Langenherg, et des débou- 
3) chés vers Westufeln et Call. Le lieutenant-gé- 
» uéral Sporkeu, qui commande les sixième et 
3) septième colonnes , doit traverser Humme , 
» passer ensuite entre Beverbeck et Hombreck- 
» sen , et combiner sa marche de manière à arri- 
3) ver en même temps sur les hauteurs de Kelse. 
3) Il s'y formera eu faisant front vers Grabeus- 
3) tein, et donnera , à sa gauche, la direction sur 
3) le corps de Luckner. 

3) ]Le général Luckner se mettra en marche de 
3) Gottesburen à trois heures du matin , et se 
3) portera par Sababourg à Mari endorf; il se for- 
3) mera là près du bois , de manière que ce village 
3) soit près de la gauche, et que la droite s'étende 
3) sur la direction de Hombrecksen; il devra ac- 
3) célérer sa marche pour être en position à sept 
» heures précises, l'infanterie en première ligne, 
31 la cavalerie en seconde. Le major Specht, avec 
3) son détachement léger, partira à trois heures 
» de Sababourg , laissera son infanterie dans le 



CHAPITRE XXXI. 249 

» bois près de Holzhausen , et s'avancera avec sa 
» cavalerie sur Holienkirchen. 

n Lorsque l'armée sera formée , le général 
» Sporken attaquera le liane droit du corps en- 
r nemi, posté vers Carlsdorf, et le général Luck- 
» ner cherchera à le prendre à revers. Si Tennemi 
» se retirait sans vouloir s'engager, ces deux gé- 
î.t néraux le poursuivraient vivement , mais tou- 
» jours de manière à ce que le premier reste sur 
» son flanc droit, et que le second se maintienne 
» sur ses derrières. 

» Tous les équipages et chevaux de pelotons 
» resteront à la tour de Warth, située entre 
» Bogentrick et Buline. « 

Ces dispositions furent exécutées avec assez 
d'exactitude. Les Français étaient aussi tranquil- 
les dans leur camp que si l'ennemi eût été à vingt 
lieues. Sans doute qu'ils ne se doutaient pas qu'on 
pût passer une rivière en plein jour, en présence 
d'une armée aussi supérieure que la leur, pour 
livrer bataille encore le même jour. 

Le général Sporken arriva à sa position , entre 
sept et huit heures; mais il fut aperçu etcanonné 
par le corps de Castries, posté à Carlsdorf. Ce 
général se décida alors à attaquer l'ennemi, et à 
s'emparer des hauteurs d'Hombrecksen, sans at- 
tendre l'arrivée du général Luckner. Il y fit en- 
suite placer son artillerie, et répondre vivement 



25o TRAITK DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

à celle de Castries. Ce tapage tira bientôt l'arniée 
française de sa léthargie ; on battit la générale , et 
tout courut aux armes; le désordre inséparable 
de ces alei-tes aurait pu néanmoins être fatal à 1 ar- 
mée , car les généraux ne savaient ce qu'ils avaient 
à faire , et s ils devaient ordonner la retraite ou 
engager un combat, pour lequel rien n'était dis- 
posé. En attendant , Castries faisait tous ses ef- 
forts pour suspendre la marclie du corps de Spor- 
ken, et le menaçait sur son liane droit par quel- 
ques bataillons qui furent obligés de revenir. 11 
tenta la même opération avec la cavalerie contre 
le flanc gauche des Hanovriens: mais le général 
Luckner étant arrivé dans cet instant même à sa 
position , les Français furent contraints de re- 
noncer à ce projet; ils continuèrent toutefois à 
défendre leur poste. 

La canonnade dura plus d une heure avec viva- 
cité , sans que les démonstrations de Sporkeu 
fissent le moindre effet; cependant les têtes des 
troisième, quatrième et cinquième colonnes, 
ayant enfin paru sur le front de Castries, ce géné- 
ral jugea à propos d'ordonner la retraite, qui s'ef- 
fectua avec beaucoup d ordre sur l'aile droite de 
l'armée; il se reforma ensuite dans le ravin près 
de GreAvenstein , et jeta une partie de son infan- 
terie dans cette petite ville. 

Tandis que le duc Ferdinand s'approchait , sur 
plusieui s colonnes , du front de l'armée française , 



CHAPITRE XXXI. 25l 

avec assez de lenteur, à cnuse des obstacles du 
terraiD; le général Granby arrivait aussi par Zie- 
renherg, débordait la gauche de Femiemi, et la 
prenait à revers. Les maréchaux d Estrées et de 
Soubise n'avaient pas calculé sur l'arrivée de ce 
corps, et son apparition subite leur fit peur; ils^ 
pensèrent qu'ils n'avaient pas de temps à perdre 
pour exécuter leur retraite, firent partir sur-le- 
champ tous les équipages pour Cassel , sous l'es- 
corte de 6 bataillons, et donnèrent ordre à l'ar- 
mée de se retirer sur plusieurs colonnes. Cepen- 
dant le temps pressait, car le duc se déployait au 
pied du Langenberg , entre Meyenbreckse et 
Kelse, tandis que lord Granby s'avançait par 
Ersben et Furstenwalde ; la retraite devenait épi- 
neuse, et le corps de Stainville, posté , comme 
nous l'avons dit, en avant de l'aile gauche, sur 
les hauteurs de Schachlen, le long du ruisseau 
de Weslufeln, courait absolument risque d'être 
coupé. Dans cette position difficile , Stainville 
changea de front perpendiculairement en arrière» 
se jeta en potence dans le bois , entre Meyen- 
breckse et Wilhemslhal , et couvrit ainsi la mar- 
che des colonnes , tandis que le maréchal d'Es- 
trées prit la cavalerie de l'aile gauche, et s'avança 
contre celle du duc Ferdinand. 

Le corps de Stainville était composé des gre- 
nadiers de France , des régimens d'Aquitaine , de 
Poitou, et des deux régimens suisses de Waldner 



252 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

et d'Eptingen ; il s'engagea , entre ces troupes et 
l'infanterie anglaise du généi^l Granby,un combat 
des pins acharnés , et qui dura long-temps. Ce- 
pendant l'armée alliée s'avançait toujours , et 
occupa enfin les hauteurs de Calle sur les derriè- 
res de Stainville , tandis qu'un détachement l'at- 
taquait sur sa droite. Ce mouvement, exécuté au 
momentd'un coup de vigueurdu corps de Granby, 
devint décisif; une partie de l'infanterie française 
fut enfoncée et dispersée avec une perte considé- 
rable. Stainville se décida alors à faire sa retraite; 
et quoiqu'il fût presque enveloppé, il l'exécuta 
avec tant d'ordre, que l'armée put suivre la 
sienne tranquillement , et qu'il s'en alla de posi- 
tion en position, sans autre perte que celle qu'il 
avait éprouvée dans le combat du bois. 

L'armée française prit position sur les hauteurs 
de Tannenwalde. Le duc Ferdinand campa avec 
la sienne , la droite à Weimar , la gauche à Hohen- 
kirch ; le général Luckner à Holzliausen ; lord 
Granby sur le Durrenberg , à la droite de l'armée. 

Les Français perdirent de 4 à 5 mille hommes 
en tués , blessés ou prisonniers ; la perte des al- 
liés fut très-peu considérable. 

MM. d'Estrées et de Soubise passèrent la Fulde 
au-dessus et au-dessous de Cassel , dans la nuit 
du 24 au 25, et campèrent entre Landwershagen 
et Lutlernberg. Une division occupa le camp re- 
tranché du Kl alzenberg , en avant de Cassel , où 



CHAPITRE XXXI. 253 

elle resta Jusqu'au 17 août. L'ennemi ayant ainsi 
quitté la rive gauche de la Fulcle, le duc détacha 
une brigade sur les hauteurs de Tannenwalde ; 
le corps de Granby prit position sur celles de 
Karlsberg et dans le Ijois de Habichtswalde. 

L'issue du combat de Wilhenisthal renversa 
les projets des maréchaux français, et les rejeta 
sur la défensive, malgré que la possession de 
Goettingen, et la supériorité de leurs forces, leur 
permissent de reprendre leurs opérations. D'un 
autre côté , le duc craignit de poursuivre ses suc- 
cès sur le Mein, parce que sa gauche et ses com- 
munications étaient fortement menacées par cette 
place ; il se borna à resserrer l'armée ennemie , 
afin de profiter de la première faute qu'elle pour- 
rait commettre. 

Les maréchaux espéraient tout de la diversion 
du prince de Condé, sur le Bas-Rhin, contre le 
corps du prince héréditaire; et se firent joindre, 
en attendant le résultat, par le prince Xavier de 
Saxe, qui des environs de la Thuringe, vint con- 
courir à la défense de la Fulde. L'armée prit alors , 
le 26 juin, une position plus étendue, la gauche 
vers Durrenhagen et Berghausen , la droite sur 
les hauteurs de Heiligenrode et de Lutternbourg , 
avec une forte garnison à Munden , au confluent 
de la Fulde et de la Werra. Le lieutenant-général 
Chevert était à Dreyrode près de Goettingen , 
avec 18 bataillons et 38 escadrons. 



254 TRAITK DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

La position de ce corps engagea le duc à ren- 
forcer le général Luc kner à Holzhausen , et à 
porter sur ce point 12 bataillons et 2/^ escadrons. 
Quelques autres mouvemens eurent lieu afin de 
couvrir ou inquiéter les communications. Le 
comte de Rochambeau fut déta<lié avec une bri- 
gade d'infanterie et 3 régimensde cavalerie , pour 
débusquer de Fritzlar la brigade de Cavendisb, 
qui se relira sur Hombourg, à l'approcbe de 
Tennemi. Le duc, voyant que larmée ne tentait 
rien de plus sérieux, donna ordre à lord Granby, 
le 2 juillet, de se réunir à la brigade de Caven- 
disch , et de cbasser l'ennemi. Rocbambeau , at- 
taqué , se retira à T"'eisa , et lord Granby s'établit 
à Hombourg , d'où il poussa ses partis pour enle- 
ver les magasins de Rotbenbourg et Melsungen. 
Ces petits accidens décidèrent les Français à se 
porter derecbef en avant, le 4 juillet; les alliés se 
retirèrent à leur approcbe à Fritzlar. Rocbambeau 
campa d'abord à Hombourg , et ensuite à Wubern. 

Jusqu'au i5 juillet, aucun événement ne mé^ 
rite d'être rapporté. L'armée alliée s étendit in- 
sensiblement par la droite, d'où elle inquiéta les 
convois des Français. Elle prit position, le 16, 
sur les liauteurs du bois de Habicbtswalde, la 
droite au ravin près de Hof , la gauche au Dur- 
renberg , faisant face à Cassel. 

Les maréchaux croyant avoir découvert le 
projet du duc , et voulant le déjouer , rappelèrent 



CHAPITRE XXXI. 255 

la division de Chevert qui avait été si long-temps 
près de Gœttingen; le 21, leur aile gauche s'a- 
vança jusquà lEder. Pour mieux observer ces 
mouvemens , le duc s'établit entre Niedenstein et 
Rirchberg; 4 brigades à Gudensberg; le corps 
de Granby à Gerstenhausen sur la Schwalm; 
Luckner sur les hauteurs de Wabern avec une 
nouvelle division : son ancien détachement sous 
les ordres du général Waldhausen , s'était porté 
de Holzhausen à Wilhelmsliausen dans le Rhein- 
hardswalde, et ensuite à Hombrexen, pour cou- 
vrir Marbourg et la Dimel. 

Comme le corps du prince Xavier de Saxe s'é- 
tait un peu trop étendu entre Lutteinberg et 
Munden, le duc essaya de tirer parti de cette 
faute , si fréquente et si souvent punie à la guei re. 
Le général Waldhausen , renforcé de trois briga- 
des lut chargé de cette opération. Il partit de 
Wilhhemsthal , le 23 juillet, à neuf heures et ar- 
riva dans la nuit sur les bords de la Fulde , en 
exécuta le passage au jour, sur quatre points; le 
colonel Schliefen , partit de Uslar, et passa par 
Hedemunden sur la Werra. 

Les bords de cette rivière étaient garnis de 
grenadiers saxons , qui se défendirent avec cou- 
rage , mais furent culbutés. Waldhausen détacha 
2 bataillons pour faire face à la garnison de Mun- 
den, attaqua les hauteurs de Lutteinberg , chassa 



256 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

reiiiiemi , et poussa la cavalerie saxonne sur celle 
du colonel Schliefen. Le reste se rejeta en désor- 
dre sur l'aile droite de l'armée française, après 
avoir perdu mille prisonniers , 1 3 pièces de canon 
et 5 drapeaux. Les alliés retournèrent derrière la 
Fulde, et campèrent près de Hoheukirch. Pen- 
dant cette attaque, le prince Frédéric de Bruns- 
wick avait tenu en échec, le camp retranché 
de Kratzenbeig , par une vive canonnade. 

Le 24 après-midi , Ferdinand s'établit dans le 
bois dOhersteuholz; lord Granby sur les hau- 
teurs de Borken : le général Waldegrave le rem- 
plaça à Gerslenhausen, Luckner passa la Schwalm, 
et prit position sur la rive droite de cette rivière; 
les généraux Zastrow etGilsa se dirigèrent sur le 
bois de Habichts^Yalde ; les corps de Bock, Wald- 
hausen et Holdenherg, se portèrent à JNieder- 
messel; le colonel Schliefen à Geismar, pour 
couvrir les magasins du Weser. 

D'un autre côté , le général Rochambeau joignit 
l'armée française , et campa vers Melsungen. Fer- 
dinand, voyant cette aile isolée sur la gauche de 
la Fidde , tandis que le reste de l'armée était sur 
la rive droite, résolut de l'attaquer. 11 porta son 
aile droite jusquà Elfershauseu et Mostheim, et 
le général Sporken, avec le reste de l'armée, s'a- 
vança près de l'Eder, aux environs de FeISberg; 
mais lorsque le duc eut reconnu que cette par- 



CHAPITRF. XXXÎ. 2%n 

îie de rarmée française, s'était retranchée sur Je 
ïleiligeuberg , il renonça à sou projet, et re- 
tourna, le :i6 juin, à Guilensberg. Les Français 
profitèrent de la leçon, et retirèrent leurs trou- 
pes siu' la rive droite de la Fulde. Le reste du mois 
se passa en escarmouches contre les magasins. 

Tandis qu'on s'amusait en Hesse à des entre- 
prises insignifiantes , le prince héréditaire obser- 
vait aux environs de Munster le corps du prince 
de Condé , lequel après s'être rassemblé à Wesel , 
le 21 juin, avait poussé insensiblement ses trou- 
pes légères sur l'Ems, dans la vue de détruire les 
dépôts de Tarmée alliée. Le prince héréditaire j 
Irop faible pour tout couvrir, resta aux environs 
de Munster , pour garantir au moins cette place 
et Lipstadt. Les événemens de la Hesse ayant dé- 
cidé les maréchaux d'Estrées et de Soubise à rap- 
peler le prince de Condé, il partit, le 16 juillet» 
laissant le lieutenant-général d'Auvet avec quel- 
ques milliers d'hommes sur le Rhin. Il se dirigea 
sur Dusseldorf , traversa le duché de Berg, passa 
laLalin, le 6 août, àGiessen, et prit position à 
Alten-Buseck. De son côté , le prince héréditaire 
suivit cette marche par Corbach, arriva, le :2. 
août, aux environs de Marbourg, et campa à 
Ober-Weimar. 

Leduc , dont le dessein avait été jusqu'alors de 
forcer l'armée française à quitter les environs de 
Cassel , ne pouvait j parvenir qu'eu empêchant 

3. 17 



258 TRAITÉ «l-S CRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

la l'éuûîou de celle armée avec le prince de Condè; 
or, pour cela, il fallait combattre. En effet, loi'S- 
qwe deux corps communiquenl entre eux , et ont 
îa latitude de prendre en arrière le point concen- 
trique qu'ils désirent, leur jonction ne peut éli^ 
empêchée que par un combat. Le duc résolut 
donc d'attaquer le gros de l'armée qui occupait 
toujours à peu près la même position derrièi-e la 
Fuîde , depuis Munden jusqu'à Spangenljerg ; 
Stainville posté à Bebi*a , avait devant lui le géné- 
ral Luckner à Rothenbourg. 

Toutes les dispositions furent faites pour atta- 
quer le S août. Le général Luckner recul l'ordre 
de laisser un détacliement de troupes légères 
devant le corps de Stainville, et défiler avec le 
reste de ses lix)upes , par Heimbach , sur Spangen- 
berg et Bergenheim, Le général Frejtag dut pas- 
ser à Neuraorsclien , et se porter à Morshausen, 
L'instruction adressée à lord Granby portait qu'il 
prendi-aît les armes et resterait en avant de son 
camp , en-deçà de Melsungen; le général Conwaj, 
avec i 2 bataillons anglais et l'artillerie nécessaii-e, 
pa^a l'Eder sur trois colonnes à Brunslar, et 
s'empai-a des bois situés entre ce village et Wa- 
geniurth. Sporken occupa, avec 12 bataillons et 
^âoescadrons, les hauteurs entre Baunerherbei'g 
elBaidorf; 12 îjatail Ions et l'artillerie hanovrienne, 
réunis au corps du générai Bock , marchèrent au. 
Srand, où ils joignirent le prince héréditaire. 



CHAPITRE XXX T. 259 

qui fut en outre renforcé de 12 escadrons et de la 
brigade Gilsa, La brigade Marbourg reçut ordre 
de se porter avec 4 escadrons dans le Habiclils- 
walde. Le prince Frédéric , avec le corps de 
Waldhauseo, partit le 7 au point du jour, passa 
le Weser, et remonta la Werra, dans la vue de 
marcher par Escliwege et Wanfried, sur les der- 
rières de Fennemi. 

Lorsque tous les corps furent arrivés à leurs 
posles, lord Granby canonna l'ennemi à une 
heure après-midi, et détacha le général Waugen- 
beim à Mansfeld , avec 2 bataillons et 4 esca- 
drons , pour jeter un pont sur la Fulde. Le général 
Conway, de son côté, repoussa les postes fran- 
çais entre Grabenau et Buchwerra, et plaça son 
artillerie sur l'Ellenberg, afin de jeter, sous la 
protection de son feu , un pont près de Buch- 
werra. Sporken occupa les moulins de Grifse, le 
général Malsbourg Nieder-Zweeren , et le prince 
héréditaire les défilés de Wiihemshausen , Spelle 
et Wohnliausen. 

A six heures du soir, le camp finançais fut ca- 
nonné vivement par toutes les batteries; le géné- 
ral Wangenheim passa la Fulde à Mansléld, et prit 
position dans le bois situé sur la gauche de Ten- 
nemi. Conway fit passer la Fulde à 200 hommes , 
près de Buchwerra, afin de culbuter les postes, 
et de se retrancher siu' la rive droite, La canon- 
nade dura jusqu'à dix heures du soir. Tempelhof 

■ '7* 



260 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

ne (lit pas pourquoi l'attaque n'eut pas lieu ce 
jour-là, ni le lendemain. Il paraît que le projet 
était de faire aborder l'aile droite des Français 
par le prince héréditaire, tandis que le prince 
Frédéric arriverait sur leurs derrières par la 
Werra , et que les autres corps appuieraient l'at- 
tacpie sur le front et la gauche, mais que les pluies 
continuelles avant fait déborder toutes les riviè- 
res, en empêchèrent l'exécution; carie 10, tous 
les corps revinrent dans leurs positions. L^armée 
campa, la gauche sur le Baunerherberg , le cen- 
tre vers Haldorf et Ellenberg, la droite près du 
bois de Melsungen; lord Granby à la droite de 
l'armée, derrière Melsungen. Le corps du prince 
héréditaire à Hombourg sur l'Ohm, devant le 
prince de Gondé qui était à Stangerode. 

La position dans laquelle Ferdinand avait res- 
serré l'armée française, ne lui laissait presque 
aucune ressource surtout en fourrages ; les deux 
maréchaux , sentant en outre la nécessité d'opé- 
rer leur jonction avec le prince de Coudé , réso- 
lurent de marcher sur Friedberg. En conséquence 
on retira les garnisons de Goettingen et de Mun- 
den, et l'on confia la défense deCassel au général 
Diesbach, à la disposition duquel ou mit 16 ba- 
taillons et 3oo chevaux. L'armée s'ébranla, le 17 
sentemJjre, au point du jour, entre la Fulde et 
la Werra sur Hirschfeld. Le corps de Stainville 



CHAPITRE XXX r. 261 

forma l'avant-garde , le comte de Guercliy flanqua 
la droite de la colonne. 

Le duc jugea bientôt que le but des ennemis 
était de joindre le prince de Condé , de délivrer 
Cassel , et de reprendre l'offensive : laissant donc 
assez de troupes devant cette place, il se porta 
en toute diligence par Hombourg et Schwarzen- 
born, aux environs de Grabenau. Les généraux 
Luckner et Bock furent destinés à renforcer le 
prince héréditaire , resté en face de Condé. Quant 
au duc , il resta deux jours dans son camp, à ob- 
server la direction de la grande armée française. 

Aussitôt qu'il en fut informé , il se porta , le 26^ 
à Ulrichstein ; mais déjà il était trop tard, car 
elle était arrivée à Hitzkirchen ; et comme les 
corps de Stainville et de Guerchy la précédaient 
d'une marche, et occupaient Windecken, la 
réunion avec le prince de Condé devenait pres- 
que impossible à empêcher. 

Le prince héréditaire , de son côté , fit tous ses 
efforts pour y parvenir^ Après avoir reçu, le 21 
août, les renforts que lui amenaient les généraux 
Luckner et Bock, il résolut d'attaquer le prince 
de Condé campé à Rheinerslieim, passa l'Ohm, 
le 22 au matin , sur quatre colonnes, et repoussa 
l'avant-garde française. Malheureusement sa< 
bonne volonté fut neutralisée , parce que , suivant 
l'usage des attaques multipliées , deux des colon- 



262 TRAITÉ DES GRAIVDES OPERATIONS MILITAIRES. 

nés n'arrivèrent point à Iheure fixée. Le 23, 
nouvelles tentatives; mais les Français avaient 
abandonné la position : il établit son infanterie à 
Gruneberg, et les suivit avec sa cavalerie. Condé 
se mit en bataille , déterminé à tenir ferme. Le 
prince , sui'pris de cette attitude, crut prudent de 
retourner à Gruneberg , afin de combiner ses 
opérations pour le lendemain. 11 se mit elTective- 
ment en marche au point du jour: malgré sa dili- 
gence , il u ouva la position évacuée : instruit par 
lexpéricLice de la veille, il suivit l'ennemi avec 
toutes ses forces ; mais il avait manqué le moment 
favorable; et lorsqu'il Tatteignit, il occupait une 
excellente position près de Grumugen. Le 20 au 
malin , il essaya en vain de l'en déloger; ce qui le 
détermina à repasser la Wetter, et à revenir le 
26 à Gruneberg. 

Ferdinand qui s'était porté à Scliotten , et delà 
sur Nidda , n'y arriva que pour voir le prince de 
Condé, camper à Polilgous et sur le Johannis- 
berg , d'où il se liait avec la grande armée. 

Le 3o au matin , son avant-garde fiit délogée 
après un combat assez vif par le prince hérédi- 
taire , qui s était mis en marche pour Assen- 
heim. Cependant le prince de Condé prévenu, 
vers les onze heures, du départ de ce dernier, 
s'était mis en marche de Bergen pour soutenir 
son avant-garde, etavait été renforcé par 5 batail- 
lons de grenadiers que lui amena le duc de Stain- 



CHAPITRE XXXI. !3»63 

vîlîe. Les têtes de ses colonnes arrivèrent au. 
moment où le prince de Brunswick formait ses 
troupes, dans la position de Favant-garde, Les 
brigades Boiscelin et de Berry, ainsi qoe les gen- 
darmes aîtaqiièrent sur-le-champ îa droite des 
alliés, et Stainville, la ganche. Il s'engagea alors 
un combat très-vif, pendant îec|uel les Français, 
recevant swceessivement de nouvelles troupes, 
débordèrent la droite de l'ennemi. Le prince hé- 
réditaire fut obligé de repasser la Wetter après 
avoir perdu près de i ,5oo hommes et dix pièces 
de canon. 

Aussitôt €]ue Ferdinand apprit îa mauvaise issue 
de cette affaire, il détacha , dans la soirée, sa se- 
conde ligne sur Bingenheim et Staden , et ia suivit 
lui même, le 3i août au matin , avec le reste de 
de ses troupes et celles du prince héréditaire. La 
réunion des armées françaises s'effectua enfin 
dans la nuit du 3o au 3i ; elles campèrent ia droite 
à Nidda , la gauche sur le Johannisberg; le corps 
saxon entre Bergen et Yilbeî; celui du duc de 
Ca stries à Rarben. 

Après un événement si long-temps désiré, il 
s'agissait de sauver Cassel, bloqué par le prince 
Frédéric de Brunswick ; le moyen le plus court , 
était de livrer bataille; mais la crainte de la per- 
dre retenant les maréchaux , ils crurent atteindre 
leur but, en manœuvrant par leur gauche sur la 
Lalin, et s'ouvrir une communication avec Cassel 



264 TRAITK DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

par la principauté de Wakleck. Le prince de 
Condé ouvrit ]a marche le 4 septembre, et se 
porta par Giessen à Grosenbuseck. L'armée le 
suivit , et s'établit le 9 à Burkardsfeld ; le prince 
Xavier resta avec les Saxons à Bergen. 

Ferdinand devina à l'instant lo projet de ses 
adversaires, et prit poste le 9, sur les bords de 
l'Ohm entre Schweinsberg et Hombourg : par 
cette position habilement choisie , il était en me- 
sure de prévenir les Français sur tous les points. 

Le 10 , leur avant-garde, sous le duc de Stain- 
ville , passa la Lahn , et se dirigea sur Krosdorf : 
l'armée la suivit le 12, et campa près de ce vil- 
lage; l'avant-garde se porla ce jour-là à Frohn- 
hausen, qu'atteignit aussi le prince de Condé. 
Pour s'opposer à ce mouvement, Ferdinand laissa 
le corps de Granbv sur les hauteurs de Hom- 
bourg, et se porta le 14 à Schw^arzenborn , d'où 
il détacha la division Conway à Roda , pour s" em- 
parer le lendemain des hauteurs adroite de Wet- 
ter » où l'armée vint camper le 1 5. Par cette mar- 
che , le plan des généraux français fut encore une 
fois déjoué , car ils voulaient venir camper eux- 
mêmes à Wetter. En eiiet, ils avaient pris le 
16, la direction de Marbourg; mais instruits 
qu'ils avaient été prévenus par le duc , ils s'établi- 
rent dans une position très-forte, la droite à Mar- 
bourg, lagauche àMichelbach; le corps de Staiu- 
ville couvrant leur front à Cosfeld , le prince de 



CHAPITRE XXXI. 265 

Contlé à Werda : la Lalia et TOhm séparaient les 
deux armées. 

Les maréchaux, eonvaincus que toutes leurs 
manœuvres n'aboutissaient à rien , en essayèrent 
de nouvelles sur leur droite. Les corps du prince 
Xavier et de Castries, des environs de Bergen, se 
portèrent par la rive gauche de la Lahn aux en- 
virons d' Amenebourg ; leurs troupes légères, 
qui battaient le pays entre l'Ohm et la Fulde, 
inquiétaient déjà les communications des alliés 
avec Iff corps de blocus de Gassel et les magasins. 
En poussant ces divisions sur la rive droite de 
l'Ohm, pour agir de concert avec elles , il était 
probable qu'elles feraient lever le blocus , ou en- 
gageraient le duc à faire un mouvement. Les al- 
liés gardaient les passages de cette rivière asscx 
faiblement: Wangenheim était à Hombourgayec 
7 bataillons et -y escadrons ; le général de Zastrow 
à Langenstein, avec 6 régimeus houovriens; lord 
Granby près de Kirchhain ; le pont du moulin 
d'Amenebourg était barricadé et défendu par une 
grande redoute; le château renfermait une gar- 
nison de 600 hommes. 

Tout-à-coup l'armée saxo-française s'établit; 
vis-à-vis de Hombourg, la gauche près d'Amene- 
bourg. Le 21 septembre, au point du jour, le 
oiiâteau llit battu en brèche , la redoute du pont 
attaquée. La garnison se défendit avec bj'avoure 
jusqu'à huit heures , que le corps de Zastrow ar-^ 



266 TRAITK DES CïïAKDES OPERATTONS MILITAIRES» 

riva à son soutien. Ce général fit relever les trou- 
pes (le la refîoiife , plaça son artillerie snr la rive 
droite de l'Ohm, et chanlTa les troupes françaises 
qui attaquaient la tête dn pont. Ce tapage attira 
Ferdinand sur les lieux. Il fit aussitôt appeler le 
corps deGranbj , qui vint relèvera quatre heures 
du soir les troupes f^ttiguées de Zastrow. Enfin, 
après quinze heuY'es d'un combat continuel , les 
Français renoncèrent à leur entreprise, avec 
pei^te de i,ioo hommes hors de combat; celle 
des alliés fut à peu près égale. La garnison du 
château d'Amenebourg, après une fort belle dé- 
fense, se rendit au duc de Castries. Les deux ar- 
mées conservèrent leuis positions. Les pluies ex- 
traordinaires qui tond)èrentà cette éjjoque, ren- 
dirent les routes impraticables, et suspendirent 
les opérations» 

Au milieu d'octobre,, Ferdinand fit renforcer, 
par 8 bataillons, le corps de blocus de Cassel, 
et commencer le siège le 16, sous la direction 
du général de Huth, Le commandant se défendit 
d'abord avec vigueur; mais, rendit la place, faute 
de vivres, le 1" novembre, à condition que la 
garnison rejoindrait l'armée. 

Le -j novembre, on reçut enfin la nouvelle du 
traité préliminaire conclu à Fontainebleau entre 
la France et l'ADgleterre; il mit fort à propos 
un terme aux scènes vraiment inconcevables de 
cette campagne, sans en apporter au scandale 



CHAPITRE XXXI. 267 

causé par la conduite de la guerre maritime. Le 
pacte honteux, conclu à Versailles par le duc de 
JNivernois, céda à lAngleterre Minorque qui h\i 
ouvrait la Méditerranée; lui acquit le Sénégal , 
l'Acadie, le Canada et le cap Breton; lui garantit 
la possession non moins importante delà Floride 
et de Pensacola dont dépend l'empire du golfe 
du Mexique , celle des îles de Grenade , de la 
Dominique , de Saint-Vincent et de Tabago , sta- 
tions avantageuses dans les Antilles , sur les côtes 
de l'Amérique méridionale; enfin le droit de 
couper des bois de teintui-e qui , entre ses mains , 
lui assurait un moyen de commerce interlope 
facile et un prétexte pour élever de plus liantes 
prétentions sur l'Amérique espagnole. 

Observations sin^ la dernière campagne du 
HaTîovre, 

Les fautes commises la campagne précédente 
étaient si sensibles, qu'elles firent changer le 
choix primitif de la ligne d'opérations. S'il était 
contraire à tous les principes d établir , eu 
1761 , deux lignes sur uug seule frontière, il 
était plus ridicule encore d'employer loomiUe 
hommes à des opérations accessoires, telles que 
les sièges de Munster et Lipstadt, taudis que 
l'armée, appelée par sa position avantageuse à 
frapper les coups décisifs , n'avait été portée qu'à 



268 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

45 mille hommes. On résolut donc de revenir aw 
plan de 1759, et de rétablir la masse principale- 
en Hesse, pour opérer par la droite; mais our 
isola de nouveau les forces , et l'on forma , sur le 
Bas-Rhin, une seconde armée absolument inutile. 
N est-il pas en effet ridicule de voir un gouverne- 
ment faire des dépenses énormes , et lever des 
armées formidables , pour les laisseï' dans l'inac- 
tion, les tenir à des distances énormes, et em- 
ployer trois mois à les réunir, pour raccommo- 
der un peu la sottise de leur isolement, tandis 
que cette réunion pouvait s'opérer au commen- 
cement de Tannée , par un seul trait de plume du 
ministre? On retomba en outre dans les fautes de 
1759 et 1760, en ne donnant aucun grand but 
aux opérations, comme je l'ai observé dans le 
chapitre XV de la troisième partie. En jetant un. 
coup-d'oeU sur le tliéâtre de cette trop fameuse- 
guerre , on verra quil formait à peu près un carré , 
comme nous Tavons dit dans le cbaj^itre XïV, 
deuxième partie. 



CHAPITRE XXXI, 269 



La face AC se trouvait formée par le Rhin et 
i'Ems; la face AB par la mer du Nord; la faceBD 
par le Weser; la face CD par la ligne du Mein , 
pivot naturel des mouvemens offensifs des Fran- 
çais. 

Il est impossible de trouver un théâtre de 
guerre plus avantageux. L'armée française avait 
pour elle trois des faces du carré; car la ligne du 
Rhin lui appartenait , la Hollande formait un obs- 
tacle par sa neutralité , et la mer du Nord valait 
mieux qu'une armée , puisque , si les alliés y eus- 
sent été acculés , ils auraient été obligés de se 
rendre ou de s'embarquer. Dans le fait , si une 



270 TRAITÉ DES CHAWDES OPERATIONS MILITAIRES. 

telle opération avait eu lieu à la suite d'une ou 
Jeux batailles vigoureuses, on peut bien penser 
qu'il ne s'en serait écbappé qu'une faible partie; 
car 60 à 70 mille hommes ne s'embarquent pas 
facilement. D'ailleurs, à cette épocjue, la ma- 
rine anglaise était employée dans des parages 
éloignés, et Ion peut affu^mer que cette armée 
eût été à moitié détruite. 

Pour parvenir à ce grand but, il suffisait de 
gagner obliquement la position centrale de Pa- 
derborn ou de Lipstadt à Minden , en opérant 
assez vivement pour que le duc restât toujours sur 
la gauche de l'armée , vers Munster etOsnabiiick, 
dans l'angle CAB, ligne ik. Cela était d'autant 
plus facile que , par la possession de Gottingen , 
les Français formaient déià cette lisrne brisée ee , 
qu'il eût suffi de prolonger vivement un peu à 
di'oite, pour former la ligne hh , qu'on eût obte- 
nue par 3 ou 4 marches. 11 était d'autant plus na- 
turel de donner cette direction aux opérations, 
et de les pousser avec vigueur, qu'en cas de re- 
vers , il était toujours facile de revenir de la ligne 
hh à celle du Mein , indiquée par le côté BD. 

La campagne dans laquelle on se rapprocha le 
plus de cette manière d'opérer, fut celle de 1759: 
les Français furent d'un seul coup , maîtres de la 
moitié du théâtre de la guerre ; et , si l'on avait 
ensuite agi avec plus vigueur, la guerre eût été 
sans doute terminée en deux mois. 



CHAPITRE XXXI. 27I 

Je sais que cette dîreclion, qiioic|tie décisive, 
n^aiirait pas anéanti une armée sans combat, 11 
fallait encoi'e au lieu de rester tranqviilles six se- 
maines dans des camps, qiœ les Français niar- 
cJmssenl rvh'einejit à Veiuiemi pour le battre et le 
détndi^y et, s'ils étaient repousses , profiter de 
leur supériorité numérique et des avantages de la. 
diî^ection générale des opérations , pour l'attaquer 
ilenoiweau , et livrer des batailles jusqu'à ce qu'ils 
eiLSsent atteint leur but. 

La camp;i«ne de 1806 contre la Prusse, est la 
meilleure preuve <Je la vérité de ces assertions, 
ainsi qu'on l'a déjà dit au chapitre XIV. Le théâ- 
tre était le même que celui proposé plus haut : le 
Bhin, la mer du Nord, lElhe et le Meiu en for- 
maient les limites; la marche sur la Saale produi- 
sit la ligne hh, et fit gagner ÎElbe avant les Prus- 
siens, c'est-à-dire le seul côté du carré quils eus- 
sent pour eux. Ce fut encore la même combinai- 
son qui plaça Tarmée de Mêlas à Marengo dans 
«ne situation si désastreuse , puisque , les Auli^i- 
chiens ayant contre eux la ligne des Alpes, celles 
de la mer Méditerranée et du golté Adriatique, 
Bonaparte vint s'emparer, sur le Pô, Au. seul 
pointdereti^ite de leur armée. Enfin, c'est abso- 
lument la même ligue de manœuvre que Napo* 
léoneul l'intention de prendre contre les Russes 
à i'expécHtion d'Ejlau , et qui aurait obtenu les 
plus grands résultats, si les officiers dépêchés 



âJ2 TRAÏTÉ DES GRANDES OPERATtoKS MILITAIRES. 

au prince tie Ponte-Corvo , n'avaient été pris^ 
et n'eussent ainsi donné , au général Bening- 
sen, le moyen de sortir de l'angle formé par 
la Vistule , la mer Baltique et la ligue de Thorn à 
Koenigsberg (i). 

Dans les campagnes de 1758 à 1762, les Fran- 
çais avaient bien plus de motifs encore d'adopter 
le système dont nous venons de parler : leur ar- 
mée déjà nombreuse pouvait être renforcée à 
volonté par des milices provinciales; elle n'avait 
à combattre que les petits princes de Hesse et de 
Brunswick, soutenus d'environ 20 mille Anglais. 
Cette armée alliée , une fois chassée de ses foyers , 
par ]e mouvement que nous avons indiqué , n'a- 
vait plus de ressources ni de recrutement. 

Dans le fait, ce sera une tache éternelle du 
règne de Louis XV, que ses généraux se soient 
laissés repousser pendant quatre campagnes con- 
sécutives , jusque sur le PJiin et le Mein , par une 
armée inférieure de moitié , composée des trou- 
pes de deux ou trois petits princes, qu'une seule 
bataille eût anéanties à jamais. On ne peut sûre- 
ment en accuser que leurs mauvaises combinai- 
sons et leur irrésolution , puisque l'armée était 
brave , aguerrie, et que les troupes se couvrirent 



(i) Ceci a été publié en 1809. Dès-lors l'empereur Alexandre fît la 
même manœuvre en décidant la marche des armées russes et prus- 
«iennes par la Bohême , en i8i3. 



CHAPITRE XXXI. 273 

(îe gloire dans les affaires de Bergen, de Wil- 
liemslhal, et à Amenebourg. En lisant ces tristes 
vérite's , on se convaincra combien les princes ou 
les minisires appelés à désigner les généraux en 
chef, sont responsables de leur choix envers la 
postérité. 

Je ne ferai pas une longue dissertation sur les 
opérations de cette campagne; elles portent le 
cachet de la médiocrité des généraux qui les ont 
dirigées. 

L'armée française , commençant ses mouve- 
mens offensifs à la fin de juin , avait les grands 
corps de Clievert et du prince Xavier , détachés à 
sa droite , indépendamment de Tarmée du prince 
de Condé, sur sa gauche, à soixante lieues d'elle; 
ainsi moitié seulement de ses forces étaient dis- 
ponibles. A quoi tendaient tous ces détache- 
mens pour des accessoires? Comme l'armée de 
Soubise , dans la campagne précédente , le corps 
de Condé eût été bien mieux placé à Stadtber- 
gen qu'à Wesel , attendu qu'il aurait lié ses opé- 
rations avec la grande armée , et en aurait assuré 
les communications en achevant de couper celles 
de l'ennemi; en effet il eût formé la base ou le 
crochet important de la ligne hh , indiquée dans 
le carré. 

Si la position de l'armée française sur la Dimel 
était défensive , elle fut très-mal choisie , comme 
nous l'avons déjà dit; si elle avait au contraire un 
3. iS 



:274 IP'AITL DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

but oIFensif, pourquoi les maréchaux se laissè- 
reut-ils déconcerter par les colounes multipliées 
de Ferdinand, qui se présentaient au combat avec 
une rivière à dos? Au lieu de se retirer précipi- 
tamment de Wilhemsthal, ils auraient du fïiire 
un changement de front général contre le corps 
de Sporken aussitôt que ralfaire fut engagée; ce 
corps eut été fort compromis, et par suite le reste 
de 1 armée; car, par cette manoeuvre, Sporken 
€Ût été accablé , et le duc prévenu sur ses com- 
munications, dans rinstant même où la division 
Granby courait à sa ruine. Le même mouvement 
aurait pu s'exécuter par Ta lie opposée contre 
cette division , en marchant sur elle , car elle eût 
été accablée isolément, pendant que le reste de 
l'armée déployait ses colonnes sur la Dimel. 

Loffaire de Wilhemsthal présente absolument 
les mêmes dispositions générales que la bataille 
de Crevelt : c'est une aiie gauche tournée, qui 
jette à la hâte un corps en potence , tandis que 
l'armée décampe; la seule différence qu'il y ait, 
c'est qu'à Crevelt , le mouvement fut plus forte- 
ment combiné, que les alliés y portèrent une 
plus forte masse , et qu'il fut plus dangereux pour 
l'armée française, à cause du Pvhiu auquel sa 
droite fut menacée d'être acculée. 

Dans tons les cas, ce combat devait être sans 
résultat, puisque moitié des forces françaises 
n'était pjis présente , et que la majeure partie de 



CHAPITRE XXXI. 2nS 

celle-ci n'y prit aucune part. Un petit échec 
éprouvé par une division , décida néanmoins du 
succès de toute une campagne , quoique l'armée, 
malgré ses détachemens, fut encore bien supé- 
rieure à- rennemi : on peut juger par-là de la 
bonté des manœuvres et des idées militaires des 
généraux qui la commandaient. 

On ne devinera jamais pourquoi les maré- 
chaux, après avoir attiré à eux les corps de Che- 
vert et du prince Xavier, et avoir ainsi acquis 
une grande supériorité , ne se décidèrent pas à 
opérer leur jonction avec le prince de Gondé, 
en marchant en avant: il était plus honorable, 
et en même temps plus avantageux d'attaquer 
Ferdinand , et d'exécuter cette réunion de vive 
force , que de se sauver sur le Mein pour y par- 
venir. Mais ce qui est beaucoup plus surprenant 
encore , c'est leur pusillanimité après cette jonc- 
tion : ils comptaient alors près de loo mille com- 
battans, contre 55 mille; le premier de leurs de- 
voirs était de sauver une place importante et 16 
bataillons qu'elle renfermait; cependant ils la 
laissèrent prendre à quelques marches d'eux. 
L'histoire des guerres de la révolution offre peu 
d'exemples pareils; elle présente au contraire 
des contrastes frappans : les débloquemens suc- 
cessifs de Dunkerque , de Maubeuge et de Landau 
en 1793, font sûrement autant d'honneur aux 
généraux novices de la république , que le hon- 

18* 



2^6 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

teux abaudon de Cassel en fait peu aux savans 
capitaines de Louis XV. 

L'idée que le duc Ferdinand eut de marcher 
au-devant de Tarmée française, et de prendre l'i- 
nitiative, était fort sage; mais ses attaques furent 
plus morcelées encore qu'à Crevelt. Je ne sais 
trop à quoi servait celle de Sporken contre le 
corps de Castries, tandis que lord Granby frap- 
pait le coup décisif à l'aile opposée. Il est certain 
que si Sporken avait été lié au centre du duc, 
et que celui-ci eût détaché un corps d'égale force 
au secours de lord Grauhy, tous les principes de 
l'art eussent été appliqués; l'armée alliée aurait 
alors concentré vSes efforts sur la gauche des Fran- 
çais , qui , attaqués de front , en flanc et à revers , 
par des forces supérieures, n'auraient pas long- 
temps disputé la victoire. C'était ici le cas d'ap- 
pliquer les maximes indiquées dans le chap. XII : 
car si l'armée française avait perdu une bataille 
décisive sur sa gauche, le corps de Castries trop 
éloigné pour y prendre part , l'eût été assez pour 
être coupé par les attaques du centre de l'armée 
alliée. Mais le duc se priva d'un corps considéra- 
ble au point décisifs pour faire entrer cti action 
une plus grajule masse de forces ennemies : ce qui 
est une faute majeure. 

Le projet du passage de la Fulde , est conçu 
sur des principes encore moins solides; il fallait 
que le duc méprisât bien ses adversaires , pour 



CHAPITRE XXXI. 277 

s'étendre par ses ailes pendant trois jours , et 
porter au loin, sur la droite des Français, un 
corps qui devait franchir deux grandes rivières 
pour venir la tourner. Ce système d'envelopper 
au loin les ailes, a été sévèrement puni dans les 
dernières guerres , quand on a eu affaire à des 
généraux qui savaient employer des masses cen- 
trales; il a fait perdre la bataille de Neervsânde à 
Diimouriez , celle de Fleurus à Cobourg , celle de 
Lonato à Wurmser, celle de Stockach à l'armée 
du Danube, celles de Marengo à Mêlas, de Ho- 
henlinden à l'archiduc Jean : il a causé la ruine 
des Autrichiens à Moutenotle, Rivoli et Aus- 
terlitz; il fera manquer toutes les opérations 
que l'on combinera sur un principe aussi faux. 
La seule excuse que l'on puisse alléguer en faveur 
du duc , c'est le caractère des hommes qui lui 
étaient opposés; et cette excuse n'est guères va- 
lable , car il eût été possible d'opérer en masse 
sur une des extrémités, avec autant davantage 
dans le succès et moins de chances défavorables 
en cas de revers. 



278 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 



CHAPITRE XXXII. 

Dispositions générales pour la campagne de i'^62. 
Opérations en Silésie. 

Îl rédéric se trouvait , à la fin de 1761 , dans une 
position bien plus critique encore que l'année 
précédente; il était probable qu'il succomberait 
enfin , mrdgré tous ses efforts et les sottises de ses 
ennemis. En effet , la prise de Colberg n'avait pas 
seulement établi les Russes au coeur de ses états, 
elle leur donnait encore la facilité de commencer 
leurs opérations de bonne heure. D'un autre côté 
la prise deSchweidnitz, l'occupation de la Haute- 
Silésie, du riche électorat de Saxe et de la Po- 
méranie, ne laissaient au roi aucun moyen de 
recruter son armée, qui fondait tous les jours; 
pour comble de maux, l'Angleterre lui retint 
ses subsides accoTi'umés. La maison d'Autriche 
se croyait si sûre de terminer la guerre, qu'elle 
licencia maladroitement 5oo officiers et 20 mille 
hommes de ses meilleures troupes. La Provi- 
dence qui se joue des combinaisons humaines 
renversa toutes les espérances des ennemis du 
roi : l'impératrice de Russie, la plus implacable de 



CHAPITRE XXXII. 279 

tous, mourut le 8 Janvier, et son fils Pierre 111 
lui succéda. 

A peine ce prince, attaché depuis long-temps au 
roi parles liens d'une sincère amitié, eut-il saisi 
le timon des affaires , qu'il annonça aux puis- 
sances belligérantes ses intentions pacifiques, et 
ordonna au corps de Czernischef de se retirer 
en Pologne, ce qui s'eflTectua dans le courant du 
mois de mars. Sa paix particulière fi.it signée à 
Pétersbourg le 5 mai, et la Suède ne tarda pas à 
l'imiter. 

Frédéric , débarrassé de son plus redoutable 
ennemi , sentit renaître l'espérance. Son armée 
recomplétée comme par enchantement, et ren- 
fi)rcée en outre par les corps de la Pomérauie et 
de la Marche , fut bientôt en état d'ouvrir la 



camnacne. 



lia défection de la Russie et de la Suède décon- 
certa les alliés , et détruisit leur premier plan. 
Daun vint prendre le commandement de la grande 
armée de Silésie, qui fiit portée à io6 bataillons 
et j 49 escadrons. H parait que la base de son pro- 
jet était de se borner à conserver ce que Ion 
avait gagné, sans songer à étendre ses conquêtes. 
Serbelloni commandait le corps autrichien qui de- 
vait agir défensivement en Saxe avec l'armée des 
Cercles. La France adopta un plan de campagne 
inverse de l'année précédente, et dont nous 
avons déjà rendu compte au chapitre précédent. 



28o TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRE?. 

Daim arriva à l'armée le 9 mai , et la fit débou- 
cher des défilés le i5, sur six colomies, pour s'é- 
tablir dans la plaine de Kratzkau, entre la mon- 
tagne de Zoptenberg et le ruisseau de Scbweid- 
nitzwasser, la droite à Kaltenbrunn, la gaucbe 
vers Stepbansliain. 

Les Prussiens, sans s'inquiéter beaucoup , ren- 
forcèrent leurs postes et restèrent en cantonue- 
mens resserrés vers Streblen et sur les deux rives 
de la Lolie. Le 20 mai, Frédéric ayant reçu la 
nouvelle qu'en vertu d'une alliance avec la Russie, 
le corps de Czernischef devait se joindre à lui 
comme auxiliaire , résolut de l'attendre; et le 
général autrichien, qui craignait déjà pour l'a- 
venir, attendit complaisammeut qu'on vint l'in- 
quiéter. Les deux armées gardèrent donc leurs 
positions pendant tous les mois de mai et de juin , 
sans autre événement que des escarmouches , où 
les Autrichiens eurent presque toujours le des- 
sous, ce qui leur fit beaucoup regretter le licen- 
ciement de leurs excellentes troupes légères. 

Frédéric voulait débuter par le siège de Schweid- 
nitz; or, pour l'entreprendre, il fallait forcer Dauu 
à quitter ses positions , en l'attaquant , ou ma- 
noeuvrant sur ses communications. A cet effet, 
le général Werner rassembla un corps nombreux 
à Gosel , et se porta le 1 3 mai à Ratibor. Cette di- 
version ne remplit point son but : Daun ne fit 
point de grands détachemens , il se borna à ren- 



CHAP ITRE XXXII. 281 

forcer jusqu'à 9 mille hommes la division de Beck , 
qui couvrait la Moravie. Tout se passa en mouve- 
meus insignifians jusqu'au 24 juin, que le duc de 
Bevern arriva avec un petit renfort à Eichlau, et 
prit le commandement d'un corps de 21 batail- 
lons et 36 escadrons. 

Eufin, Czernischef joignit larmée prussienne 
le 1" juillet avec 28 bataillons et 16 escadrons, 
ce qui la porta alors à 82 bataillons, et i35 es- 
cadrons , avec 3 16 pièces de canon, non compris 
la division Bevern. 

Le roi, dans l'intention de déborder Daun, de le 
couper des défilés , et de le forcer à une bataille, 
donna le commandement de 25 bataillons et 26 
escadrons au général Neuwied , qui se porta dans 
la nuit du i" au 2 juillet aux environs de Kosten- 
blut , d'où il devait repartir la nuit suivante , 
pour s'emparer des montagnes de Ziskenberg, 
en arrière de Freybourg, passant par AVeiche- 
reau et Bertelsdorf. L'armée qui s était rassem- 
blée le i^*" à l'entrée de la nuit, s'établit dans 
le plus grand silence sur les hauteurs de Sach- 
witz, d'où elle devait également partir dans la 
nuit du 2 au 3 sur quatre colonnes , pour gagner 
Freybourg par Ossig , Rauske , Preilsdorf, Tsches- 
chen, en passant adroite de Zirlau ; mais Daun, 
instruit par un déserteur , du départ du corps de 
Neuwied , se mit en mouvement dans la même 



282 TRAITÉ DKS GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

nuit , et rentra dans les défilés , où il campa , la 
droite à Oberbogendorf , la gauche à Pulsnilz , le 
centre eu arrière de Freybourg. Frédéric , ayant 
été informé de cet événement, le 2 au matin, fit 
mettre ses troupes légères aux trousses de l'en- 
nemi , et se porta le soir avec lavant-garde sur 
les hauteurs de Wurben , près de Scliweidnitz , 
où Tarméeprit le 3 au matin , son ancien camp 
de Buntzelwitz. Le corps de Neuwied se porta le 
2 à Strigau. 

Frédéric savait que la position de Daun était 
inattaquable de front , mais il nignorait pas qu'en 
manoeuvrant par Hohenfriedberg, on en débor- 
derait à la fois la gauche , et menacerait Braunau , 
où se trouvaient ses grands magasins. D un autre 
côté le maréchal jugeant par une reconnaissance, 
que le roi adopterait ce parti , porta sur-le-champ 
le corps de Brentauo , de Burkersdorfsur les hau- 
teurs d'Adelsbach , qui couvrent la route de 
Friedland à Braunau. 

Daun ne s'était pas trompé : le roi avait résolu 
de porter, dès le 4 ■> sur les montagnes de Hohen- 
friedberg la division Neuwied et un corps de 22 
bataillons et 33 escadrons, commandé par le gé- 
néral Czeruischef, pour opérer contre l'armée 
autrichienne , soit qu'elle se trouvât encore dans 
la position de Runzendorf , soit qu'elle 1 eut 
abandonnée. Mais Frédénc ayant été fortement 



CHAPITFxE XXXII. 283 

indisposé, l'exécution de ce mouvement fut re- 
tardée jusqu'au 5. 

Neuwied se mit en marche ce jour-là, à l'en- 
trée de la nuit , sur Hohenfriedberg et de là sur 
Reichenau , où l'on rencontra les premiers postes 
de Brentano qui furent chassés. Le roi quitta à 
minuit le camp de Buntzelwitz avec le corps de 
Czernischef. Lorsqu'il entendit tirer le canon du 
côté du général Neuwied, il se hâta de le joindre 
avec la cavalerie , et ordonna à son arrivée de dé- 
loger l'ennemi des hauteurs entre Reichenau et 
Adelsbach; mais les postes autrichiens se reti- 
rèrent sur les hauteurs à pic qui forment uu 
plateati inabordable en arrière de ce dernier 
village, où le corps entier de Brentano était en 
position. L'infanterie prussienne traversa néan- 
moins Adelsbach sous le feu des batteries, et 
commença à gravir les montagnes. Le roi ayant 
reconnu les difficultés de cette attaque , j re- 
nonça. Toutes les troupes revinrent, à l'excep- 
tion des 5 bataillons de la tête qui déjà trop en- 
gagés , ne purent se retirer. Après des efforts 
inouis , ils parvinrent haletâns , au sommet de la 
montagne, où ils furent chargés et culbutés dans 
les ravins , par des troupes fraîches et supérieu- 
res en nombre. Cette affaire , qui eût peut-être 
réussi, s'ils eussent été soutenus, coûta aux 
Prussiens 700 morts ou prisonniers , et 600 bles~ 



284 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

ses; mais ce qu'elle eut de plus fâcheux, c'est 
Cju'elle retarda Neuwied dune journée, et donna 
au maréchal Daun le temps de soutenir ses dépôts 
de Braunau. 

Frédéric poursuivit néanmoins son opération, 
en cherchant à déborder Brentano, pour gagner 
Friedland; Neuwied reçut ordre de continuer sa 
marche; mais l'extrême fatigue des troupes ne 
permit pas de la pousser au-delà de Witlgendorf. 
Dann, qui devinait depuis long-temps les projets 
des Prussiens, n'eut pas plutôt avis de ce mou- 
vement , qu'il résolut de porter Brentano à Fried- 
land, et d'exécuter un changement de front en 
arrière; il repassa donc le ravin de Weistritz, et 
campa, la droite près de Breitenhain, la gauche 
sur les hauteurs de Charlottenbruun : un corps 
sous le général Okelli , posté sur les hauteurs de 
Burkersdorf, lia la droite avec Schweidnitz, de 
manière que cette excellente position couvrit ea 
même temps la place et les dépôts de Braunau. 

Sur ces entrefaites, le général Ziethen qui était 
resté au camp de Buntzelwitz avec la moitié de 
l'armée , ayant appris , le 7 , le départ des Autri- 
chiens, se mit en mouvement pour occuper les 
hauteurs qu'elle venait de quitter, et s'établit la 
droite à Furstenstein , la gauche à Bogendorf Le 
roi traversa Adelsbach, et campa entre Altwas- 
ser et Seifersdorf. 



CHAPITRE XXXI 1. 285 

Neuwiecl, aux approches de Frieclland, fut fort 
étonné de rencontrer Breutano que l'on croyait 
encore sur les rochers d'Adelsbach Comme il 
était dans une mauvaise position , et inférieur en 
nombre , on aurait pu l'attaquer; mais Neuwied, 
au lieu d'en donner l'ordre sur-le-champ , con- 
voqua un conseil de guerre, dont son ennemi 
profita pour aller prendre l'ancien camp retran- 
ché de Dittersbach , où il fut à l'abri de toute 
attaque , et à portée d'être aisément soutenu par 
l'armée de Daun. Enfin le corps de Haddick, qui, 
jusque-là, était resté à Warlha , s'étant réuni à 
Brentano , le roi fat obligé de renoncer à ses 
entreprises sur ce point. 

Pour épuiser tous les stratagèmes qui pou- 
vaient faire sortir Daun de sa position, Frédéric 
essaya ensuite une diversion en Bohême. Le corps 
de Neuwiéd se porta sur les hauteurs de Trauten- 
bach, et poussa ses partisans jusque sur Konigs- 
gralz; mais le maréchal se borna à jeter quelques 
troupes dans la foret de lionigsilva, pour donner 
des craintes à son adversaire , et à porter le corps 
de Brentano à Politz, et celui dEllrichshausen à 
Steingrund : il prit néanmoins la précaution de 
transférer ses magasins de Braunau à Scharfe- 
iieck, dans le comté de Glatz. 

Le roi , voyant la droite des Impériaux un peu 
dérïarnie vers les hauteurs de lïohensiersdorf et 
Burkersdorf , prit alors la résolution de s eu em- 



286 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

parer, pour la couper de Schweiduitz. L'exécu- 
tion de ce projet était scabreuse; il fallait s'éla- 
blir entre une forteresse et une armée supérieure 
qui la couvrait. A cet effet, le général Ziethen 
reçut ordre de se mettre en marche, le i3 juillet, 
sur deux colonnes; la première vint camper, la 
droite sur les hauteurs escarpées de Hohengiers- 
dorf , la gauche au bois d'Ameisenwalde ; la se- 
conde pi it position , la droite à la route qui con- 
duit de Schweidnitz à Hohengiersdorf, la gauche 
à Bogeudorf, face à Schweiduitz. Le i5,Neuwied 
revint sur Rosenau, 

Le 16, l'armée conserva sa position. Le roi ré- 
fléchit aux moyens de forcer Daun à s'éloigner 
de la place, pour en faire le siège; il porta une 
colonne à Kunzendorf , et le corps de Neuwied à 
Gablau et Altreichnau; il fit en même temps des 
démonstrations pour occuper la gauche de Daun. 

Le 18, le corps de Neuwied se rendit par Ho- 
henfriedberg à Buntzelwitz. Un événement décisif 
semblait se préparer, lorsque Czernisclief an- 
nonça au. roi la terrible catastrophe qui avait 
précipité Pierre III du trône , pour y placer la 
célèbre Catherine, et lui communiqua l'ordre 
qu'il avait de retourner en Pologne. Tout ce que 
Frédéric put obtenir, fut que le corps russe restât 
encore trois jours dans sa position, dans un état 
de neutralité absolue; et il en profita pour com- 
biner l'attaque des hauteurs de Leutmansdorf et 



CHAPITRE XXXII. 287 

Burkerscîorf, qui dominaient la position des Au- 
trichiens, et dont la perte les eût forcés de se 
battre avec désavantage , ou de se retirer. 

Le 19 au matin, le roi porta son quartier-gé- 
néral à Bogendorf , et le corps de Neuwied se mit 
en mouvement à Feutrée de la nuit, avec la bri- 
gade Moilendorf. Le 20 au jour , toutes les trou- 
pes furent rendues à leur destination, passèrent 
le ruisseau de Weistritz sur des ponts de cheva- 
lets, et campèrent entre Bogendorf, et Esdorf, 
face à Schweidnitz. On reconnut lennemi. Les 
hauteui's de Leutmansdorf et Burkersdorf sont 
très-escarpées, coupées, boisées, et d'un abord 
extrêmement difficile; elles étaient couvertes de 
fortes redoutes, élevées sur les bords du ravin où 
coule la Weistritz, palissadées et garnies d'a- 
battis énormes. Le général Okelli occupait la 
position de Burkersdorf avec 9 bataillons : les 
hauteurs de Leulmansdorf n en ayant que 4, 
Daun y envoya à midi la division Brentano, qui 
occupa non-seulement ces hauteurs, mais encore 
celles deMichelsdorf et de Ludwigsdorf. Lorsque 
les troupes prussiennes s'approchèrent , les postes 
ennemis se replièrent sur leurs ligues, à l'excep- 
ception de celui qui gardait le château de Bur- 
kersdorf. Le roi le ht emporter , et y établit, dans 
la nuit, une batterie de 45 obusiers et 12 pièces 
de douze. 



2drS TRAITÉ DES GRAiNDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

Le 2 1 , au point du jour , le roi fit une nouvelle 
reconnaissance, et ne crut pas apercevoir plus 
de forces que la veille; il ignorait Tarrivée du 
corps de Brentano. Les troupes, qui avaient pris 
leâ armes avant le lever du soleil, s'ébranlèrent. 
Le corps de INeuwied chargé d'enlever les hau- 
teurs de Leutmansdorf , se forma en trois divi- 
sions ; les deux premières avaient ordre d'escala- 
der les hauteurs et les redoutes, tandis que le 
prince de Bernbourg, couvrirait la gauche des 
attaques du côté de l'armée autrichienne , et s'em- 
parerait de Leutmansdorf. Ce prince arrivé près 
de ce village , en chassa les postes ennemis , qui 
se replièrent sur les 6 bataillons postés sur la 
montagne de Bergseile ; après avoir reçu quel- 
ques renforts, il les assaillit avec impétuosité, et 
les repoussa jusqu'aux bois de Michelsdorf. 

Tandis que cela se passait à gauche , le géné- 
ral Neuwied avait emporté le premier étage des 
hauteurs , et mis toute son artillerie en batterie 
contre les retranchemeus ennemis. Les Autri- 
chiens soutinrent ce feu avec fermeté, quoiqu'il 
fût supérieiu' au leur. Alors le général PSeuwied 
ordonna lattaque. Le colonel Loltum, avec une 
des divisions de droite , marcha aux retranche- 
meus , et engagea un combat très-vif; mais s'étant 
aperçu qu'un ravin conduisait sur l'extrême gau- 
che, il le traversa à la tête du régiment de Mosel, 



CHAPITRE XXXII. 289 

reforma sa troupe sur la hauteur opposée , et en- 
leva les retranchemens , presque sans coup férir. 
L'ennemi se retira en désordre , laissant onze 
pièces de canon au pouvoir des vainqueurs. 

La droite ne fut pas aussi facilement délogée 
des montagnes de Leutmansdorf; le prince de 
Bernbourg avait bien enlevé les premières hau- 
teurs , mais la position retranchée restait encore 
à prendre; on y porta les régimens de Wunsch, 
Moritz et un bataillon de Finck. Ces troupes ren- 
contrèrent de si grands obstacles de terrain , et 
une résistance si opiniâtre, qu'elles perdirent 5oo 
hommes avant de faire le moindre progrès. Enfin , 
elles trouvèrent les moyens de tourner les re- 
doutes par un ravin, au moment où le colonel 
Lottum , débarrassé à la droite , menaçait de cou- 
per leurs défenseurs d'un autre côté. Ceux-ci se 
rejetèrent alors sur le corps de Brentano , qui 
voyant ses ailes débordées et sa retraite mena- 
cée , abandomia les hauteurs de Michelsdorf , et 
se retira sous un feu d'artillerie continuel jusqu'à 
Wustwaltersdorf. 

L'attaque sur le corps d'Okelli , qui gardait les 
hauteurs de Burkersdorf , n'eut pas moins de suc- 
cès. Neuwied y dirigea la première colonne , sous 
la protection de la grande batterie d'obusiers 
dont nous avons parlé; le général Mollendorf 
devait soutenir celte attaque, et contenir en 
3. 19 



'2C)0 TRAITÉ DF.S GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

même temps les troupes de la garnison de 
Schvveklnitz , dont une partie s'était formée en 
bataille sur les glacis. Le grand tapage de la bat- 
terie neut^ s il faut en croire les bistoriens alle- 
mands , d'autre résultat que de faire retirer en 
désordre la cavalerie dOkelli (i). 

Les troupes de la garnison de Scbweidnitz 
étant rentrées, le brigadier Mollendorf trouva 
un moyen d'attaquer le prince de IJgne , re- 
trancbé derrière un abattis, et couvert par la 
redoute à gaucbe du ravin de Weistritz. Les 
Prussiens traînèrent l'artillerie à force de bras 
par un sentier dit le Schaafsrilt, et canonnèrent 
Tivement , tandis que les bataillons d.es gardes, 
gravissant les bauteurs les plus escarpées , et tra- 
versant des bois touffus, arrivèrent enfin devant 
l'abattis quils essayèrent de franchir : dans cet 
instant, le marécbal Daun , voyant le prince de 
Ligne compromis, lui ordonna de se retirer; les 



(i) Je ne sais pourquoi cette cavalerie aurait été condamnée à re- 
cevoir des obus , sur un terrain où elle tlevenait inutile. J'ai souvent 
TU, dans les campagnes de i8o5 et i8ofi, qu'on faisait jouer niai à 
propos ce triste rôle à la cavalerie française. La placer en ligne, sou» 
un grand fen d'artillerie , dans un moment ou sur un terrain où elle 
ne peut manœuvrer, est une faute contre tout principe de guerre. 
Cela n'est permis que dans une grande Ijataille, où il faut eu im- 
poser par une ligue quelconque pour mssquer ou protéger une ma* 
noBuvre décisive. 



CHAPITRE XXXir. 301 

ï*russiens s'emparèreut aloi'S de la redoute où il 
avait laissé du monde pour couvrir sa retraite , 
et s'établirent sur les hauteurs. 

Lorsque Dauu vit le corps de Neuwied à Mi- 
clielsdorfsur ses derrières, et la brigade de Mol- 
leudorf sur les hauteurs de Burkersdorf , il réso- 
lut de quitter son camp à dix heures du soir pour 
placer sa droite au Falkenberg , le centre à Giers- 
dorf, la gauche vers Tannhausen. A l'instant 
même où ce mouvement sexéculait, le corps de 
Czernischef quitta l'armée prussienne pour re- 
tourner en Pologne. Frédéric , ayant enfin at- 
teint son but, fit ses prépat-atifs pour le siège de 
Schweidnitz, et s'établit dans les positions sui- 
vantes, déjà fortes par leur nature, et qui furent 
encore retranchées avec soin : 

Le général Gablenz, avec 5 bataillons et lo es- 
cadrons , près de Hartmansdôrf ; 5 bataillons , à 
Aîtwasser, sous le général Ramin; le corps de 
Neuwied, fort de 19 bataillons et 18 escadrons, 
sur les hauteurs de Taschendorf ; le colonel Los- 
sow, avec 2 bataillons , 20 escadrons , sur le Roi - 
berg, près Waldichen; la brigade Mollendorf, 
faisant face à Schweidnitz , avec 5 bataillons près 
de Weistritz; 9 bataillons, sur les hauteurs de 
Barsdorf, aux ordres de Manteufel; le général 
Bulow commandait i5 escadrons, à Seitendorf 
et 12 bataillons et i5 escadrons , à Bogendorf; le 
prince de Wurtemberg se porta de Lowenstein à 

19* 



292 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

Peterswalde , avec 33 escadrons ; enfin, 3 batail- 
lons restèrent à Wurben , avec la boulangerie. 

Avant de donner une relation sommaire du 
siège de Schweidnitz et des opérations qui le sui- 
virent, il convient de reprendre le fil des opéra- 
tions en Moravie. Le duc de Bevern chercha à 
déborder le flanc droit du général Beck , et à me- 
nacer cette province par la route de Xroppau. 
Son corps fut partagé en deux divisions : la pre- 
mière, sous les ordres du général We ruer, forte 
de 10 bataillons et i5 escadrons, précédant d'une 
journée la seconde, composée de 11 bataillons 
et 21 escadrons, se porta le 2 juillet à Troppau, 
et le 9 à Misteck, d'où il poussa des partis et leva 
de fortes contributions. Le général Beck , ne 
croyant pouvoir l'empêclier ouvertement , se 
borna à marcher de Freudenthal à Bœhrn , et à 
répandre le bruit de l'arrivée de Laudon avec 5o 
mille hommes. Cette ruse réussit, et Werner 
craignant d'être accablé, retourna, le i2,àMat- 
zinnau. Beck prit position le même jour à Baulsch 
et à Schwansdorf, d'où il se proposait de prendre 
luie position entre les deux divisions prussiennes 
et de couper celle de Werner , qui retourna sur- 
le-champ à Gratz. 

Le général autrichien , satisfait davoir rempli 
son objet, revint à Guntersdorf. Les deux partis 
restèrent dans ces positions jusqu'au commence- 
ment d'août , époque à laquelle le départ du corps 



CHAPITRE XXXII. 298 

de Czernischef força le roi à rapproclier celui de 
Bevern, qui vint camper, le 25 , à Cosel. La divi- 
sion Werner prit position vers Neiss , le 28. Beck 
revint alors à Zuckmantel. 

Frédéric présumant que Daun attirerait le 
corps de Beck pour secourir Schweidnitz, or- 
donna au duc de Bevern, dans le cas où celui-ci 
marcherait à Wartha , de se diriger promptement 
sur Neiss pour y remplacer le général Werner, 
qui en partirait sur-le-champ pour se réunir à 
l'armée devant Schweidnitz ; dans le cas con- 
traire, le duc devait prendre ses mesures , pour 
n'arriver à Neiss que le 26 août. 

Siège de Schweidnitz. Combat de Peiïe. 

Le 4 août , la place fut entièrement investie 
parle général Tauenzien , avec 21 bataillons et 
20 escadrons , forroant environ 14 mille hommes; 
la garnison était de xi mille, commandée parle 
général Guasco ; le célébré Gribeauval comman- 
dait Tartillerie et dirigeait la défense. 

Ce siège fut un des plus mémorables de l'his- 
toire moderne. Une méchante place, qui venait 
d'être emportée d'escalade quelque temps aupa- 
ravant, soutint deux mois de tranchée ouverte. 
Mais les choses avaient changé : la place défen- 
due par un homme habile et une garnison choisie 



:?94 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

était attaquée par le major Lefèvre, homme fai- 
ble, et d'ailleurs mal secondé, car l'art des sièges 
était fort reculé en Prusse. 

Tandis que les travaux commençaient devant 
Schweidnitz , Dauu restait dans son camp de 
Giersdorf , et , loin de chercher à secourir 
la place, il se retranchait de peur d'être atta- 
qué. Le maréchal avait cependant résolu de s'a- 
vancer sur les hauteurs de Klotschen pour es- 
sayer de faire lever le siège; mais il attendait le 
corps de Beck qui partit, le 6 août, de Zuck- 
niantel en Moravie pour Closter-Camenz où il se 
réunit, le lo, à la droite de l'armée. A peine le 
duc de Bevern eut-il avis de son départ , qu'il 
passa la Neiss, et chercha à le prévenir à IXimptsch, 
par une marche de nuit pour arriver, le i3 au 
matin , à Oberpeile , où il avait Tordre de prendre 
position : le duc campa, en effet, la droite près 
de Reicliembach , la gauche sur le Fichtelberg. 
(yy/. XXII I y n° 6.) Aussitôt que Beck apprit le 
départ de ce corps , il se mit en marche pour oc- 
cuper le même poste ; mais il n'était plus temps; 
il fut obligé de revenir, le i4 , à Schonwalde. 
Les Prussiens poussèrent son arrière-garde , et 
établirent leurs avant-postes à Ellguth et Pulzen- 
dorf. Le roi envoya au duc de Bevern plusieurs 
batteries de gros canon , et retrancha sa position. 
Cet événement contraria le maréchal Daun, 
dont le projet ne pouvait recevoir d'exécution 



CHAPITRE XXXII. SqS 

qu'en battant le duc de Bevern, au risque d'en- 
gager une affaire générale contre son système : 
malgré cela, il fallut bien prendre ce parti. Il 
lit ses dispositions pour accabler le duc avec la 
plus grande partie de ses forces , tandis que 
le reste demeurerait en position pour donner 
le change au roi. En conséquence, les corps de 
Lascy et de Brentano partirent au point du jour 
pour se réunir à Beck , sur les hauteurs de Kleitsch. 

Les généraux autrichiens firent dresser leurs 
tentes dès le matin dans la position de Lang- 
Bielau; mais à trois heures après-midi , ils se mi- 
rent en mouvement. Le corps de Brentano et la 
cavalerie sous les ordres dOdonell , se formèrent 
en avant de Niederpeiîe. Lascy traversa Mitleî- 
peile avec quelques bataillons, plaça une forte 
batterie en avant et deux autres eu arrière de ce 
village , tandis que le corps de Beck se porta sur 
deux colonnes contre l'aile gauche du duc de 
Bevern, traversa Oberpeile, et se déploya sur 
deux lignes entre ce village et Girlsdorf. 

Aussitôt que la cavalerie d'Odonell déboucha 
de INiederpeile , le général Leululus , avec i(S es- 
cadrons , traversa le bois derrière 1 infanterie 
pour l'attaquer ; plusieurs charges s'engagèrent 
sur ce point sans résultat, mais le canon fort a 
les Prussiens à se retirer. 

Pendant que Lascy, Brentano et la première 
ligne de Beck s'amusaient à canonner , ce gêné- 



Sgô TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

rai à la tête de sa seconde, avait traversé les 
taillis de Girlsdorf, s'était emparé des hauteurs 
voisines et faisait attaquer par ses grenadiers le 
Fisrlitelerberg ; le terrain où ils devaient passer 
était marécageux et plongé par Tartillerie prus- 
sienne qui les maltraita : ce ne fut qu'à sept heu- 
res, que Beck put se tirer du bois et pénétrer 
dans la plaine sur les derrières de l'ennemi. Les 
autres divisions autrichiennes n'attendaient que 
ce moment pour entrer en action. Alors, le duc 
de Bevern attaqua vivement avec 2 bataillons la 
tête de la colonne qui commençait à déboucher, 
et la rejeta dans le bois marécageux; sur ces en- 
trefaites, i5 escadrons, détachés de la gauche 
par le roi, culbutèrent la cavalerie ennemie vers 
Niederpeile , où à peine reformée elle fut char- 
gée de nouveau par le général Lentulus , du corps 
de Bevern, et poussée sur Tinfanterie vers ce 
village, où le duc de Wurtemberg acheva de la 
mettre en déroute avec de nouveaux renforts. 
Enfin , le général Mollendorf arriva aussi avec 6 
bataillons , après le couchef' du soleil ; et les gé- 
néraux autrichiens , voyant l'entreprise man- 
quée , se retirèrent dans le camp de Haberndorf , 
après avoir eu plus de mille hommes hors de 
combat. 

Cette affaire fit honneur au duc de Bevern , qui 
n'avait que 1 1 bataillons et 5 régimens de cava- 
lerie contre 33 bataillons et i4 régimens de trou- 



CHAPITRE XXXII. 297 

pes à cheval : il est vrai que les deux tiers de l'in- 
fanterie ennemie ne firent qu'une parade au bruit 
du canon; mais cela contint la moitié du corps 
du duc, et il faut convenir qii'il saisit avec jus- 
tesse l'instant décisif de frapper le coup qui devait 
le tirer d'embarras. 

Ou ne peut interpréter l'inaction des corps de 
Lascyet deBrentano, surtout lorsque le feu de 
l'artillerie prussienne, sur la colonne de Beck, 
leur eut annoncé que les grenadiers étaient arri- 
vés à leur destination , et commençaient à s'en- 
gager. Ils exposèrent le corps de Beck à être 
écrasé et enlevé. Dans tous les cas , il valait mieux 
s'engager sur le front plus tôt que plus tard ; ou 
avait assez de forces pour enlever la position. Ou 
serait également tentéde blâmer Frédéric d'avoir 
tardé si long-temps à soutenir le duc; mais il est 
certain que le camp dressé à dix heures du matin 
par les généraux ennemis, sur les hauteurs de 
Lang-Bielau, lui avait fait prendre le change au 
point qu'il ne voulut pas croire à l'attaque. Si ses 
troupes avaient marché de suite, les corps de 
Lascy et de Brentano eussent été totalement dé- 
faits. 

Le 1 7 août , l'ennemi resta campé à Haberu- 
dorf; le lendemain matin il reprit ses positions et 
se porta ensuite par Wartlia entre Patzdorf et 
Oberstein, Beck occupa le camp retranché de 
"VVartha et Brentano prit poste à Schon\Yaîde. 



39S TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

11 pnraît que le non succès de cette entreprise 
dégoûta Daim de tout engagement, car il ne tenta 
plus rien en faveur de Schweidnilz. Les travaux 
de siège s y poussaient vivement; l'attaque fut 
dirigée contre le fort de Jauernick , Gribeauval 
employa avec beaucoup de succès pour sa défense 
la guerre souterraine. Les travaux, de la sappe 
furent poussés avec activité jusqu'au 22 août. Les 
parallèles et les batteries avaient été conduites 
jusqu'à cent cinquante pas du chemin couvert, 
sous les contre-mines. Mais là il fallut tâtonner et 
détruire par des globes de compression Je système 
de défense des assiégés. Cette guerre d'un genre 
tout particulier, dura pendant six semaines en- 
tières; le major Lefèvre, qui dirigeait le siège, 
perdit la tête, et le roi donna , bien ou mal , ses 
ordres pour la continuation des travaux. Enfin , 
une grenade, lancée au hasard, fit sauter, le 8 
octobre, le magasin à poudre du fort de Jauer- 
nick, et une mine emporta le lendemain une 
partie du chemin couvert et des palissades. Quoi- 
que les assiégés eussent repoussé l'attaque qui 
s'ensuivit, et réparé promptement ces accidens, 
le général Guasco, qui était en pourparlers de- 
puis plus d'un mois, capitula et se rendit prison- 
nier avec 8,600 hommes. Ou n"a jamais pu conce- 
voir ce qui le détermina à signer ce pacte désa- 
vantageux , après une aussi belle défense, qu'il 
était facile de prolonger encore. La garnison avait 



CHAPITRE XXXII. 209 

perdu Jii monde , à la vérité, mais la place n'avait 
point encore été battue en brèche, et n'était pas 
près de Têtre : avant que l'on eût couronné le 
chemin couvert , et fait la descente du fossé , il 
se serait écoulé bien du temps , et la saison était 
assez avancée pour croire qu'elle contrarierait 
les travaux des assiégeans. La perte des Prussiens 
s'éleva à 3,238 hommes tués ou blessés; celle de 
la garnison à 2,800. 

Dès que la place fut rendue, le roi, voulant 
procurer au prince Henri les moyens d'occuper 
le Voigtland , détacha le général Neuwied, le i5 
octobre, eu Saxe avec 20 bataillons, 55 escadrons 
et 60 pièces de canon. Le reste , aux ordres du 
ducdeBevern, cantonna à Schweidnitz et dans 
les montagnes voisines. Daun fut tranquille de 
son côté, et, le 24 novembre , on conclut un ar- 
mistice qui permit aux armées d'entrer en quar- 
tier d'hiver. 



3oo 



TRAITE DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 



CHAPITRE XXXIII. 

Opérations en Saxe. Bataille de Frejherg. 

JLj'armée prussienne, privée de la plus belle 
partie de l'électorat de Saxe et du Voigtland, 
après avoir passé Thiver, manquant de tout, 
dans un pays ruiné et d'ailleurs peu fertile , 
comptait encore à l'ouverture de la campagne 
48 bataillons et g3 escadrons, faisant environ 3S 
mille hommes. 

L'armée autrichienne, commandée parle ma- 
réchal Serbelloni , forte de 57 bataillons et 108 
escadrons, avait sa masse aux environs de Dresde; 
le corps de Macquire occupait le camp retranché 
de Freyberg; enfin, une chaîne de postes cou- 
vrait les cantonnemens depuis JNossen jusqu'à 
Roswein et Dobeln. L'armée des Cercles, consis- 
tant en 38 bataillons et 47 escadrons, destinée 
à la renforcer , cantonnait aux environs d'Alten- 
bourg et de Naumbourg. 

Malgré cette supériorité marcpiée , il paraît 
que les généraux ennemis avaient 1 intention de 
ne point se départir du rôle qu'ils avaient adopté 



CHAPITRE XXXIir. 3oi 

la campagne précédente, car tout resta dans le 
plus grand calme jusqu'au 12 mai. 

A cette époque le prince Henri , après avoir 
fait divers mouvemens pour faire croire aux Au- 
trichiens quil voulait se concentrer dans la belle 
position de Ratzenliauser près Meissen , tomba 
avec quatre colonnes sur la chaîne de leurs pos- 
tes, entre Roswein et Leisnig, la perça, enleva 
plusieurs cantonnemens , et lit plus de 1 800 pri- 
sonniers. Manoeuvrant ensuite dans le but de pé- 
nétrer en Voigtland , et de s'établir entre l'armée 
autrichienne et celle d'Empire, afin d'empêcher 
leur réunion, il marcha, le i3 mai, à Hanchen, 
tandis que le général Hidsen, qui était resté avec 
une partie de l'armée dans la position de Kat- 
zenhauser , par une démonstration contre Nos- 
sea , obligea le général Brunian à l'évacuer pour 
se retirer sur Freyberg. Le 14, le prince fut en 
présence de Macquire , dont la position n'était 
pas attaquable de front. Ce général tremblant à 
l'aspect des Prussiens , ne jugea pas devoir atten- 
dre l'événement, et se retira la nuit sur Dresde, 
ce qui engagea le prince Henri à s'y établir. Seid- 
litz ayant nettoyé les ravins profonds de la VYeis- 
ti^itz , depuis la foret de Tharand jusqu'à Frauens- 
tein, le prince se porta, le 16, sur les hauteurs 
de Pretsckendorf , et le général Hulsen à Gros- 
Sohra près de Wilsdruf Le corps autrichien de 
Macquire occupa le camp retranché de Dippodis- 



302 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

walde, une autre division les hnuteius de Rabe- 
nau , le reste de Tarmee le Val-de-PIauen , sous 
Dresde. 

L'armée des Cercles s'était avancée jusqu'à 
Chemnitz. Lorsque le prince de Stollberg, qui 
la commandait , apprit que les Prussiens Ta- 
vaient isolé de l'armée autrichienne, il eut peur 
d'être attaqué, et rétrograda jusqu'à Zwickau ; 
mais le maréchal Serbelloni lui donna l'ordre de 
revenir à Chemnitz. Le prince Henri le méprisa 
jusqu'au point de n'envoyer pour l'observer que 
4 bataillons et 5 escadrons, qui prirent poste à 
Oederan, la Lohlluss à dos : ce détachement, 
attaqué subitement, le 21 mai, par le général 
Luzinsky , perdit 700 hommes, ce qui obligea le 
prince de le confier au général Kanitz el de le 
renforcer d'un bataillon et 5 escadrons. L'arrfïée 
des Cercles , toute fière de ce succès, se reposa 
sur ses lauriers à Chemnitz. Les deux autres ar- 
mées s'observèrent de leurs positions respectives 
sans tirer un coup de fusil. 

Si le maréchal Serbelloni avait Ordre de ne rien 
compromettre , le prince Henri avait bien plus 
de motifs d'en agir de même, aussi tout le mois 
de juin se passa sans événement digne d'être rap- 
porté. L'armée autrichienne renforcée par quel- 
ques régimens de Silésie, se borna à enlever le 
poste du général Rleist à Reichstadt , qui la gênait 
un peu. 



CHAPITRE XXXI ir. 3o3 

Le prince Henri, de son côté, ayant été' ren- 
forcé par un bataillon et i5 escadrons, venant de 
la Poméranie , résolut de se débarrasser, pour 
un moment, de l'armée de l'Empire , et détacba , 
le 20 juin, Seidlitz avec 3 à 4 mille hommes 
d'infanterie, et environ 4 mille chevaux pour 
menacer son (lanc gauche. A peine les coureurs 
de ce corps parurent-ils dans les environs de 
Penig, sur la route d'Altenboarg, qu'elle se re- 
lira successivement sur Zwickau et Reicheni- 
bach; mais les Prussiens la suivant de près, elle 
ne se crut en sûreté que sur les montagnes de 
Mouchberg près de Bareith, où elle vint se per- 
cher le 2'j juin. 

Serbelloni , informé de cette étrange re- 
traite , ordonna à l'armée de se reporter en 
avant, et crut devoir faire des démonstrations 
pour lui faciliter cette opération. 11 médila un 
projet dattaque sur la position de Hulseu , et 
fit, dit-on, d'excellentes dispositions pourlatta- 
quer sur sa gauche. Mais la pusillanimité était la 
maladie incurable de l'armée autrichienne : qua- 
tre colonnes s'étant présentées devant Coustapel , 
Weisdrup , Hundorf , et Braausdorf. Les deux 
premières , dont le succès devait décider l'aiTàire, 
revinrent dès que les redoutes de Pinkwitz leur 
tirèrent quelques coups de canon. Si bien qu'r.- 
près un échange de boulets., exécuté à plus de 
quinze cents pas, et qui ne lit de mal à personne, 



3o4 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

]a retraite des deux autres colonnes termina la 
journée. 

On eut dit que Hulsen avait deviné l'incerti- 
tude de Tennemi; car lui-même ne prit aucune 
mesure pour s'opposera l'attaque de sa gauche : 
il ne lui avait pas même envoyé assez d'artillerie , 
qui, dans la position qu'elle tenait, devait être 
l'arme décisive; il resta tranquille sur tout le 
reste de sa ligne. 

Dans le fait, l'entreprise de Serbelloni , dont 
Tempelliof fait tant d'éloges, était mal combinée: 
lorsqu'une armée occupe une position perpendicu- 
laire à un Jleuve , et quelle j appuie une de ses 
ailes y il faut bien se garder d'attaquer cette aile , 
parce qu'on s'exposerait à être jeté dans la i^ivière , 
si l'ennemi exêcuiait un changement de front en 
masse y du côté opposé. En attaquant l'aile oppo- 
sée avec la presque totalité de ses troupes , on 
met au contraire les chances en sa faveur ^ parce 
que y cette aile vivement abordée par des forces 
supérieures y sera indubitablement enlevée , ou re- 
foulée sur le reste de Vannée ennemie^ mise en 
désordj^e y acculée au fleuve , et placée dans une 
position à être anéantie (i). Or, Serbelloni avait 



(i) Onj^eiit citer pour exemple la bataille de Wagram , où les 
Autrichiens poussèrent imprudemment leur droite le long du Da- 
nube, tandis que Napoléon avait porté sa masse sur leur gauche 
pour s'y établir. Si le corps du général Hiller ne s'était pas promp- 



CHAPITRE XXXIII. 3o5 

deux fois plus de forces qu'il n'en fallait , pour 
exécuter une attaque semblable sur la droite du 
corps de Hulseu, qui eût été jeté dans l'Elbe ou 
forcé à se faire jour. 

Tandis que ces choses se passaient, le prince 
Henri avait reporté le corps de Rleistà Oederan , 
avec ordre de se réunir aux troupes qui s'y trou- 
vaient , et de faire une invasion en Bohème. Celui- 
ci s'avança, dans la nuit du i" au 2 juillet, par 
Marienberg sur Einsiedel, y culbuta les postes 
ennemis, laissa la réserve de grenadiers dans les, 
postes retranchés , et poussa jusqu'à Brix et Ossek, 
d'où il se retira, le 7 juillet, sur Oederan. Le 
prince Henri le renforça, et lui donna l'ordre de 
chasser le corps du général Blonquet, qui s'était 
avancé de Toplilz à Dux. Kleist se porta donc , les 
l'y et 18, sur Einsiedel; attaqua les Croates et les 
dragons postés dans le bois de Johannsdorf , les 
en chassa, et les poursuivit jusqu'à Herrlich, avec 
perte de 34o prisonniers. Le corps revint une se- 



tement retiré, Napoléon n'avait qu'à renoncer à ses communica- 
tions par Vienne, faire détruire l'es ponts, et changer de front sur 
l'extrême gauche des Autrichiens, pour les acculer au Danube; une 
bataille perdue par l'archiduc , dans cette position , eût terminé la 
guerre, et l'Empereur n'avait rien à risquer; il pouvait prendre sa 
ligne de communication par la Franconie, ou lai établir surPassau. 
C'était le même mouvement qu'aurait dû faire Wurmser aux lignes 
de Wissembourg, et dont nous parlerons dans l'histoire des guerres 
de la révolution. 

3. 20 



3o6 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

conde fois par Brix, Comotau et Pasberg, à Oe^ 
deran. 

Sur ces entrefaites, l'armée des Cercles reçut, 
comme nous l'avons dit, l'ordre de se reporter ea 
avant, de pousser Seidlitz, et de joindre parla 
Bohême l'armëe autrichienne sous Dresde. Son 
mouvement commença dans les premiers jours, 
de juillet sur deux colonnes; l'armée commandée 
par le prince de Stollberg , vint à Hof; le corps 
de Luzinskj à Egra. Le i4, la première se porta 
à Oeisnitz , la seconde à Auerbach , d'où elles 
chassèrent les postes du général Belling , sur 
Zwickau. Le ly , les deux colonnes se réunirent , 
et marchèrent à Schneeberg, croyant donner 
beaucoup d'inquiétude à Seidlitz , qui était tou^ 
jours à Zw^ickau : les deux partis restèrent en po- 
sition jusqu'au 20. Ce jour-là, le prince de Stoll- 
berg apprit que Seidlitz, loin de s'inquiéter de sa 
manoeuvre , gardait paisiblement sa position , et 
que le général Rleist était arrivé à Marienberg en 
Bohême sur son flanc droit; la peur le prit, il 
crut que les règles de 1 art interdisaient de tenir 
toute position dont l'ennemi inquiéterait le flanc» 
quelle que fut d'ailleurs la faiblesse de l'adversaire 
qui s'y serait établi, et afin d'éviter une défaite, 
il se décida à opérer une seconde retraite, plus 
précipitée et plus honteuse que la première. Bel- 
ling se mit, le 21, à la poursuite de l'arrière- 
garde, et lui lit 3oo prisonniers. Cet échec dé- 



CHAPITRE XXXIII. Soy 

moralisa entièrement larraëe , qui ne reprit hc- 
Jeiue à Monchbeig que pour aller s'établir dans 
les montagnes des environs de Bareilli , où elle se 
retrancha jusqu'aux dents. 

Cette retraite ofTrait une trop belle occasion 
aux Prussiens, d'attaquer le corps autrichien 
posté à Toplitz , pour qu'ils la laissassent échap- 
per. Le général Seidlitz marcha , le 29 juillet, de 
Zwickau par Annaberg, sur Schervina, où ses 
hussards surprirent, le 1" août, le corps du 
prince de Lowenstein. C'était tout ce qu il pou- 
vait désirer de plus heureux , mais il nen profita 
pas avec son intelligence ordinaire : il attendit 
son infanterie, ce qui donna le temps au prince 
de changer de position, eu sorte que le lendemain 
on perdit environ ^oo hommes sans l'en déloger. 

Aussitôt que Tarmée des Cercles apprit l'avan- 
tage remporté contre Seidlitz , elle vint prendre 
position à Hof , le 1 1 août. Le prince de Stollberg 
reçut Tordre de rejoindre eu Saxe; il se mit en 
effet en marche le 1 8 , et arriva par Egra à Dresde , 
]ë 6 septembre. Le général Ëelling profita de son 
absence pour faire une incursion en Bohême, qui 
lui réussit parfaitement , et où il faillit surprendre 
la forteresse dEgra. 

Sur ces entrefaites, le maréchal Serbelloni, 
ayant reçu de vifs reproches de ee C|û il ne cou- 
vrait pas mieux les frontières de la Bohême, re- 

20* 



3o8 TRAITÉ DES GRAPÎDES OPÊRATIOKS MILITAIRES. 

mit le commandement au général Haddick , et se 
retira dans ses terres. 

Opérations offensives. Bataille de Frejberg. 

A cette époque , les troupes impériales occu- 
paient les positions suivantes : 

Poste sur la rive droite de l'Elbe , vers Dresde. i Bat. 6 Esc. 

Le général Ried , entre Briesnitz et Benuerich. y l6 

Sur le Windberg et au Val-de-Plauen . . . 1 1 7 

Sur les hauteurs de Rabenau • 

A Dippodiswalde 18 34 

A Akenberg et Schellerau 8 i4 

A Toplitz en Bohême 10 38 

li'armée des Cercles 2 3 4* 

Le corps de troupes légères de Torreck, . . i 10 



ToTAJL. ... 86 Bat. 167 Esc. 

D'un autre côté, le prince Henri occupait tou- 
jours le camp de Pretschendorf; le corps de 
Hulsen était à Wilsdruf, et Seidlitz eut ordre , le 
2 septembre, de se retirer de Porclienstein à Bur- 
kersdorf , pour être plus près du prince. Haddick 
forma le projet de chasser l'ennemi du Voigtland 
et de le replacer dans la position où il s'était 
trouvé à la fin de la campagne précédente. Or , 
pour y parvenir, il y avait deux moyens : celui 
de livrer bataille , contre le système du conseil 



CHAPITRE XXXIII. 300 

auîique, et celui de tourner la droite du prince 
Henri, de menacer sa boulangerie qui était à 
Freyberg, et même ses communications, tandis 
qu'une partie de l'armée inquiéterait son front 
et celui de Hulsen , afin de les empécber de s'op- 
poser au mouvement projeté. On préféra ce der- 
nier parti; mais au moment où il allait s'exécu- 
ter, l'apparition d'un corps prussien enLusace, 
le suspendit jusqu'au retour du détachement 
qu'il plût à Haddick d'envover à sa rencontre. 

Enfin ce mouvement commença le 27 ; les 
corps postés à Toplitz et Altenberg se dirigèrent 
sur Freyberg; le prince de Lowenstein conduisit 
le premier par Bohmisch-Einsiedel , sur le corps 
de Kleist, qui fut poussé sur Voigtdorf avec perte 
de 3oo hommes. Le prince prit poste à Porschen- 
stein; Gampitelli avec l'autre corps à Clausnitz. 
Dans le même instant Haddick fit quelques dé- 
monstrations contre le prince Henri, tandis que 
le général Ried repoussait les postes de Hulsen 
vers Weistriip, et s'emparait des hauteurs retran- 
chées de Kunzendorf. Le 28 , tout fut tranquille 
sur le front; mais le général Gampitelli obligea 
Kleist à se retirer au village de Mulde. 

Le 29 au matin, l'armée combinée prit les 
armes et fit des démonstrations sérieuses, afin 
d'attirer toutes les forces et l'attention du 
prince Henri et du général Hulsen , tandis que 
le prince de Lowenstein poussait le cDrps de 



3lO TRAITÉ DKS GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

Kleist devant lui, et gagnait l'extréniité et les 
derrières (les Prussiens par Mulde et Nassau, sur 
la rive gauche de la Mulde. Le général Ried dé- 
bouchant de Tharandl, longea la foret à droite, 
franchit sur deux colonnes le ravin de la Weis- 
tritz , et s'empara d'abord des redoutes qui liaient 
les communications de l'aile gauche du prince 
iivec le poste de Hulsen, à Grumbach. Mais ces 
redoutes furent reprises vers le soir, et Ried re- 
plié sur Tharandt. 

Cependant Lowensteîu et Campitelli mena- 
«îaient déjà Freyberg, où se trouvaient les maga- 
sins et la boulangerie , et pouvaient compromettre 
le prince Henri, s'il venait à être attaqué le len- 
demain par Haddick. Ces considérations décidè- 
rent ce prince à passer la Mulde dans la nuit du 
3o septembre et à venir camper le jour suivant , 
derrière cette rivière , la droite vers Brandt, la 
gauche vers Tuttendorf. Hulsen reçut l'ordre de 
reprendre la position de Ratzenhauser, derrière 
le ravin de la Tribsche. Haddick prit position sur 
les hauteurs de Satisdorf et de Frauenstein , et 
plaça ses avant-postes à Pretschendorf. 

Le 2 octobre , ceux de Kleist furent vainement 
attaqués; ce général repoussa l'ennemi et occupa 
alors les hauteurs de Mudigsdorf. Belling se porta 
vers Gros-Waltersdorf. DitFérens postes entretin- 
rent la communication entreCheinnitzetZwickau. 

Haddick ne s'en liqt pas à la première partie 



CHAPITRE XXXI II. 011 

de son projet; et pour évincer les Prussiens du 
Voigtland , il résolut de les chasser de Freyberg, 
par les mêmes manoeuvres qui leur avaient lait 
évacuer la position de Pretschendorf. Il attira à lui 
le corps du prince de Lowenstein le 4 octobre, 
et détacha le général Campitelli sur la rive gau- 
che de la Mulde à Dorf-Ghemnitz. Le prince de 
Stollberg se porta avec l'armée des Cercles à 
Frauenstein; le général Luzinsky prit poste à 
Burkersdorf. 

Le i3 octobre, le corps de Ried se dirigea vers 
Malitsch afin de tenir en échec le corps de Hulsen. 
Le prince de Lowenstein s'établit entre Limbach 
et Birkenhain. Macquire vint camper à JNieder- 
schone, entre la forêt de Tharandt et la Mulde. 
Une brigade qui le précédait , poussa les postes 
prussiens jusqu'au-delà de Conradsdorf. Le géné- 
ral Luzinsky établi à Burkersdorf, inquiéta forte- 
ment la droite par Weissenborn. Enfin, le i4 , le 
prince de Stollberg se réunit à Campitelli à Dorf- 
Chemnilz, pour opérer par la rive gauche delà 
Mulde sur Mudigsdorf, contre le liane droit du 
prince Henri, et détacha Kleefeld pour déloger 
Belling des hauteurs d'Erbisdorf, ce qui fut tenté 
sans succès. 

Le 1 5, on fit de nouvelles démonstrations con- 
tre l'aile gauche du prince vers Tuttendorf, et 
contre le corps de Hulsen. Le prince de Stollberg 
renouvela également ses tentatives contre celui de 



a 12 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

Belling, avec plus de succès que la veille. Ce fut le 
général Campitelli qui dirigea rexpédition pen- 
dant que rarmée se formait à Weidmansdorf; 
il s'empara des hauteurs deLangenau et envoya le 
général Kleefeld déloger les Prussiens de Monch.- 
frey. Belling, ayant commencé _son mouvement 
rétrograde un peu tard, ne put se retirer par 
Monclîfrey, sur l'extrêuie droite de l'armée, et 
fut forcé de passer par Kleinliarlmansdorf sur 
Langenau; arrivé à ce village , il trouva le corps 
de Campitelli, et fut obligé, pour joindre le gé- 
néral Sybourg, défiler entre Galentz et Reichem- 
bacli , et de rabattre sur Linda. Ce contre-temps 
eut des suites fâcheuses, parce que Tennemi en 
profita pour tomber sur celui-ci au village d'Er- 
bisdorf et au Ruhberg , tandis que sa cavalerie 
tenait le corps de Seidlitz en échec à Berthels- 
dorf. Campitelli n'ayant pu déboucher sous le feu 
de l'artillerie du Kuhberg, prit le parti de s'em- 
parer des hauteurs d'Erbisdorf, que Belling aurait 
dû couvrir. Sybourg détacha, il est vrai, le régi- 
ment de Salmuth , espérant les gagner avant len- 
nemi ; mais il fut entouré et pris aussitôt qu'il 
eut débouché du village. Non content de cette 
faute , ce général voulut encore enlever Erbisdorf 
avec les 2 bataillons qui lui restaient, et en fit 
prendre un tout entier. De semblables combinai- 
sons , devant un ennemi six fois plus nombreux, 
ne pouvaient pas avoir d'autre résultat. Il est 



CHAPITRE XXXIII. 3l3 

même étomiant que celui qui les avait faites, 
ait pu se retirer sur les hauteurs de Brandt , avec 
quelques pièces d'artillerie. Le général Belliug 
n'arriva que le soir à Linda, et campa près de 
KleiDSchirma. 

La position du prince se trouvant déjà prise à 
revers, il fit partir tous les parcs à l'entrée de la 
nuit, et se retira avec l'armée sur deux colonnes 
parLosnitz sur Reichembacli et Kleinvoigtsberg. 
L'armée des Cercles prit possession du camp de 
Freyberg, et s'y retrancha. 

Le prince Henri informé que le roi lui envoyait 
de Silésie un renfort de 20 bataillons et 55 esca- 
drons , se flatta de conserver sa communication 
avec le Voigtland, et prit position sur les hau- 
teurs de Marbacli et d'Augustenbourg, pour se 
rapprocher du général Hulsen et se mieux lier 
avec lui; mais informé que les Autrichiens en 
attendaient incessamment un beaucoup plus 
considérable , il résolut de profiter de l'avantage 
de sa position centrale pour attaquer l'armée des 
Cercles , et la battre isolément. 

L'aile droite de cette armée , formée par le 
corps autrichien du général Campitelli, avait 
son front couvert parles défilés de Rleinwalters- 
dorf et par des ouvrages qui se prolongeaient 
jusqu'au bois de Spittelwalde , lequel se trouvait 
devant le centre et la gauche, et avait grand 
nombre d'abattis, même des relranchemens à 



3l4 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

ses issues dans la plaine de Rleinschirma. {Voyez 
planche XXIII, Ji° 7.) 

D'après les renseignemens reçus , il semblait 
que la gauche était en l'air; le prince résolut donc 
de porter ses plus grandes forces par Brandi et 
Berthelsdorf sur cette extrême gauche et sur ses 
derrières, tandis que le reste des troupes atta- 
querait vivement le front , aussitôt que les affaires 
prendraient une bonne tournure vers cette gau- 
che (1). A cet effet, l'armée fut divisée en quatre 
corps , de la manière suivante : 

1° Avant-garde, général Kleist 7 Bat. 12 Esc. 

2° Aile droite sous les ordres du général Seidiitz. 

Brigade Diringshofen 5 ■> 

Jeune Stutterlieim 4 " 

Bandemer » 10 

Manstein » 10 

3° Aile gauche sous Stutterheim. 

i" brigade 5 5 

2^ brigade Belling 3 la 

4° Division sous les ordres du général Forcade . 7 10 



Total GÉJfÉRAL. . . . 3i Bat. 59 Esc. 

Le prince de Stollberg, informé de ce mouve- 
ment, eut peine à croire que les Prussiens vou- 



(i) Si l'intention du prince avait été réellement de porter la masse 
de ses forces sur la gauche de l'ennemi , sou plan eût été bon ; 
mais on a plus d'une raison de croire le contraire, car rien ne 
l'annonce, si ce n'est l'assertion de Tempelhof. 



CHAPITRE XXXIII. 3l5 

lussent lui livrer bataille: pour être prêt néan- 
moins à tout événement , il fit prendre les armes 
à minuit. 

Le 29 octobre, au point du jour, le prince 
Henri qui se trouvait à la droile, donna l'ordre 
de marche. Le général Kleist se dirigea sur Ober- 
sclîone, suivant ce qui lui avait été prescrit, pour 
s'emparer des hauteurs de Saint-Micheln, entre 
Brandt elle bois de Spittelwalde. Seidlitz avec les 
brigades Diringshofen et Manstein le suivait. La 
brigade Jeune Slutterlieim et le général Bhnde- 
mer avec ses cuirassiers , se formèrent à leur 
gauche vers Kleinschirma, pour se lier avec Del- 
ling et attaquer le Spittelwalde, lorsque la droite 
serait arrivée à sa destination. Le général Belling 
se porta sur le Nonenwalde et le bois de Strutb, 
dont il chassa les troupes légères autrichiennes. 
La division Stutterheim s'avança sur les hauteurs 
de Gros-Sclîirma, jusqu'à ce que Belling eût dé- 
bouché du bois dont il venait de s'emparer, et 
occupa ensuite les hauteurs en arrière de Klein- 
waltersdorf, où il établit son artillerie pour bat- 
tre le corps de Campilelli qui occupait les hau- 
teurs retranchées au-delà de ce village. Enfin le 
général Forcade resta en réserve en arrière de 
Gros-Schirma; il devait inquiéter la retraite de 
l'ennemi sur la rive droite de la Mulde. 

Tandis que ces mouvemens s'opéraient , le 



3l6 TRAITÉ DES GTîANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

prince Henri avait débouché cVOberscbone , et 
débusqué les troupes légères de Torreck , placées 
à la gauche du bois de Spittelwalde, entre Linden 
etSaint-Micheln. Après ces premiers succès, les 
hataillons francs de Heer et Luderitz pénétrèrent 
dans le bois , en chassèrent les tirailleurs autri- 
chiens, et s'établirent à sa lisière. Le reste de 
la colonne continua sa marche , et atteignit ' 
enfin les hauteurs à gauche de Saint-Micheln , 
entre Brandt et le Spittelwalde. Alors le prince 
Henri découvrit un corps de 6 mille hommes 
qui flanquait la gauche de l'ennemi sur les hau- 
teurs d'Erbisdorf et du Kuhberg, en delà de 
Brandt. 

Cet incident semblait devoir contrarier le pro- 
jet du prince ; toutes ses dispositions avaient été 
primitivement faites pour déborder l'extrême 
gauche, de sorte que la colonne destinée à celle 
opération décisive, se trouvait exposée à être prise 
à revers, et accablée par des forces supérieures; 
mais le général Kleist ayant assuré que le général 
Meyer commandait cette colonne, et que c'était 
un de ces hommes contre lesquels on peut tout 
entreprendre sans crainte, le prince se décida à 
continuer sa marche avec 5 bataillons de grena- 
diers et i5 escadrons, se bornant à laisser le bri- 
gadier Diringshofen avec 4 bataillons et 5 esca- 
drons , en potence sur sa droite , pour Tobser- 



CHAPITRE XXXI II. Sl^ 

v-er ; et expédia en même temps l'ordre au Jeune 
Stutterbeim d'attaquer sur-le-champ le Spitlel- 
walde. 

Lorsque l'ennemi vit ses postes pressés vers le 
Spittelwalde et sur la direction de Saint -Miclieln, 
il craignit pour sa gauche, et se prolongea dans 
cette direction, pour s'appuyer au mamelon des 
Trois- Croix. 

Cependant le prince Henri s'avançait toujours 
de ce côté; le général Seidlitz attaqua le mame- 
lon à la tête des grenadiers , tandis que Kleist et 
Manstein couvraient leur droite contre la cavale- 
rie autrichienne. Aussitôt que Stutterheim eu% 
reçu l'ordre d'enlever le Spittelwalde , le capi- 
taine Pfuhl s'avança contre la redoute placée à 
l'issue vers Rleinschirma, et un bataillon marcha 
à gauche contre le retranchement de Kleinwal- 
tersdorf, l'artillerie protégea ces deux attaques. 
Les Impériaux évacuèrent les ouvrages , se reti- 
rèrent derrière les abattis au milieu du bois , où 
ils reçurent quelques bataillons de renfort. Les 
Prussiens qui franchirent d'abord l'abattis, ne 
tinrent pas long-temps contre des forces aussi 
inégales, et furent ramenés jusqu'au débouché 
de la forêt. En vain leur général les fit-il soutenir 
par un nouveau bataillon , ce faible renfort ne 
rétablit pas Taffaire; le Vieux Stutterheim dé- 
tacha aussi un bataillon, et fit rapprocher son 



3l8 TRÂITK DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

artillerie (le Kleinwaltersdorf sans rien décider. 

Sur ces entrefaites , l'attaque des grenadiers 
semblait prendre à la droite une bonne tournure , 
malgré les efforts de la cavalerie. Lorsque le 
Vieux Stutterlieim eut la certitude qu'elle était 
bien engagée, il résolut d'attaquer la gauche de 
l'ennemi et traversa à la tête du régiment de Be- 
vern, le village deKleiuwaltersdorf , soutenu par 
les grenadiers de Baehr et le premier bataillon 
de Manteufel. Les cuirassiers de Schmettau et les 
hussards de Belling suivirent cette infanterie. Les 
grenadiers de Lossow et les bataillons francs de 
Schach et Lenoble la précédèrent, balayèrent le 
village, et changeant subitement de direction à 
droite, menacèrent de couper la retraite aux 
troupes qui se défendaient avec opiniâtreté dans 
le Spittehvalde, que le Jeune Stutterheim atta- 
quait de nouveau avec toute sa brigade réunie. 

Cet effort simultané des trois divisions de- 
vint décisif. Aussitôt que les troupes de l'aile 
gauche eurent dépassé Rleinwaltersdorf, elles 
marchèrent vivement à l'ennemi. La cavalerie 
autrichienne, ébranlée par le feu dartiilerie, se 
retira devant elles, ma-is l'infanterie tint ferme , 
et repoussa une charge dés cuirassiers de Schmet- 
tau. Enfin les hussards de Belling et les 2 esca- 
drons de cuirassiers détachés , renouvelèrent cette 
charge avec tant d'impétuosité, que les régimens 



CHAPITRE XXXIII. 3ig 

d'infanterie de Nicolas Esterhazy et de Giulay , 
furent culbutés et presque entièrement détruits. 
Ceux de Wied , de Wurtzbourg et Salm furent 
également enfoncés, et perdirent beaucoup de 
monde. 

Dans le même instant, les généraux Seidiitz et 
Kleist avaient repoussé la cavalerie de la gauche 
ennemie , et favorisé par-là une nouvelle tenta- 
tive contre les grenadiers autrichiens qui défen- 
daient le mamelon des Trois-Croix. Ceux-ci se 
voyant abandonnés par les escadrons qui les ap- 
puyaient , prirent le parti de se retirer par les 
faubourgs de Freyberg sur Hillersdorf. Les trou- 
pes qui défendaient le bois de Spittelwalde, se 
voyant également compromises , se replièrent 
sur les hauteurs de Tuttendorf , où le prince de 
Stollbergfit halte pour rassembler les corps épars 
de son armée , et passer en ordre la Mulde. La 
division Meyer , qui aurait pu décider laifaire en 
descendant de ses hauteurs sur le flanc droit des 
Prussiens, se retira par Bertelsdorf sur Susseu- 
bach, après avoir envoyé quelques boulets au 
prince. 

La perte de l'armée impériale fut de 45^00 
prisonniers , et environ 3 mille hommes hors de 
combat : les Prussiens en perdirent i,5oo; ils 
prirent 28 pièces de canon et 9 drapeaux. Cette 
aifaire leur fit d'autant plus d honneur, qu'ils 



O20 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

n'avaient que 29 bataillons et 60 escadrons, con- 
tre 49 bataillons et 68 escadrons. 

Le corps du général Hulsen ne prit aucune part 
à la bataille, et se borna à détacher le matin 7 
bataillons et 25 escadrons sur les hauteurs de 
Hirschfeld et Neukirch, pour observer les Autri- 
chiens vers la foret de Tharandt. Il aurait pu de- 
venir bien funeste à l'armée battue , s'il avait su 
profiter de sa position; mais il revint le 3i au 
camp. 

Le prince de Stollberg se retira à Frauenstein. 
L'armée prussienne reprit position à Freyberg; 
le corps de Belling à Pretschendorf. 

Le jour même de la bataille, les renforts des 
deux partis , qui venaient de la Silésie , arrivèrent 
sur TElbe ; celui des Prussiens , sous les ordres du 
général Neuwied, passa ce fleuve , le 3o, et vint 
remplacer le lendemain , à Katzenhausern et 
Schlettau, le général Hulsen , dont la division se 
réunit ensuite au prince Henri. Le corps autri- 
chien aux ordres du prince Albert de Saxe , re- 
joignit Haddick le soir même de la bataille. Ce 
général envoya alors à l'armée battue un renfort 
de 6 régimens, et resta cantonné entre Dresde 
et Dippodiswalde. 

Le prince Henri n'était pas d'un caractère à 
s'endormir sur ses lauriers. A peine eut-il reçu 
ses renforts , qu'il donna la commission à Kleist , 



CHAPITRE XXXIII. 321 

le 2 novembre, craller avec 6 bataillons et 25 es- 
cadrons, détruire en Bohême tous les dépôts de 
l'armée impériale , afin de forcer ainsi le prince 
deStollbergà quitter sa position de Frauenstein. 
Pour appuyer ce mouvement , il détacha à Dorf- 
Chemnilz, G bataillons et ij escadrons, sous les 
ordres du général Piatten, et fit faire quelques 
démonstrations vers Pretschendorf et Wilsdruf, 
dans l'intention de fixer lattention de Ilad- 
dick, et de lui donner des inquiétudes. Le prince 
deSlollbergprit en eftetle parti de quitter la po- 
sition dans la nuit du 3 au 4 novembre, et de se 
retirer à Altenberg, d'où il se rendit peu après à 
Pima. Le prince Henri porta alors le général 
Piatten, à Porchenstein, l'armée le remplaça à 
Dorf-Chemnitz , tandis que Kleist marchant par 
Brix à Saatz, y détruisit un des grands magasins 
de lennemi. Ce général étant revenu à Oederau , 
le 1 1 , le prince reprit son camp à Freyberg. 

Frédéric étant arrivé, leô, alarmée, conçut 
le projet de profiter delà victoire remportée par 
son frère sur les troupes de l'empire, pour enta- 
mer une négociation avec les petits princes qui 
désiraient la neutralité, afin de se débarrasserainsi 
d'ennemis peu dangereux à la vérité, mais qui 
ne laissaient pas d'occuper des forces dont il se 
proposait de faire un meilleur emploi. La teri eur 
étant le plus sûr moyen d abréger les lenteurs di- 
plomatiques , il ^prescrivit au général Kleist de 
3. 21 



322 TRAITÉ DKS GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

marcher avec G mille hommes en Frauconie, et 
de mettre le pays à contrihution. Ce général partit 
d'Oederan, le 1 3 novembre, et arriva le 29 de- 
vant Nuremberg , qui lui ouvrit ses portes. Les 
partis prussiens poussèrent jusqu'aux environs 
de Wurtzbourg et de Ratisbonne , où ils firent 
trembler les membres de la diète. Le prince de 
Stollberg sollicita la permission de voler, avec 
ses troupes, au secours des Cercles, mais llad- 
dick la lui refusa , sous prétexte qu'il fallait atten- 
dre des ordres de Vienne. 

Sur ces entrefaites, Frédéric conclut, le 24 
novembre , avec les Autrichiens , une convention 
qui fixa la démarcation des cantonnemens des 
deux armées , sans faire mention de ceux que de- 
vait occuper l'armée de l'Empire, ni stipuler sur 
le sort des provinces envahies par Kleist. Il paraît 
que les Autrichiens, qui voulaient la paix, mais 
qui avaient des engagemens particuliers avec les 
Cercles , loin dfe contrarier le projet du roi , con- 
tribuèrent par cette conduite à leur faire désirer 
la neutralité , afin d'avoir un prétexte pour se dé- 
lier de leurs promesses. Autrement il serait difli- 
cile de rendre raison de cette convention. Enfin 
le général Kleist étant revenu par Cobourg et 
Erfurt, le 17, toutes les armées entrèrent en 
cantonnemens. 

Peu de temps après, on assembla un congrès au 
château d'Uubertsbourg, près de Dresde, et la 



CHAPITRE XXXIII. 3^13 

paix définitive y fiitsiguée, le 23 février 1763. 

Une circonstance particulière de cette paix , 
c'est que tout fut remis sur le pied où les choses 
se trouvaient avantles hostilités, et qu'aucune des 
puissances belligérantes n'y perdit un pouce de 
terrain. 

Ainsi finit une guerre singulière, dont on a 
beaucoup exagéré les événemens; l'art des com- 
bats y fit quelques progrès , mais les grandes opé- 
rations de la guerre , la stratégie , l'art de profiter 
de la victoire n'y furent pas connus. 



2V 



324 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 



CHAPITRE XXXIV. 

Observations sur la campagne de 1 762 , sur le 
débordement des ailes j et les attaques multipliées. 



J 'ai déjà observé plus haut , qu'il était difficile 
d'émettre quelques nouvelles idées sur uue cam- 
pagne qui s'est passée sur le même théâtre que 
les précédentes , et avec des combinaisons dont 
la seule différence provient du changement de 
rôle de la Russie. 

L'on sait aussi que depuis la prise de Dresde , 
l'intérêt des Autrichiens était de faire la guerre 
sur l'Elbe, tandis que celui des Prussiens était de 
la porter sur l'Oder. Les succès de Daun en Saxe 
pouvaient devenir décisifs, mais non en Silésie; 
c'est sur cette vérité que devait reposer le plan 
de campagne. Lors même que la mort d'Elisabeth 
n'eût pas amené un changement si marquant dans 
les affaires, il n'est pas probable que les alliés 
eussent tourné leurs efforts vers la Saxe; sous ce 
rapport, ils tombèrent dans la même faute que 
l'année précédente, c'est-à-dire qu'ils firent un 
accessoire du point principal , et portèrent leurs 



CHAPITRE XXXIV. 3^5 

coups dans la direction où ils ne pouvaient rien 
produire de grand. 

Dès que la paix avec la Russie fut connue , le 
gouvernement autrichien n'avait plus de motif de 
diriger des masses sur l'Oder; car cette paix de- 
vait le décider à faire la sienne , ou à pousser la 
guerre plus vivement que jamais. Dans ce dernier 
cas, l'Autriche n'avait qu'à faire envahir le Bran- 
debourg par la belle armée de Daun qu'elle eut 
d'abord rappelée en Saxe. Cette armée avait tou- 
jours une excellente base d'opérations sur l'Elbe , 
et la position centrale de la Bohême qui lui per- 
mettait de porter rapidement ses forces sur les 
points les plus favorables. Les places de Glatz et 
d'Olmutz , avec les troupes qui se trouvaient dans 
l'intérieur de l'Autriche , étaient plus que suffi- 
santes pour s'opposer aux opérations de Frédéric, 
qui n'avait plus les moyens d'envahir la Moravie 
et de tenir tête à i5o mille hommes de troupes 
aguerries et bien commandées. 

Il y a peu de choses à dire sur ce qui se passa 
enSilésie. Le roi ne pouvait prévoir que les Rus- 
ses ne resteraient que quinze jours avec lui , et ce 
serait outrer la critique que de lui reprocher de 
n'avoir pas profité de ce temps pour attaquer 
Daun ; il fit tout ce qu'il put pour engager une 
affaire avec avantage. On doit croire qu'il eût 
brusqué le dénouement, malgré la position avan- 
tageuse des ennemis , s'il avait deviné que le corps 



326 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

de Czernischef l'abandounerait si promptement. 

On ne peut , au contrak-e , concevoir comment 
Daun , après le départ des Paisses, put rester 
spectateur du siège deSchweidnitz , avec go mille 
hommes. On eût dit qu'il était là pour couvrir le 
siège plutôt que pour Fempéclier. Excepté l'a- 
bandon de Cassel, par les maréchaux d'Estrées 
et Soubise , dont nous avons parlé au chapitre 
XXXI, l'histoire moderne n'offre pas d'exemple 
d'une pusillanimité pareille. 

Le reste de la campagne porte l'empreinte de 
l'esprit qui en dirigea les premiers mouvemens. 
Le roi aurait bien eu tort de chicaner des enne- 
mis qui ne paraissaient pas disposés à lui enlever 
un pouce de terrain. 

En réfléchissant sur les opérations qui ont eu 
lieu en Saxe, on ne peut trop s'étonner de l'ab- 
sence totale des principes , qui les caractérise, 
et du singulier rôle que l'armée de lEmpire y 
joua. 

Indépendamment de la faute que les Coalisés 
commirent en formant sans nécessité une double 
ligne d'opérations en Silésie et eu Saxe , ils la 
subdivisèrent en isolant à plus de trente lieues 
les deux armées qui devaient opérer sur le point 
accessoire , et permettant à l'ennemi de couper 
leur communication avec un faible détachement. 

Comment qualifier les deux retraites de l'armée 
des Cercles? la postérité croira-t-elle cjuun gêné- 



CHAPITRE XXXIV. d^J 

rai , avec 3o mille hommes , se soit sauvé , à deux 
reprises différentes, devant 4 mille , parce qu'un 
bataillon ou deux avaient paru au loin dans la di- 
rection d'un de ses flancs? C'est ainsi que l'abus 
des systèmes et des mots techniques, ont égaré 
les hommes faibles et superficiels. On considérait 
alors comme une faute de se laisser déborder. Un 
général qui aurait conservé une position, dont 
une des ailes eût été débordée, aurait cru com- 
mettre une faute très-grave; et, d'après les règles 
reçues , devait décamper sans avoir reconnu ce 
dont il était menacé. Par conséquent, pour bien 
opérer, il fallait déborder : pour parvenir à ce 
but, il était indispensable d'étendre ses mouve- 
mens; de là les attaques multipliées, les centres 
dégarnis, les mouvemens décousus, les beaux 
systèmes que Ton a présentés comme l'agran- 
dissement des combinaisons ; enfin , toutes les 
sottises dont les annales de la guerre fourmillent 
à L'i fin du dix-huitième siècle. 

Je ne puis m'empêcher de réitérer ici une 
maxime que j ai déjà indiquée : Toute armée qui 
q)eut déborder eninéme temps par les de uco^ ailes _, 
doit avoir des Jorces doubles ; car , indépendam- 
ment des ailes agissantes ^ il lui faut un centre 
qui tienne V ennemi en échec. Si les trois divisions 
ne sont que des détachemens, elles ne produi- 
ront pas d'effet sur une ma-sse centrccie supé- 
rieure à chacune d'elles ; et courront risque d être 



328 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

compromises dès qu'elle saura manœuvrer : les 
batailles de Rivoli et de Stockach, sont les meil- 
leures preuves de cette vérité. 

Lors(ju ou n a pas de forces suffisantes pour 
faire trois masses, il est dangereux de déborder 
deux aiies, et peu avantageux de nen inquiéter 
qu'une. Cette manoeuvre ne consistant en effet 
qu'à porter un simple détachement sur une aile 
ennemie , taudis que la masse principale agit sur 
le front , c'est s'éloigner du but , et s'exposer à 
être battu. Au lieu de cela , il faut mettre l'acces- 
soire devant le front, et porter la masse sur celle 
des extrémités, qui, par ses rapports avec les 
communications de lenuemi, présente les plus 
grands résultats. 

On objectera peut-être que cette manœuvre 
n'est dans le fond qu'un débordement , mais ce 
serait une chicane de mots; car, si un général 
laissait loo bataillons sur le front de lennemi , 
tandis qu'il en porterait lo sur une aile , il nau- 
rait pas pour cela gagné en masse une de ses ex- 
trémités. C'est cet emploi abusif de mots techni- 
ques , qui colore les plus lourdes bévues ; c est 
ainsi qu'on a prétendu qu'une armée française , 
en se portant des environs de Sedan à Bruxelles , 
déborderait le duc de Bnmswick qui était à Ver- 
dun : c'est pour cela que les généraux autrichiens 
se crurent perdus, en 1794» pour avoir été dé- 
bordés à dix marches; c'est enfin par ce motif 



CHAPITRE XXXIV. 029 

que le prince de Stollberg , ramena l'armée des 
Cercles jusqu à Bareitli , de peur d'être tourné 
par quelques escadrons qui voltigeaient au loin 
sur ses flancs. 

Je reviens aux opérations en Saxe. En jetant 
les yeux sur la carte, ou verra que les doubles 
positions de Hulseu et du prince Henri formaient 
une équerre. 



B 



E 



D 



H 



Le corps du prince AD , était séparé de celui 
de Hulsen BE , par la forêt de Tharandt , obstacle 
majeur, derrière lequel l'ennemi FGH pouvait 
opérer à couvert et où rien ne l'empêchait de s'é- 
tablir pour accabler l'un ou l'autre de ces corps, 
attendu qu'ils avaient plus de six lieues à faire 
pour se secourir. 

Les positions de Freyberg et de Katzenhausern 
avaient un inconvénient plus grave encore , puis- 
que la Mulde coulait entre elles à une distance si 



33o TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

considérable, qu'aucune des deux armées ne pou- 
vait secourir l'autre dans une journée. Cepen- 
dant comme elles y restèrent trois mois on eut 
tout le temps de combiner une opération. L'ar- 
mée impériale avait beau jeu pour mettre 5o 
bataillons en action sur un seul de ces détacbe- 
mens; elle n'avait qu'à attaquer Hulsen par Wils- 
drufou Limbacb, et inquiéter le prince Henri 
par des partisans , vers Beerwalde. Elle ne sut pas 
profiter de ses avantages , et se borna à parader 
le long de l'Elbe, afin de protéger l'armée des 
Cercles , qui venait de Zwickau; singulière ma- 
nière d'employer des troupes et de combiner 
leurs mouvemens. 

Si , au lieu de tâtonner ainsi, Serbelloni avait , 
dès le mois d'avril , appelé l'armée des Cercles à 
Freyberg, et qu'avec des forces aussi supérieures 
il eût attaqué le prince Henri, par sa droite, 
dans le cas ou il fïit resté réuni , et par son centre 
s'il avait formé deux corps isolés; il l'eut acca- 
blé , rejeté sur les ponts de l'Elbe , et coupé de 
ses communications avec A^^ittemberg. Alors il 
eût été facile de porter -y à 8 mille bommes de 
Dresde sur Meissen, par la rive droite, pour en- 
lever les ponts etles détruire; cette division n'au- 
rait couru aucun risque, ayant une retraite as- 
surée sous le canon de Dresde. Le prince aurait 
toujours été contraint de faire un détacberaent 
presque aussi fort, pour les couvrir , en sorte qu'il 



CHAPITRE XXXIV. 33 1 

serait resté à Serbelloni 55 mille homqies, pour 
en attaquer 26 a 2'j mille sur leur extrême droite, 
en gagnant pendant l'action leurs communica- 
tions avec Wittemberg. La petite armée prus- 
sienne , battue dans une telle situation , eût été 
anéantie, même en sauvant ses ponts : car forcée 
à repasser l'Elbe devant un ennemi victorieux et 
deux fois plus nombreux, moitié au moins de ses 
bataillons eût été perdue, soit dans le combat, 
soit dans la retraite. Si les Prussiens qui avaient 
eu jusqu'alors deux divisions isolées, les avaient 
maintenues jusqu'à ce moment , alors l'effort 
n'aurait pu avoir <3e meilleure direction que sur 
Jeu!r centre par la droite de Hulsen , afin de reje- 
ter celui-ci sur l'Elbe, et d'enlever ensuite le dé- 
tachement du prince , auquel il ne serait resté 
aucune communication. 

Au reste Serbelloni , en laissant prendre l'ini- 
tiative des mouvemens aux Prussiens, ne commit 
pas de faute plus grave que le général Haddick. 
Lorsque ce dernier prit le commandement, il 
disposait de 86 bataillons et 167 escadrons; le 
prince Henri osant se maintenir dans la position 
hasardée qu'il avait choisie pour empêcher la 
réunion des ennemis , et qui était plus que témé- 
l'aire après leur jonction , le général autrichien 
eût dû attaquer Hulsen par Wilsdruf ou Lim- 
baclî, comme nous l'avons dit plus haut. Loin de 
là, il poussa la moitié de son armée contre le 



332 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRE». 

pnnce Henri, et cette moitié sulîit pour le reje- 
ter de Pretschendorf et de Freyberg : on peut 
juger par-là ce qu'aurait produit une attaque bien 
combinée'de la plus grande masse sur le premier, 
dont la force n'excédait pas 20 bataillons incom- 
plets. Haddick l'observa , tandis quil faisait ma- 
noeuvrer contre le prince , ce qui était une dou- 
ble faute. En effet, si le coup qu'il méditait de 
porter à celui-ci était son objet principal, il fal- 
lait qu'il y allât de sa personne et avec le gros de 
ses forces ; s'il nétait qu'un accessoire , on n'au- 
rait pas dû le pousser et employer à cela tant de 
monde, tandis qu'on laissait Hulsen tranquille. 
Haddick pouvait laisser un général sûr, avec 3^ 
bataillons et 67 escadronsvers Freyberg, et atta- 
queravec 5o bataillons et 100 escadrons, le petit 
corps de Hulsen , qui eût été détruit. Le prince 
sans communication avec l'Elbe, eût été foixîé à 
se sauver à Berlin , ou à recevoir un combat , dans 
lequel il n'avait dalternative que de mettre bas 
les armes, ou de se faire jour, en sacrifiant la 
moitié de ses débris. 

La bataille de Freyberg étant la seule qu'ait 
gagnée le prince Henri , elle fonda en quelque 
sorte sa réputation : en se donnant la peine d'a- 
nalyser ses dispositions pour les rapporter aux 
principes l'ccus, on conviendra néanmoins qu'il 
remporta la victoire , parce qu il faut qu'elle 
reste alun des partis. Le prince avait devant lui 



CHAPITRE XXXIV. 333 

deux armées divisées, et il les combat avec deux 
corps également isolés. Lorsqu'il se déterminai 
livrer bataille, il pouvait laisser des postes au 
camp de Meissen , et attirer à lui la majeure partie 
des forces de Hulsen, pour décider d'autant plus 
sûrement le succès de ses entreprises contre Tai^ 
mée des Cercles. Loin de là , il ne se contente pas 
de maintenir Tisolement de ses forces , il attaque 
une armée deux fois plus nombreuse que la 
sienne, avec cpiatre colonnes très-distantes entre 
elles , et dont l'action n'est point simultanée ; celle 
du général Forcade reste même en réserve loin de 
l'extrême gauche et hors de portée du champ de 
bataille. Enfin, le prince qui marcha lui-même 
au point principal avec les deux plus fortes co- 
lonnes, les morcela tellement, quil ne lui resta, 
au moment décisif , que 5 bataillons de grenadiers 
et quelques escadrons, tandis que 38 bataillons se 
trouvaient disséminés sur une ligne de dix lieues: 
la moitié en attaques contre des accessoires, l'au- 
tre moitié dans un camp défensif. L'attaque du 
Spittelwalde lut exécutée par des bataillons en- 
gagés les uns après les autres , long-temps avant 
que la troisième colonne fût en état de donner. 
Il y eut partout incohérence dans lesmouvemens, 
et peu de batailles furent plus fautives : les Prus- 
siens réussirent par les sottises inconcevables de 
leurs ennemis et le caractère de leurs chefs. Si, 
loin de trembler poiu' leur gauche, et de prolou- 



334 TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

ger leur ligne défensive vers cette aile, les géné- 
raux Caramelli et Stollberg eussent fait marcher 
3o bataillons par le Spittelvvalde sur le ravin et le 
village de Kleinscbirma , et leur cavalerie sur les 
hauteurs à droite, entre ce village et Wallersdorf, 
la brigade Stutterheiui eut été écrasée , et les 
petits détachemens du prince, percés dans leur 
centre, sans communication, eussent eu mille 
peines à se sauver. 

Tempelbof loue Frédéric d'avoir profité d'un 
petit mouvement qui isola les deux ailes autri- 
chiennes à la bataille de Prague, et admire le 
prince Henri pour avoir , par un principe con- 
traire , fait quatre attaques sans unité d action 
loin du point décisif , tlatterie impardonnable, 
qui tend à renverser tous les principes, et à nous 
présenter les événemens du hasard comme le ré- 
sultat des combinaisons du génie. Le fait est que 
Frédéric en déploya autant à la bataille de Pra- 
gue , que le prince Henri , son frère, en montra 
peu dans celle de Frevb erg. 

La conduite du prince de Stollberg et de Cara- 
melli fut d autant plus blâmable, quïls savaient 
fort bien à quelles troupes ils avaient alFaire ; ils 
n ignoraient pas qne Hulseu campait avec la moi- 
tié des troupes prussiennes vers Meissen; et que 
le prince n avait que 27 bataillons très-faibles. Eu 
voyant déboucher celte petite armée siu' quatre 
colonnes morcelées, ils auraient dû profiter de l'a- 



CHAPITRE XXXI V. 335 

vantage que leur donnait le bois du Spittelwalde 
pour cacher l'effort quils feraient au centre sur 
celle de Stutîerbeim, avec la certitude d'un 
succès complet. Mais il est des généraux qui sont 
déconcertés , en apprenant que l'ennemi fait une 
multitude de colonnes; leur embarras témoigne 
contre eux ; car ce devrait être toujours une rai- 
sou de se réjouir , plutôt que de s'alarmer. Un 
général médiocre, eu voyant faire des mouve- 
mens multipliés et des menaces sur sou front ou 
ses ailes, croit être compromis; il décampe sans 
mettre ses masses en action : tels fureni Clermont 
à Creveldt, Soubise et d Estrées à AVilbemsthal, 
StolJberg et Campitelli à Freyberg. Bonaparte ne 
conçut jamais d'alarmes en pareille occureuce ; 
lorsqu'il assiégeait Mantoue, et que Wurmser 
s'avançait au secours de la place avec une armée 
deux fois plus forte que la sienne, l'avant-garde 
républicaine ayant été pressée surl'Adige, il j)ré~ 
suma d'abord que les masses autrichiennes mar- 
chaient par la rive orientale du lac de Garda; 
mais on vint bientôt annoncer qu'une autre co- 
lonne débouchait par la rive occidentale sur 
Brescia. A cette nouvelle, il ne put contenir sa 
joie; car il jugea, avec la rapidité de l'éclair, que 
l'ennemi faisait un faux mouvement , en mettant 
entre ses divisions un obstacle insurmontable. Le 
corps de Brescia , qui sem.blait si menaçant, fut 



336 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

culbuté dans les gorges et anéanti; celui qui dé- 
boucha par la rive gauche , éprouva trois jours 
après le même sort à Castiglione. 

La paix d'Hubertsbourg vint mettre un terme 
aux scènes comico-tragiques de la trop fameuse 
guerre de sept ans. Au commencement de la ré- 
volution , l'homme qui avait assisté à la campagne 
de 1761, était regardé comme un héros, quoi- 
cju'on n'eût pas tiré mille coups de fusil à l'armée 
autrichienne. Le général qui avait eu le bonheur 
de mener quelques bataillons au combat , ne se 
considérait pas moins qu'un Luxembourg ou 
qu'un Turenne; on disait de lui : // a Jait la 
guerre de sept ans ! et son brevet d'immortalité 
semblait irrévocable. 

D'où provient l'exagération de ces idées? sans 
doute de la médiocrité du siècle, de la flatterie 
et du charlatanisme de quelques écrivains. Au 
milieu de la foule d hommes médiocres qui ram- 
pent autour de Frédéric , on voit, en effet, res- 
sortir ce prince sous une forme colossale. Relati- 
vement aux temps , aux circonstances et aux 
moyens, il fit beaucoup et sera toujours grand, 
sans pour cela avoir été parfait capitaine. 

En réfléchissant sur la force et l'ensemble de 
ses moyens organisés , on conviendra qu'il man- 
qua le coup décisif en 1756. Si, à cette époque, 
où l'ennemi n'était point rassemblé, où les Russes 



CHAfITRE XXXtV. 337 

n'étaient pas même sur laDuina, où les troupes 
autrichiennes ne pouvaient lui opposer de masse , 
où l'Empire était plus disposé à se réunir à lui 
que contre lui ; si dans ce moment décisif, il eût 
eu le coup-d'œil perçant et le génie militaire que 
Napoléon déploya en i8o5 contre une coalition 
pareille , en 1806 contre les Prussiens encore 
isolés, et surtout en 1809 contre les levées gi- 
gantesques de l'Autriche , on conviendra que la 
guerre aurait pris une autre tournure : en 
quinze jours, le roi pouvait conduire son armée 
à Vienne et Passau , après avoir percé le centre 
d'une ligne sans lin que venaient garnir isolément 
une multitude de troupes tirées des garnisons. 
Ce coup , qui eut étonné l'Europe , et consterné 
ses ennemis , aurait grossi son armée d'une foule 
de partisans et de tous les princes de l'Empire , 
dont il serait devenu l'arhitre. Dans tous les cas, 
cette invasion tout à fait militaire, était le seul 
parti qui convînt aux circonstances; car aucune 
niasse organisée n'était en mesure de l'empê- 
cher. 

Comme nous l'avons déjà observé , il était en- 
core convenable, au commencement de 1757, 
de porter la ligne d'opérations en masse par la 
Moravie. Lue bataille eja^née entre Olmulz et le 
Danube, eût procuré d immenses résultats, et 
l'on avait toute facilité d'en tirer parti. Dans 
les trois campagnes suivantes, le roi fut vrai- 
3. ^ 



'> ) ! 



)3 T[\AITK DES GRA.\DF,S OPiÎRATIONS MIIJTAIRF.S. 

nieiitgran(î;après]es scènes sani^lantesdePrague, 
(le Kollin , de Zornilorf, qui lui enlevèrent snc- 
cessivement la Heur de ses troupes , il fallut les 
désastres de lîolienkircli', de Kuuersdoif et de 
Torgau , pour ébranler sa iermelé. Plus tard , 
lorsquavec une armée coiuposée d'enfans de 
quinze à vingt ans, dernicjs rejetons d'une po- 
pulation épuisée, il l'ut obligé de tenir Itle à des 
armées toujours plus aguerries, recrutées au con- 
traire par une population robuste et inépuisable, 
et que sa cbute parut inévitable, il sembla n'as- 
pirer qu'à la rendre aussi belle que sa vie. La 
mort d'Elisabetli le sauva; et TAutriclie, guidée 
par le mauvais génie qui la poursuit depuis un 
siècle , signa la paix quand elle devait pousser 
la guerre avec plus de vigueur que jamais. La 
politique, comme l'art militaire, firent, à celle 
époque, un pas rétrograde qui nous rapprocha 
de rétat d'ignorance du moyen âge. Finalement, 
Frédéric se soutint contre l'Europe , étonna le 
monde, et parut faire des miracles, lorsqu'il ne 
fut sauvé que par la singulière conduite de ses 
adversaires. Dès la bataille de Rosbach , qui 
fut une simple échaulTourée , les armées fran- 
çaises n'opérèrent plus contre lui ; les Suédois 
iirent semblant d'entrer en campagne pour ga- 
gner des subsides, et les Russes, malgré leurs 
sanglans succès , se contentèrent de séquestrer 
une province. 11 eut suffi pour l'anéantir d'un peu 



CHAPITRE XXXIV. SSq 

cVens€mble, et crun chef au-dessus du médiocre. 
Cet homme ue se trouva pas alors dans l'Europe , 
ou plutôt les princes ne voulurent point \e> cher- 
cher ; Louis XIV ou Mazarin l'eussent rencontré. 
Mais je m'aperçois que je me laisse entraîner à 
des considérations étrangères à mon sujet. Résu- 
mons les observations renfermées dans cet ou- 
vrage , avant de passer à l'histoire des dernières 
guerres, plus riches en événemens, plus fécondes 
eu leçons de guerre et de politique. 



22 



.) jO Tr.\lït; DI.S GRANDES OPÈUaTIOXS MII.ITAIKFS. 



CHAPITRE XXXY. 

Exposé des principes gcncraujc de l'art de la 
guerre (i). 

X L a existé de tous temps des principes fou 
dameiitaux , sur lesquels reposent les bonnes 
combinaisons de la guerre, et auxquels on doit 
toutes les rapporter , pour juger de leur véritable 
mérite. 

Ces principes sont immuables, indépendans de 
l'espèce d'armes , des temps et des lieux. Le 
génie et l'expérience indiquentles variations dont 
leur application est susceptible. Depuis trente 
siècles il y a eu des généraux qui les ont plus ou 
moins lieureusement appliqués. Cyrus (2), Anni- 
bal furent de grands capitaines ; la Grèce et Rome 
en fournirent plusieurs ; Alexandre manœuvra 
souvent avec babileté ; César ne lit pas avec moins 
de succès , la guerre d'invasion et la grande 



(1) Ce chapitre, composé en iSoG àPosfn, fut imiiiiiné, pour 
la première fois, en 180- ; il a été augmenté depuis de quflcjBes 
articles et notes relatives aux événemens postérieurs. 

(2) Voyez Cyropédie de Xénophon. 



CHAPITRE XXXV. 34 1 

guerre ; Tamcrlaii même , que nous connaissons 
si peu, a laissé des institutions empreintes à cha- 
que page de ce génie naturel qui sait commander 
aux hommes, et triompher de tous les obsta- 
cles (i). En comparant les causes des victoires 
de lautiquité et des temps modernes, on est tout 
surpris de trouver que les batailles de Wagram, 
de Pharsale et de Cannes ont été gagnées par 
la même cause première. 

Cependant, par une fatalité difficile à conce- 
voir, la plupart des écrivains qui ont traité de 
Tart militaire semblent s'être donné le mot pour 
rechercher , dans mille détails accessoires , ce qui 
ne provenait que de la bonne direction des gran- 
des opérations , ou du sage emploi des masses uu 
jour de combat. 11 en est résidté une foule d'ou- 
vrages où les auteurs , arrangeant à leur manière 
des détails insignilîans , ont prouvé sans doute 
beaucoup d'esprit et d'érudition , mais en em- 
brouillant une science qu'ils avaient 1 intention 
de mettre à la portée de tout le monde , plusieurs 
ont été si loin que , dans des ouvrages intitules 
Vyïrt de la guci're , ou trouve de longs chapi- 
tres sur la manière dont les officiers iioivent por- 
ter leur épée, et sur la forme des baguelles de 
fusil. 



(i) Instituts de Tlmour, par Langlès. 



342 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES. 

Le résultat de ces fatigantes disserlations a e'té 
tle persuacler à beaucoup de militaires, d'ailleurs 
fort estimables , qu'il n'y avait point de règles à 
la guerre ; erreur absurde , insoutenable (1). Sans 
doute il n'existe pas de système de guerre exclusi- 
vementbon, parce que tous sontlerésultatde caf» 
culs hypothétiques ; c'est une combinaison de 
l'esprit humain , sujet à se tromper, et qui sou- 
vent à l'aide de grandes phrases et de mots tech- 
niques arrangés avec art, colore d'une apparence 
de vérité les idées les plus fausses. Mais il en est 
bien autrement des principes ; ils sontinvariables , 
l'esprit humain ne peut ni les modifier , ni les 
détruire. 

Pour donner des notions exactes de guerre, 
il aurait donc fallu que les auteurs, au lieu de 
créer des systèmes absurdes, détruits les uns par 
les autres, eussent commencé par établir les prin- 



(i) J'ai entendu, au château cî'AusterlJtz , un général d'une cer- 
taine réputation dire, en parlant d'une charge de ca\alerie : " Ja 
» voudrais bien que les famnix tacticiens m'expliquassent par quelle 
» règle nous sommes sortis de cette charge, où les escadrons d< s 
» deux partis étaient entremêlés. » Sans doute, dans une mêlée de 
cavalerie, où l'on est déjà troj) engagé pour manœuvrer , la seule 
règle est de sabrer; mais que prouve cette vérité? qu'était cette 
chaige elle-même dans le grand ensemble de la bataille. Napoléon , 
qui l'ordonna , nous l'a déjà expliquée ; c'était l'action d'une masse 
secondaire, qui contenait un effort de rcnncnii , tandis qae le grand 
coup se portait ailleurs. 



CHAPITRE XXXV. 34'> 

ripes auxcfiiels toutes les combinaisons se rap- 
portent. C'était nu travail plus grand , plus diffi- 
cile: mais qui eut offert un résultat assuré. On ne 
Irouverait plus tant d'incrédules sur la réalité de 
la science. Mack n'aurait pas écrit en 1793 , que 
les longues ligues étaient les plus fortes ; Bulow 
dans son chapitre des retraites excentriques , 
n'aurait pas prétendu quune armée battue devait, 
pour se sauver, se partager en autant de corps 
qu'elle pourrait prendre de routes, dût elle ne 
jamais parvenir à rassembler ses colonnes ainsi 
disséminées ; on n'aurait pas non plus introduit un 
système de cordon, qui éparpille une armée sur 
tous les chemins, au risque de la voir enlever 
comme Turenne fit de celle de Bournonville en 
Alsace. 

Frédéric avait écrit sagement que le talent du 
grand capitaine était de faire diviser son ennemi ; 
et , cinquante ans après , plusieurs généraux 
trouvaient admirable de se diviser eux-mêmes 
autant qu'ils le pouvaient. Une telle subversion 
dans les idées n'a pu provenir que de lincertiîude 
qui régnait dans les opinions individuelles ; en 
effet, les erreurs les plus grossières n autaient 
pas été ainsi avancées , et les plus grandes vérités 
de fart n'eussent pas été méconnues par les mi- 
litaires, si, au lieu de suppositions vagues, de 
calculs incertains, on s'était attaché à démon- 



344 TRAITF DES CnANDES OPFRATIONS MILITAI RF.S. 

trer tles principes incontestables et à donner 
un rcgalateur commun à des opinions jusqu'alors 
divergentes. 

J'ai osé entreprendre cette tâche difficile , sans 
avoir peut-être le talent nécessaire pour la rem- 
plir ; mais il m'a paru important de jeter des 
bases, dont le développement aurait pu être re- 
lardé long-temps , si l'on n'avait profilé des cir- 
constances pour les fixer. 

Le seul moyen d'arriver à mon but était d'in- 
diquer d'abord les principes, d'en olTrir ensuite 
l'application et les preuves par Ihisloire de vingt 
campagnes célèbres. Cette histoire devait alors 
présenter une critique forle etraisonuée de toute 
opération qui se serait écartée des règles éta- 
blies. Si j'avais pu approuver ce qui était en 
opposition avec ces règles , j'aurais été guidé 
par des motifs blâmables et indignes du travail 
auquel je m'étais livré ; quelles que fussent les 
qualités personnelles d'un général et la réputation 
dont il jouissait, j'ai dû relever avec franchise tou- 
tes les fautes qu'il a pu comm-e ttre : je n'ai pas même 
hésité un instant à froisser mes affections particu- 
lières. Après un tel aveu, qu'on n'attribue mes ré- 
flexions ni à l'inimitié personnelle , ni à l'envie , 
la cause en sera toute entière dans 1 intérêt de 
l'art. 

Le principe fondamental, de toutes les combi- 



CHAPITRE XXXV. S.^S 

liaisons militaires consiste à opérer , avec la plus 
grande masse deses forces ^ un effort combiné sur 
le point décisif. 

On comprendra bien qu'un général habile avec 
60 mille hommes peut eu battre 100 mille, s'il 
parvi(!nt à mettre 5o mille hommes en action 
sur une seule partie de la ligne ennemie. La supé- 
riorité numérique des troupes non engagées de- 
vient en pareil cas plus nuisible qu'avantageuse , 
car elle ne fait qu'augmenter le désordre, comme 
la bataille de Leuthen l'a prouvé. 

Les moyens d'appliquer cette maxime ne sont 
pas très-nombreux ; je vais essayer de les indi- 
quer. 

1° Le premier moyen est de prefidre l'initiative 
des mouvemens. Le général qui réussit à mettre 
cet avantage de son côté , est maître d'employer 
ses forces oii il juge convenable de les porter ; 
celui au contraire qui attend l'enjiemi ne peut- 
être maître d'aucune combinaison , puisqu'il su- 
bordonne ses mouvemens à ceux deson adversaire, 
et qu'il n'est plus à temps d'arrêter ceux-ci ^ lors- 
qu'ils sont en pleine exécution. Le général qui 
prend l'initiative sait ce quil "va faire ; il cache 
sa marche j surprend et accable une extrémité , 
une partie faible. Celui qui attend est battu sur 
une de ses parties ^ avant même qu'il soit informé 
de l'attaque. 



346 TRAITK DF.S GRANDES OPÉllATIONS MILITAIRES» 

IP Le second mojen est de diriger ses rnour- 
vcmens sur la partie faible la plus avantageuse. 
Ije choix de cette partie dépend de la position de 
V ennemi. Le point le plus important sera toujours 
celui dont V occupation procurera les cliances les 
plus favorables et les plus graiuls résultats. Telles 
seront^ par exemple , les positions qui tendraient 
à gagner les communications de l'ennemi avec la 
base de ses opéîYitions , et a le refouler sur un 
obstacle insurmontable , comme une mer , un 
grand jleuve sans pont , ou une grande puissance 
neutre ( 1 ). 

Dans les lignes d'opérations doubles et mor- 
celées , c'est sur les points du centre cptil con- 
vient de diriger ses attaques ; en y portant la masse 
de ses forces , on accable les divisiojis isolées qui 
les gardent. Les corps morcelés à droite et à guu- 
clie ne peuvent plus opérer de coiu:ert et sont 
forcés à ces retraites excentriques , dont les armées 
de Wmmser ^ de Mack et du duc de Brunswick 
ont éprouvé les terribles effets. Dans les lignes 
d'opérations simples et dans les lignes de bataille 
contiguës _, les points fables sont au contraire 
les extrémités de la ligne. En effet ^ le centrée est 
il portée d'être soutenu simultanément par la droite 
et la gauclie ; au lieu qu'une extrémité attaquée 
serait accablée , avant que les moyens sujjlsans 

(i) Voyez chapitre XIV et XXXI. 



CHAPITRE XXXV. 317 

fassent arrivés de l'autre aile pour la soutenir ^ 
car ces mojens seraient beaucoup plus éloignés 
et ne pourraient être employés que les uns après 
les autres. 

Une colonne profonde y attaquée sur s a tête , est 
dans la même situation qu'une ligne attaquée sur 
son extrémité ; elles seront lune et Vautre enga- 
gées et battues successivement ^ comme cela a été 
démontré par les dé-faites de Rosbacli^ d" Auerstedt. 
Cependant il est plus facile de faire de nouvelles 
dispositions avec une colonne en profondeur ^qu a- 
vec une ligne de bataille qui se trouverait attaquée 
sur une extrémité. 

En exécutant par la stratégie un mouvement 
général sur lextrénùté de la ligne d' opérations 
de l'ennemi , non-seulement on met en action une 
masse sur une partie faible , mais Von peut de 
cette extrémité gagner facilement les derrières 
et les communications , soit avec la base , soit 
avec les lignes secondaires. Ainsi Napoléon , 
en gagnant en i8o5 Donauwerth et la ligne du 
Lech , avait établi sa masse sur les communica- 
tions de Mack avec Kienne ^ qui était la base de 
ce général avec la Bohême , et il le mit dans 
V impossibilité de joindre V armée russe j, qui était 
sa ligne secondaire la plus importante. La même 
opération eut lieu en 1 806 , sur V extrême gauche 
des Prussiens par Saalfed et Géra. Elle fut répé^ 



548 TRAITÉ DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRE?, 

tée en iSi 2 par V camée russe dans ses mouve- 
mens sur Kaîuga et Krasnoï , et en iSi3 par les 
a/liés qui se dirigèrent à travers la Bohême sur 
Dresde et Leipzig contre la droite de Napo- 
léon ( 1 ). 

lll" Le résultat des vérités précédentes prouve 
que j s'il faut attaquer de préjérence V extrémité 
d'une ligne , iljaut aussi se garder d'attaquer les 
deux extrémités en même temps , à moins que Von 
n'ait des forces trcs-supérieurcs. Une armée de Qo 
mille hommes , qui forme deux corps d'environ 
3o mille comhaitans y pour attaquer les deux ex- 
trémités d'une armée égale en nombre , s'enlève 
les moyens de frapper un coup décisif en multi- 
pliant inutilement le nombre des mojens de résis- 



(i) On a remarqué que les lignes centrales n'avaient pas sauvé 
Napoléon veis Dresde en i8i3, ni clans la Champagne en i8i4> 
mais j'observerai à mou tour que c'est bien à ce système qu'il a dû 
néanmoins ses succès momentanés dans ces deux campagnes. La 
cause de ses revers a été dans l'inégalité de la lutte et des moyens 
secondaires; dans la différence de la nature de ses trou})es; dans le 
placement de la Bohème et de la Bavière en arrière de son extrême 
droite , et pour ainsi dire sur ses communications. Au reste, j'ajou- 
terai encore que le système des masses centrales, n'avait été appliqué 
jusqu'alors que par des armées de i jo à 200 mille hommes au plus, 
et qu'il serait inutile de concentrer plus de forces sur une même ligne, 
puisqu'il est déjà difficile d'engager autant de troupes le même jour 
et sur un même champ de bataille. 

Je n'ai pas non ]ilus donné une préférence e.xclusive aux opéra- 



CHAPITRE XXXV. 3^9 

tance que l'ennemi peut opposer' à ses deux cléta- 
cheniens. Elle s'expose même ^ par un mouvement 
étendu et désuni y à ce que son adversaire rassem- 
ble sa masse sur un points et V anéantisse par un 
effet terrible de sa supériorité. Les attaques mul- 
tipliées sur un plus grand nombre de colonnes sont 
encore plus dangereuses , plus contraires au grand 
principe de l'art ^ surtout lorsqu'elles ne peuvent 
entrer en action au même instant et sur le même 
point. Par suite de cette nuixime , il com>ient au 



lions centrales, puisque j'ai souvent présenté celles sur uue extré- 
mité de la ligne ennemie comme plus avantageuses. D'dilleurs il ne 
faut pas confondre une ligne d'opérations centrale opposée à deux 
parties sur un même front ( par exemple celle de l'archiduc Charles 
contre Moreau et Joiirdan en 1796 ), avec une hgne d'opérations 
totalement entourée d'ennemis; ces dernières sont beaucoup moins 
favorables , elles peuvent même devenir dangereuses, lorsque les 
masses ennemies sont plus nombreuses. 

Enfin je dirai en me résumant , qu'une masse entourée de toute 
TEurope soulevée contre elle, composée de parties hétérogènes, 
affamée par sa propre grandeur, et par des troupes légères comme 
on n'en avait jamais vu , ne pouviiit par le fait seul de sa posi- 
tion centrale, éviter le sort dont celle de Napoléon a été frappée eu 
Saxe. Mais une exception ne détruit par une règle ou maxime géné- 
rale; et, dans tontes les guerres ordinaires, une puissance qui com- 
Lattra à chances égales, c'est-à-dire , à moyens égaux, en appliquant 
ce système, triompiiera inévitablement , si ses ennemis suivaient un 
«ystème contraire. J'en appelle aux officiers généraux les plus dis- 
tingués de toutes les armées , et donne pour preuve les plus beaux 
faits d'armes de l'histoire moderne. 



3jo traité des grandes opérations biilitaires. 
contraire , lorsqu'on a des niasses fort supé- 
rieures à celles de l'ennemi , de faire attaquer 
ses deux extrémités ; on parvint ainsi à mettre 
en action plus de monde que lui sur chacune de 
ses ailes , tandis qu'en gardant des forces très- 
supérieures massées sur un seul points l'adver- 
saire pourrait en déployer et faire combattre un 
nombre égal. Il faut avoir soin dans ce cas , de 
porter le gros de ses forces sur l'aile oit l'attaque 
promettrait un succès plus décisif : c'est ce que 
nous avons démontré par la relation de la bataille de 
Hociddrck dans la guerre de sept ans (cliap. XII). 

IV° Pour opérer un effort combiné d'une grande 
masse sur un seul point , il importe^ dans les mou- 
vemens stratégiques ^ de tenir ses forces rassem- 
blées sur un espace h peu près carré ., afin qu elles 
soient plus disponibles (i). Les grands fronts sont 
aussi contraires aux bons principes que les lignes 
morcelées y les grands détachemens et les divisions 
isolées hoj'S d'état de se soutenir. 

Y° Uîi des moyens les plus efficaces pour appli- 
quer le principe général que Jious avons indiqué , 
est celui défaire commettre à l'ennemi des fautes 
contraires à ce principe. On peut avec quelques 
petits corps de troupes légères lui donner des in- 



(i) On n'entend pas par-là qu'il faille former une colonne carrée 



C H A P I T Ti E X X X V. 35 l 

Cjuic'iudes sur plusieurs points importans de ses 
communications. Il est 'vraisemblable que , ne 
connaissant pas leur force , il leur opposera des 
dii'isiojis nombivuses et morcellera ses masses ; ces 
troupes légères contribuent d'ailleurs à eckdi^r 
parfaitement V armée, 

yi° Il est bien important , lorsqu on prend V ini- 
tiative d'un mouvement décisifs de ne rien îiégli- 
ger pour être instruit des positions de Vennend ci 
des mouvemens qu'il pourrait faire. L'espionnage 
est un moyen utile à la perfection duquel on ne 
saurait donner trop de soins ; mais ce qui est plus 
essentiel encore , c'est de se faire bien éclairer par 
des partisans. Un général doit semer des petits 
partis sur toutes les directions ^ et il faut en mul- 
tiplier le nombre avec autant de soin _, qu'on évi- 
tera ce système dans les grandes opérations. On 
organise à cet effet quelques divisions de cava- 
lerie légère, qui n'entrent point dans les cadres 
des combattans. Opérer sans ces précautions _, c'est 
marcher daiis les ténèbres et s'exposer auoc chan- 
ces désastreuses que produirait un mouvement 



pleine, mais que les bataillons soient disposés sur un terrain de ma- 
nière à pouvoir arriver, avec la même promptitude, de tous les 
points vers celui qui serait attaqué. 



352 TRAITlsDES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

secret de l'ennemi. On les a trop ncgli^^ées ; on 
n'organise pas assez à l'avance la partie de Vas- 
pionnage ; et les ojficiers de troupes légères n'ont 
pas toujours V expérience nécessaire pour conduire 
Icui's détacJiemens (i). 



(i) Les avantages immenses que les cosaques ont donnés aux ar- 
mées russes sont une preuve delà vérité de cet article écrit en i8o(J. 
Ces troupes léi;ères, insignifiantes dans le choc d'une grande ba- 
taille, sont terribles dans la poursuite. C'est l'ennemi le plus redou- 
table pour toutes les combinaisons d'un général , parce qu'il n'est 
jamais sûr de l'arrivée et d« l'exécution de ses ordres, que ses con- 
çois sont toujours compromis et ses opérations incertaines. Tant 
qu'une armée n'eu avait que quelques régimens on n'en connaissait 
pas toute la valeur; mais, lorsque le nombre en a été porté jusqu'à 
i5 et 20 mille, on a senti toute leur importance, surtout dans les 
pays dont la population ne leur est pas contraire. 

Pour un convoi qu'ils enlèvent, il faut les faire escorter tous, et 
que l'escorte soit nombreuse et bien conduite. Jamais on n'est 
certain de faire une marche tranquille , parce qu'on ne sait pas 
où les ennemis sont. Ces corvées exigent des forces immenses ^ 
et la cavalerie régulière est bientôt mise hors de service par des fati- 
gue.s auxquelles ell^ne peut résister. La milice turque fait aux Russes 
à peu près le même effet que les cosaques aux autres armées euro- 
péennes : les convois ne sont pas plus sûrs en Bulgarie, qu'ils ne 
l'étaient en Espagne et en Pologne. Au reste, je crois que dans les 
putres armées quelques milliers de hussards ou de lanciers volontai- 
res, levés au moment de la guerre, bien conduits , et courant là où 
tles chefs hardis les conduiraient , rempliraient à peu près le même 
but; mcrts il faudrait toujoius les regarder comme des enfans per- 
dus, car, s'ils devaient recevoir des ordres de l'état-major général, 
ils ne seraient plus des partisans. Ils n'auraient pas, il est vrai , la 
ïntme qualité, et ils ne pourraient pas à la longue lutter avec des 



CHAPITRE XXXV. 353 

VlP // lie suffit pas , pour bien opérer à la 
guerre, de porter hahïleinent ses masses sur les 
points les plus importans ; il faut savoir les y en- 
gager. Lorsqu'on est établi sur ses points , et qu'on 
j reste dans l'inaction _, le principe est oublié, 
U ennemi peut faire des contre-manœuvres , et , 
pour lui ôter ce moyen , il faut , dès qu'on a gagné 
ses communications , ou une de ses extrémités , 
marcher à lui et combattre. C'est alors surtout 
qu'il faut bien combiner T emploi simultané de 
ses forces. Ce ne sont pas les masses présentes 
qui décident des batailles , ce sont les masses 
agissantes (i). Les preinières décident dans les 
mouvemens préparatoires de stratégie , les der- 
nières déterminent le succès de l'action. 

Pour obtenir ce résultat , un général habile doit 
saisir l'instant où il faut enlever la position déci- 
sive du champ de bataille , et il doit combiner 
l'attaque de manière à faire engager toutes les 
forces en même temps , à la seule exception des 
troupes qui seraient destinées à la réserve. 

Lorsqu'u?i effort , basé sur de tels principes , 
neréussirapas hprocurerla victoire , on ne pourra 
V espérer d'aucune combinaison , et il ne restera 



bons cosaques; mais il faut à un mal inévitable opposer twus les 
remèdes possibles. 

(i) Voyez chapitre XXV'I. 

3^. 23 



35 j TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

d'autre parti h prendre que celui de faire donner 
un dernier coup à cette réserve j de concert avec 
les troupes déjà eîigagées. 

VI1Ï° Toutes les combinaisons d'une bataille 
peuvent se réduii^e à trois systèmes. 

Le premier , qui est purement défensif, consiste 
à attendi^e V ennemi dans une forte position , sans 
autre but que celui de s'y maintenir; telles furent 
les dispositions de Daun à Torgau , de Marsin 
aux lignes de Turin. Ces deux évéîiemens suffi- 
sent pour démontrer combien de semblables dispo- 
sitions sont 'vicieuses. 

Le second système au contraire est entièrement 
offensif , il consiste à attaquer l'ennemi partout 
oii on peut le rencontrer ^ comme Frédéric le fit à 
J^euthen et h Torgau , Napoléon à leua et à 
Jiatisbonjie , les alliés à Leipzig. 

Le troisième système enfin , est en quelque sorte 
un terme moyen entre les deux autres , il consiste 
à choisi?^ un chanip de bataille reconnu d'après 
toutes les converumces stratégiques et les avan- 
tages du terrain y afiin d'y attendre l'ennemi et de 
choisir dans la journée même le moment convena- 
ble pour prendre l'initiative et tomber sur son 
adversaire avec toute chance de succès. Les combi- 
naisons de Napoléon à Liivoii et à Austerlitz , 
celles de TVellington a Mont Saint-Jean et dans 
la nlupart de ses batailles défensives en Espagne , 
doivent être rangées dans cette classe. 



CHAPITRE XXXV. 355 

// serait dijflcile de donner des règles fixes pour 
déterminer l'emploi de ces deux derniers systèmes ^ 
qui sont les seuls convenables. Il faut avoir égard 
à Vétat moral des troupes de chaque parti ^ au ca- 
ractère national plus ou moins flegmatique ou im," 
pétueux , enfin aux obstacles dutei'rain. On voit 
donc que ces circonstances peuvent seules diriger 
le génie d'un général , et on doit réduire ces i;e- 
rités aux trois points suivans : 

1° Quavec des troupes aguerries et dans un 
terrain ordinaire l'offensive absolue ou l'initiative 
d'attaque convient toujouj^s mieux ; 

2° Que dans les terrains d'un accès difficile 
soit par leur nature ^ soit par d' autres causes , et 
avec des troupes disciplinées et soumises y il est 
peut-être plus convenable de laisser" arriver l'en- 
nemi dans une position qu'on aurait reconnue , afin 
de prendre ensuite l'initiative sur lui lorsque ses 
troupes sellaient déjà épuisées par leurs premiers 
efforts {f). 

3° Que la situation stratégique des deux par- 
lis peut Jiéanmoijis exiger quelquefois qu'on atta- 
que de fvive force les positions de son adversaire , 
sans s'arrêter à aucune considération locale / telles 
sont , par exemple , les circonstances oit il im^ 



(i) La bataille de Kunersdorf, qui offre beaucoup de points de 
ressemblance avec celle de Mont-St.-Jean, justifie encore ceraison- 
neipenl. 

23^ 



356 TRAITÉ DF.S GTIANDF.S OPÉRATIONS MILITAIRES. 

porterait de pré<^>emr la jonction de deux ai'mtes 
ennemies , de tomber sur une partie d'armée 
détachée y ou sur un corps isolé au-delà d'wi 
fleuve y etc. , etc. 

IX° Les ordres de bataille _, ou les dispositions 
les plus convenables pour coiuluire les troupes au 
combat j doivent avoir pour but de leur procurer eîi 
même temps mobilité et solidité. Il me paraît que , 
pour remplir ces deux conditions , les troupes qui 
restent sur la défensive peuvent être en partie 
déployées ^ en partie en colonnes ^ comme l'armée 
russe à la bataille d'Ejlau ; mais les corps dis- 
posés pour ï attaque d'un point décisif doivent être 
composés de deux lignes de bataillons ^ chaque 
bataillon^ au lieu d'êtj'e déployé _, serait formé en 
colonnes par di^fisions de la manière suivante (i). 

Qe 5e /e 3e 36 jergo» 



12 11 10 



y 



Cet ordre offre infuiiment plus de solidité qu'une 
ligne déployée y dont le flottement empêche ïimpul- 



(i) Une division est de deux pelotons; ainsi le bataillon étant de 
six compagnies, ou six pelotons, aura trois divisions ; ce qui, dans 
le fait , le formera sur trois ligues. 



CHAPITRE XXXV. 807 

sion si nécessaire pour une telle attaque et met les 
officiers hors d'état d'enlever leur troupe. Cepen- 
dant pour faciliter la marche , pour éviter la trop 
giYinde profondeur de la masse ^ et pour augmenter 
au contraire le front , sans nuire toutefois à la 
consistance , je crois qu il est convenable de placer 
l infanterie sur deux rangs. Les bataillons se trou- 
veront ainsi plus mobiles ^ car la marche du secojul 
rang j pressé entre le i^'" et le 3*^^ est toujours 
fatigante y flottante et par conséquent moins vive. 
Ils auront d'ailleurs toute la force désirable , 
puisque les trois divisions ployées présenteront six 
rangs en profondeur ^ ce qui est plus que suffisant» 
Enfin le front ^ augmenté d'un tiers , offrira plus 
de feux y dans le cas oiiVoji Diendrait à s'en servir ; 
et en même temps qu'il en imposera davantage à 
V ennemi j en lui montrant plus de mojide ^ il don- 
nera moins de prise à V artillerie. 

X° Dans les terrains d'un difficile accès , com- 
me vignes y enclos , jardins et hauteurs encaissées , 
l'ordre de bataille défensif doit être composé de 
bataillons déployés sur deux rangs , et couverts 
par de nombreux pelotons de tirailleurs. BIms la 
troupe d'attaque aussi bien que la réserve ne sau- 
raient être mieux disposées qu'en colonnes d'atta- 
que par le centre ^ comme nous l'avons indiqué 
à l'article précédent ; car la réserve ^ devant être 
prête à tomber sur Venncmi au moment décisifs 
doit îe faire avec force et ^vivacité ^ c'est-à-dire , 



358 TRAITÉ DES GRA.NDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

en coloTuies (i). On peut néanmoins lais s ei' cette 
réserve en partie déployée jusqu'au moment de 
donner, afin que son étendue en impose à l'ennemie 

XI" Si Vart de la guerre consiste à concerter 
un effort supérieur dune masse contre les parties 
faibles^ il est incontestablement nécessaire de pous- 
ser vivement une armée battue, 

La force dune armée consiste dans son organi- 
sation y dans l'ensemble résultant de la liaison de 
toutes les parties avec le point central qui les fait 
mouvoir. Après une défaite, cet ensemble n'existe 
plus ; t Jtarmonie entre la tête qui combine et les 
cojyjs qui doivent exécuter est détruite ; leurs rap- 
ports sont suspendus et presque toujours rompus, 
U armée entière est une partie faible ; l'attaquer 
c'est marcher ci un triomphe certain. Quelles pr^eu- 



(i) On a dit que lortl Wellington combattait presque toujours 
déployé, cela peut être vrai pour les troupes qui devaient rester 
défensives, mais, pour les ailes offeusives et manœuvrantes, j» 
crois qu'il a dû former des colonnes. En cas contraire, ce serait la 
faute de ceux qui se seraient laissé battre à forces égales par un s\ s- 
fèine semblable, car un général ne pourrait rien désirer de mieux, 
que d'avoir un adversaire qui s'en servît toujours. 

J'en appelle encore une fois à ce sujet aux généraux qui ont fait 
les grandes guerres européenne';. Au reste, en donnant un ordae de 
combat c^mme le plus avantageux, ce n'est pas diieque toute vic- 
toire serait impossible , si ou ne l'appliquait pas strictement : les 
localités, les causes générales , la supériorité du nombre, lemoial 
des troupes et des généran.'î, sont des considérations qui entrent 
aussi en ligne de compte. Et, pour raisonner sur une maxime géné- 
rah, il faut admettre que toutes ces chances soient égaki. 



CHAPITRE XXXV. SSq 

\fes de ces 'vérités ne trouvons-nous pas dans la 
marche sur Roveredo , et les gorges de la Brenta , 
pour achever la ruine de Wurrnser ; dans la mar- 
che d' Ulm sur V^ienne , dans celle de Jéna sur 
Wittemherg y Custrin etStettin(^i^ ! Cette maxime 
est souvent négligée par les généraux médiocres. 
Il semble que tout l effort de leur génie et le ternie 
de leur ambition se bornent à gagner le champ de 
bataille. Une telle victoire n'est guère qu'un dépla- 
cement de troupes j sans utilité réelle. 

Xll° Pour rendre décisif le choc supérieur 
d'une masse ^ il faut que le général ne donne pas 
moins de soins au moral de son armée. A quoi ser- 
virait en effet que 5o m,ille Jiommes fussent mis 
en bataille devant 20 mille j s'ils majiquent de 
l'impulsion nécessaire pour eidever et culbuter 
l'ejinemi ? Ce n'est pas seulement du soldat dont 
il s'agit, c'est plus particulièrement encore de ceux 
qui doivent le conduire. Toutes les troupes sont 
braves , lorsque les chefs donnent V exemple dune 
noble émulation et d'un beau dévouement. Il ne 
faut pas qu'un soldat reste au feu par la crainte 
seule d'une discipline rigoureuse ; il faut qu'il 



(1) Ce cliapitre a été publié en 1806. L'armée russe a fourni 
depuis une nouvelle preuve de celte yéiité, par l'activité et la pel^é- 
yérance avec lesquelles elle a poursuivi ses succès à la fin de 181 2, 
L'empereur Alexandre a également fait une brillante applicatiou de 
ce principe en 181 4- 



36o TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

j coure par V amour-propre de ne pas céder à ses 
officiers en honneur et en bravoure , etsurtoulpar 
la confiance qu'on aura su lui inspirer dans la sa- 
gesse denses chefs et dans le coiarige de ses com- 
pagnons d'armes (i). 

Ln général doit pouvoir compter dans ses cal- 
culs suj^ le dévouement de ses lieutenans pour 
t honneur des armes nationales. Il faut qu'il soit 
assuré qu'un choc vigoureux ait lieu partout où 
il ordonne qu'il en soit fait un. Le premier moyen 



(i) Les règles varient sans cloute suivant les nations , et toutes les 
petites nuances du point d'honneur ne sont pas applicables à chaque 
année, coraine le journal militaire autrichien l'a remarqué avec rai- 
son sur un de mes chapitres. Mais, quoi qu'en dise ce journal, il 
est certain que les rigueurs de la discipline n'ont pas seules rendu 
les légions de Suwarow si braves , car il a eu le talent de les électriser 
i'i ^a manière. Malgré la critique du rédacteur de l'article, jepersiste 
donc à croire que les coups de bâton ne sont nulle part un bon 
mobile. Leur effet peut être modifié, adonci, réparé; mais il ne 
fera jamais un bon soldat, pas plus que les déclamations, qu'on 
a peut-être trop généralisées contre cette punition^ Il y a d'autres 
moyens d'exciter le moral d'une armée, et j'en citerai un exem- 
ple. A l'affaire de Cuira , un sergent du régiment de Devaux , ap- 
portant au prince de Schwarzemberg un drapeau qu'il avait pris , 
expliqua à ce maréchal les angles rentrans et saillans , formés par 
un ruisseau et par le village attaqué par le corps de Colloredo. 
Un oi/îcier Ju £énie n'eiit jws mieux parlé , et le prince en fut 
frappé lui-même. Ce brave homme était sous-offîcier depuis neuf 
ans; on lui donna aeux ducats et on lui fît espérer la médaille pour 
son drapeau et pour sa narration vraiment didactique; n'aurait-il 
pas mérité une autre récompense , et n'était il pas digne de com- 
mander une compagnie? 



CHAPITRE XXXV. 36l 

de parvenir à ce hiit ^ c'est de se faire aimer ^ esti- 
mer et craindre j le second moyen est de remettre 
entre les mains de ce général le choix et le sort de 
ses lieutenans. S'ils sont parvenus à ce gi^ade par 
le seul droit de Vanciejineté y on peut décider d'a- 
vajice qu'ils ne posséderont presque jamais les 
qualités nécessaires pour en remplir les impor- 
tantes fonctions. Cette circonstance seule peut 
faire manquer les entreprises les mieux conçues. 
On voit, par cet exposé rapide , que la science 
de la guerre se compose de trois combinaisons 
générales , dont chacune n'offre qu'un petit nom- 
bre de subdivisions ou de chances d'exécution. 
Les seules opérations parfaites seraient celles qui 
présenteraient l'application de ces trois combinai- 
sons , parce que ce seraitl'application permanente 
du principe général indiqué plus haut (i). 



(i) Les guerres nationales, où l'on doit combattre et conquérir 
un peuple entier, font seules une exception à ces règles ; dans les 
guerres de cette espèce, il est difficile de soumettre sans se diviser; 
lorsqu'on veut s'assembler pour combattre, on s'expose à perdre les 
provinces conquises. 

Le moyen de parer à ces inconvéniens est d'avoir une armée qui 
tienne la campagne , et des divisions indépendantes pour organiser 
sur les derrières. Ces divisions doivent alors être commandées jjar 
des généraux instruits , bons administrateurs, fermes et justes , parce 
que leurs travaux peuvent contribuer, autant que la force des ar- 
mes, à soumettre les provinces qui leur sont confiées. 



3b2 TKAITK DES CRA.NDES OPERATIONS MILITAIRES. 

La première de ces combinaisons est l'art 
d'embrasser les lignes d'opérations de la manière 
la plus avantageuse : c'est ce qu'on nomme com- 
munément et improprement un plan de campa- 
gne. Je ne vois pas en effet ce que l'on entend par 
cette dénomination , car il est impossible de faire 
un plan général pour toute une campagne, dont 
le premier mouvement peut renverser tout l'é- 
chafaudage , et dans lequel il serait impossible de 
prévoir au-delà du second mouvement. 

La deuxième branche est l'art de porter ses 
masses le plus rapidement possible sur le point d.é- 
cisif de la ligne d'opération primitive , ou de la . 
ligne accidentelle. C'est ce qu'on entend vulgaire- 
ment par stratégie. La stratégie n'est que le moyen 
d'exécution de cette seconde combinaison , on en 
trouve les principes dans les chapitres sus-men- 
tionnés. 

La troisième branche est Vart de combiner 
t emploi sim,ultané de sa plus grajide masse sur le 
point le plus important dun champ de bataille ; 
c'est proprement 1 art des combats , que plusieurs 
auteurs ont appelé ordre de bataille, et que d'au- 
tres ont présenté sous le nom de tactique. 

Voilà la science de la guerre en peu de mots ; 
c'est pour avoir oublié ce petit nombre de prin- 
cipes que les généraux autrichiens oi^t été battus 
depuis 1793 jusqu'à 1800 et i8o5; c'est par la 



CHAPITRE XXXV. 363 

même canse que les généraux français avaient 
perdu la Belgique en 1793, l'Allemagne en 1796, 
ritalie et la Souabe en 1799. 

Je n'ai pas besoin cVobserver à mes lecteurs 
que je n'ai traité ici que les principes relatifs à 
l'emploi (les troupes , ou la partie purement mili- 
taire ; d autres combinaisons non moins impor- 
tantes sont indispensables pour bien conduire 
ime grande guerre , mais elles appartiennent à la 
science de gouverner les empires , plutôt qu'à 
celle de commander des armées. 

Pour réussir dans de grandes entreprises il 
importe non-seulement de calculer l'état respectif 
des armées, mais encore celui des moyens de se- 
conde ligue , qui doivent servir de réserve et rem-*- 
placer les pertes de toute espèce , en personnel et 
en matériel. 11 faut aussi savoir juger l'état inté- 
rieur des nations d'après ce cpi'elles auraient déjà 
eu à soutenir antérieurement, et d'après la situa- 
tion relative de leurs voisins. 11 n'est pas moins 
nécessaire de mettre dans la balance les passions 
des peuples contre lesquels on a à combattre , 
leurs institutions etraltacbement qu'ils ont pour 
elles. Il faut calculer aussi la situation des pro- 
vinces , l'éloignement de la puissance qu'on veut 
attaquer, car les désavantages de l'agresseur se 
multiplient à mesure qu'il augmente la profon- 
deur de sa ligne d'opérations. Enfin il faut juger 
la nature du pays dans lequel ou va porter la 



o6^ TRAITÉ DES GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES. 

guerre (i), et la solidité des alliances que l'on 
peut se ménager pour une entreprise loin- 
taine. 

En un mot , il est indispensable de connaître 
celte science , mélange de politique , dadminis- 
tration et de guerre, dont Montesquieu a si bien 
posé les bases dans son ouvrage sur les causes de 
la grandeur et de la décadence des Romains. Il 
serait difficile de lui assigner des règles fixes , et 
même des principes généraux ; l'histoire est la 
seule école dans laquelle on puisse trouver quel- 
ques bous préceptes, et il est encore bien rare 
de rencontrer des circonstances qui se ressem- 
blent assez, pour qu on doive se régler, à une 
•certaine époque, sur ce qui aurait été fait 
quelques siècles auparavant. Les passions des 
hommes influent trop sur les événemens pour 
que les uns n'échouent pas, là même où d'autres 
ont réussi. 

Napoléon connaissait peut-être cette science ^ 
mais son mépris pour les hommes lui en a fait 
négliger l'application. Ce n'est pas l'ignorance du 
sort de Cambyse ou des légions de Varus qui a 
causé ses revers ; ce n'est pas non plus l'oubli de 
la délaite de Crassus ; du désastre de lempereur 



(t) C'est ce qui m'a fait déjà écrire en i8o5, tome V, cliap. 1\\ 
que le système de Napoléon n'était pas exécutable en Russie ou ea 
Suède. 



CHAPITRE XXXV. 365 

Julien ou du résultat des croisades : c'est l'opinion 
dans laquelle il était que son génie lui assuraic 
des moyens incalculables de supériorité , et que 
ses ennemis au contraire n'en avaient point. U 
est tombé du faite des grandeurs pour avoir oublié 
que l'esprit et la force de Fliomme ont aussi 
leurs bornes , et que plus les masses mises eu 
mouvement sont énormes , plus le pouvoir du 
génie est subordonné aux lois imprescriptibles de 
la nature , et moins il commande aux événemens. 
Cette vérité , qui a été démontrée par les résultais 
des affaires de la Katzbacli , de Deanewitz et 
de Leipzig même , ferait à elle seule un sujet 
d'étude intéressant. 

11 n'entre pas dans mon plan de répéter ici 
les préceptes imporlans que Montesquieu et 
Macliiavel nous ont laissés sur ce grand art de 
diriger les mouvemens des empires ; on retrou- 
vera cependant dans le cours de la narration de 
ces campagnes célèbres quelques réflexions suC 
les cliangemens que les guerres de la révolution 
ont apportés dan.s les idées sur l'organisation et 
le déploiement des forces nationales , sur leur 
emploi et sur les suites qui en résulteront proba- 
blement dans les révolutions futures du corps 
politique. Les armées ne sont plus composées 
iiujourd'lîui de troupes recrutées volontairement 
<lu superflu d'une population trop nombreuse, 
ce sont des nations entières qu'une loi appelle 



366 TRAITÉ DKS GRANDES OPÉRATIONS MILlTAIIlî:S. 

aux armes , qui ne se battent plli s pour une démar- 
cation de frontières , mais en quelque sorte pour 
leur existence. 

Cet état de choses nous rapproche du 3^ et du 
4" siècle , en nous rappelant ces chocs de peuples 
immenses qui se disputaient le continent euro- 
péen ; et si une législation et un droit public 
nouveaux ne viennent pas* mettre des bornes à 
ces levées en masse , il est impossible de prévoir 
où ces ravages s arrêteront. La guerre deviendra 
un fléau plus terrible que jamais, car la popu- 
lation des nations civilisées sera moissonnée, 
non comme dans le moyen âge afin de résister à 
des peuples sauvages et dévastateurs , mais pour 
le triste maintien d'une balance politique , et afin 
de savoir au bout d'un siècle si telle province 
aura un préfet de Paris , de Pétersbourg ou de 
Vienne, qui la gouvernerait d'après les mêmes 
lois et les mêmes usages à fort peu de chose près. 
Il serait bien temps néanmoins que les cabinets 
revinssent à des idées plus généreuses, et que le 
sang ne coulât plus désormais que pour les grands 
intérêts du monde. 

Si ce vœu , vraiment européen , doit être 
relégué à côté des beaux rêves sur la paix per- 
pétuelle , déplorons les petites passions et les 
intérêts qui portent les nations éclairées à s'égor- 
ger plus impitoyablement que les barbares : 
déplorons ces progrès des arts et des sciences 



CHAPITRE XXXV. 867 

morales ou politiques , qui loin de nous conduire 
au perfectionnement de l'état social , semblent 
nous destiner à revoir les siècles des Huns , des 
Vandales, des Tartares. 



Fin du troisième volume et de V Histoire critique et 
militaire des guerres de Frédéric IL 



TABLE DES MATIÈRES. 



CAMPVGJ^E DE I760. 

Chap. XXI. Pit'-paratifs généraux; opérations des armées 

françaises el alliées, P"*»' ' 

Chvp. XXÏI. Premières opérations en Silésie et en Saxe ; af- 
faire de Landsliut, et siège de Dresde, 20 

Chap. XXIII. Premières opérations du prince Henri el des 
Russes. Siège de Breslau. Le théâtre de la guerre se con- 
centie en Silésie. Bataille de Lignitz, 4/ 

Chap. XXIV. Les armées prussiennes forment une ligne d'o- 
pérations intérieures, et manœuvrent avec succès. Daun est 
isolé et rejeté dans les montagnes de la Haute-Silésie. Opé- 
rations en Saxe , depuis le départ du roi , 77 

Chap. XXV. Les Russes assiègent Colberg et prennent Berlin. 

Le Roi et Daun marchent en Saxe. Bataille de Torgau , ;)o 

Chap. XXVI. Observations sur la campagne de 1760, lao 

campagne de 1761. 

Chap. XXVII. Plan général de campagne ; opérations des 

Français et de leurs Alliés en Westphalie; observations , i53 

Chap. XXVIII. Dispositions générales pour la campagne. 

Frédéric marche en Silésie , 187 

Chap. XXIX. Affaires de Poméranie. Siège de Colberg, 217 

Chap. XXX. Observations générales sur la campagne de 1761. 
Opérations de Daun , comparées à celles de 1809 , aa5 

CAMPAGNE DE 176a. 

Chap. XXXI. Campagne des armées françaises et alliées en 
1762. Bataille de Wilherasthal. Observations générales sur 
les lignes d'opérations en W^estphalie , a4i 

Chap. XXXII. Dispositions générales pour la campagne de 

1762. Opérations en Silésie, ^78 

Chap. XXXIII. Opérations en Saxe. Bataille de Freyberg , 3 00 

Chap. XXXIV. Observations sur la campagne de 1762, sur 
le débordement des ailes et les attaques multipliées , 024 

Chap. XXXV. Exposé des principes généraux de l'art de la 
guerre , 

riH DE lA. T.iBI.E DES MATIÈRES» 



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